La Rose dans la vallée

27 juin 2021

Handicap et PCH : l’aide humaine ne plombe pas les budgets des départements

Le bénéfice de de la réduction des heures d’aide humaine est insignifiant pour le budget des départements mais dramatique pour les allocataires concernés. © DR

De nombreux départements cherchent à réduire le volume d’heures d’aide humaine attribué aux allocataires de la PCH, au motif que cela leur coûterait trop cher. Pourtant, l’analyse de leurs budgets montrent que ce poste représente moins de 2 % de leurs dépenses annuelles.

« Contenir la montée en charge de la PCH. » Le département du Nord ne s’en cache pas, comme le démontrait faire-face.fr dans un récent article. Il veut réduire la charge financière de cette prestation de compensation du handicap qui sert à financer essentiellement des aides humaines. Quitte à tailler dans les plans de compensation attribués aux personnes ayant de fortes limitations d’activité. « Et c’est une tendance de fond dans de nombreux départements », souligne Malika Boubékeur, la conseillère nationale compensation d’APF France handicap.

Les 93 % de la PCH sont consacrés à l’aide humaine

Pourtant, le poids financier de l’aide humaine reste relativement limité. En 2018, selon les données rendues publiques par l’Assemblée des départements de France (ADF), la PCH équivalait à 2,85 % des dépenses totales hors remboursement de dette.

Mais pour être juste, il faut déduire la part que la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) rembourse aux départements, soit 30 %. Et prendre en compte le fait que l’aide humaine représente 93 % de la prestation, selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Ces ajustements faits, le poids réel de l’aide humaine tombe à 1,85 %.

Une étude basée sur des données officielles en accès libre

Les travaux beaucoup plus fins, menés par un militant de la compensation, que faire-face.fr a pu consulter et vérifier, permettent de confirmer cette fourchette nationale. Et de dresser le tableau, département par département.

Ce militant s’est basé sur des données officielles en accès libre. D’un côté, les dépenses d’aide sociale des départements, en 2018, collectées par la Drees (fichier séries longues). Elles détaillent, entre autres, le montant brut de l’aide à domicile (1), dont 93 % est constitué d’aide humaine.

De l’autre, l’ensemble des dépenses de chaque conseil départemental, rendues publiques par la direction générale des collectivités locales (voir page 10). Il a ensuite rapporté l’une à l’autre pour mesurer le poids de la PCH aide humaine dans le budget.

Lire aussi

Des écarts importants selon les départements

Résultat moyen au niveau national : 1,75 %. Soit peu ou prou le pourcentage (1,8 %) que les données communiquées par l’ADF permettent de calculer.

Mais cette moyenne cache de fortes disparités : de 3,6 % à 0,3 %, d’un territoire à l’autre. Dans le Nord, par exemple, elle atteint 2,6 %. Ces écarts peuvent s’expliquer par des facteurs socio-démographiques, comme l’âge de leur population notamment (plus les habitants sont âgés, plus le pourcentage de personnes handicapées est élevé). Mais aussi par leur politique d’attribution de la PCH.

Des économies réalisées insignifiantes

Dans tous les cas, non, l’aide humaine n’est pas un gouffre financier pour les départements. La réduction des heures d’aide humaine est donc insignifiante dans leurs budgets, alors qu’elle peut avoir des conséquences dramatiques pour la vie des personnes en situation de handicap.

Des emplois créés et non délocalisables

De plus, la PCH n’est pas une prestation sociale « détournable” pour faire ou acheter autre chose que ce pour quoi elle a été attribuée. Même si ce n’est pas sa fonction première, elle finance donc des emplois non délocalisables. C’est tout à la fois un droit, consacré par la loi de 2005, et un investissement.

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24 juin 2021

Le 27 juin 2021, votons et faisons voter pour la liste Bayou

 
 

Le 27 juin 2021, votons et faisons voter pour la liste Bayou

communiqué de presse de la Gauche Républicaine et Socialiste du Val-d'Oise - 24 juin 2021

La Gauche Républicaine et Socialiste se réjouit que Julien Bayou, Audrey Pulvar et Clémentine Autain aient immédiatement annoncé, au soir du dimanche 20 juin 2021, leur intention de constituer une liste commune pour le second tour. La division au premier tour, alors que les programmes étaient si proches, n’étaient en rien justifiées ; cette situation n’a sans doute pas non plus aidé à mobiliser les électeurs.

Cependant l’abstention massive, notamment en Île-de-France, démontre à quel point notre système institutionnel est mal en point et que la confiance entre les citoyens et leurs institutions, mais aussi les organisations politiques qui donnent d’elles un spectacle peu reluisant, est profondément atteinte, surtout quand certaines listes entretiennent la confusion en ne parlant jamais des dossiers régionaux ou de leur bilan. Il ne suffira pas pour que les Valdoisiens et les Français retrouvent le chemin des urnes de leur « faire la leçon » et de leur donner des ordres.

La Gauche Républicaine et Socialiste appelle à voter massivement pour cette liste de rassemblement de la gauche et des écologistes qui sera conduite par Julien Bayou et qui – si les électeurs le lui permettent – est en capacité de battre la droite conservatrice de Valérie Pécresse et lui reprendre le conseil régional, après 6 années d’actions calamiteuses. Face à la liste Bayou qui défend un programme concret pour agir au niveau régional, Mme Pécresse et ses amis – mais aussi la liste de la majorité présidentielle – préfèrent aussi emplir les médias d’insultes et de désinformation : c’est la démonstration d’une forme de panique des droites conservatrices et libérales, incapables d’assumer leur programme et leur bilan.

Le dimanche 27 juin 2021, nous appelons les électeurs dubitatifs qui ne sont pas allés voter le 20 juin à se déplacer pour s’exprimer ; nous appelons les électeurs des listes de gauche du premier tour à se mobiliser à nouveau : tous ensemble, nous pouvons mettre Valérie Pécresse à la retraite ; tous ensemble, nous pouvons porter la justice sociale, l’urgence climatique et la République au premier plan des actions régionales, en votant pour la seule liste qui le propose, celle conduite par Julien Bayou.

 

 

 

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23 juin 2021

1er tour Elections Régionales dans le Val-d’Oise, canton Ermont-Eaubonne

 

 

  EAUBONNE ERMONT Val d'Oise

Ile de France

PECRESSE 36.1 38.9 35.2 34.2
BARDELLA 16.6 13.9 17.5 13.9
PULVAR 11.8 9.6 11.2 11.2
BAYOU 13.7 12.5 10.1 13.7
ST MARTIN 12.4 11.1 10.0 11.6
AUTAIN 7.4 9.5 9.0 10.1

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21 juin 2021

1er tour Elections départementales dans le Val-d’Oise, canton Ermont-Eaubonne

Résultats du premier tour dans- le département : Val-d'Oise

Inscrits        730 245
Abstention 72,73 % (531 140)
Votants  27,27 % (199 105)
Blancs 2,53 % (5 044)
Nuls   1,27 % (2 524)
Binôme des Républicains LR 20,63 %
Binôme Rassemblement National RN 17,79 %
Binôme d'union à gauche avec des écologistes UGE13,66 %
Binôme Union à droite UD 12,75 %
Binôme Union à gauche UG 9,11 %
Binôme du Parti Socialiste SOC 4,67 %
Binôme Divers DIV 3,49 %
Binôme Divers droite DVD 3,32 %
Binôme écologiste ECO 2,85 %
Binôme Divers gauche DVG 2,5 %
Binôme La République en Marche REM 2,47 %
Binôme Union au centre UC 1,52 %
Binôme de l'Union des Démocrates et des Indépendants UDI  1,23 %
Binôme Divers centre DVC 1,15 %
Binôme d'union au centre et à droite UCD 1,1 %
Binôme du Parti communiste français COM 0,76 %
Binôme Extrême gauche EXG 0,73 %
Binôme du Parti radical de gauche RDG 0,27 %

Résultats du premier tour dans le canton : Ermont

-Inscrits 33 791
Abstention 70,16 % (23 707)
Votants 29,84 % (10 084)
Blancs 1,68 % (169)
Nuls 0,91 % (92)
M. HAQUIN Xavier et Mme PLELAN Noellie
Binôme Union à droite
3 438 votes 35.00 %  ( 23.55% à Eaubonne,  45.11% à Ermont)
M. BERTHAULT Grégory et Mme KALACHNIKOFF Clarisse
Binôme écologiste
1 448 votes 14,74 %  ( 17.80% à Eaubonne,  12.04% à Ermont)
Mme DRAGIN Catherine Marielle et M. MELO DELGADO César
Binôme La République en Marche
1 445 votes 14,71 %  ( 19.14% à Eaubonne,  10.79% à Ermont)
M. BOTTEAUX Alain et Mme DESMONTS Véronique
Binôme Rassemblement National
1 336 votes13,6 %  ( 14.43% à Eaubonne,  12.86% à Ermont)
Mme DÉCHAUX Hanen et M. GUILLON Gauthier
Binôme Union à gauche
1 171 votes 11,92 %  ( 16.02% à Eaubonne,  8.30% à Ermont)
Mme CAUZARD Carole et M. HEUSSER Jean-François
Binôme d'union à gauche avec des écologistes
985 votes 10,03 %  (9.05 % à Eaubonne,  10.89% à Ermont)

 

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11 juin 2021

Les droits des autres

par Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure

Il y a une question qui revient, ou du moins qui devrait revenir au premier plan, aujourd’hui, c’est celle de ce qu’on appelait autrefois les «droits de l’homme». Oui, ils reviennent, mais à quel prix. C’est à travers des violations terribles et que l’on croyait impossibles, du moins à la face du monde. Des populations entières soumises à une destruction totalitaire extrême, comme aujourd’hui les Ouïghours en Chine (et ils nous rappellent les autres ailleurs, car il faut partir du pire pour s’imaginer de quoi on parle). Des provocations totalitaires extrêmes, aussi, qui visent à rendre la Terre entière inhabitable pour des «nouveaux dissidents» comme les nomme l’Association du même nom. On comprend la peur des opposants biélorusses après le détournement inouï d’un avion pour capturer l’un d’entre eux (Roman Protassevitch). Ce message est envoyé par bien des dictateurs et des régimes : ils parlent de frontières, mais leur terreur n’en a pas, et nulle part les opposantes et opposants ne seront en paix. L’intimidation des journalistes et d’autres que certains continuent à traiter de «bien-pensants» se généralise, y compris dans les démocraties où les digues n’ont pas (ou pas encore) cédé. Oui, on devrait se dire, comme dans le titre d’un livre qui n’avait finalement pas été écrit : «La question des droits de l’homme n’est pas terminée». Elle revient nous obséder, elle revient au premier plan.

Ou plutôt, elle le devrait. Mais elle rencontre un obstacle inattendu, et pas seulement celui des dictateurs et des ricaneurs. Cet obstacle, c’est un étrange sentiment historique, «générationnel» peut-être, mais auquel il faut trouver une réponse. Quel est ce sentiment ? Ce n’est pas le regret d’avoir défendu des droits qu’on ne doit d’ailleurs plus appeler de «l’homme», mais des «êtres humains». Non. C’est le sentiment que ce combat, qui n’est pas dépassé, est pourtant séparé des autres combats du moment et de l’avenir, et qu’il faut, absolument, les relier. On a toujours reproché aux droits leur abstraction. Pensez aux camps chinois, vous serez guéris de cette erreur. Mais il est vrai que les crises et les violences économiques, sanitaires, climatiques, qui se combinent, renforcent cette impression aujourd’hui. Comment relier tous ces sujets ? Ce ne sont pas seulement les nouveaux bourreaux, mais les nouveaux problèmes et une nouvelle époque qui nous donne ce sentiment d’un changement «historique» et d’une urgence nouvelle. Nous «croyons» à l’histoire, ce sentiment le confirme. Mais il faut y répondre.

Or, cette réponse nous paraît s’imposer, très concrètement. Ce qui est difficile à admettre pour les dictateurs, ce à quoi chacun de nous résiste peut-être intimement, ce ne sont pas les droits des êtres humains en général, mais ce sont les droits des autres. Les uns auraient des droits, c’est entendu, mais les «autres» ? Or, c’est tout le problème. Et c’est par là que l’on rejoint immédiatement les problèmes concrets d’aujourd’hui et de demain, jusqu’à la cohabitation sur la Terre, y compris avec les autres vivants. En parlant de «droits des autres» il ne s’agit pas de revenir aux querelles datées, quoique nobles, qui ont déchiré une génération, par exemple sur les droits «à la Différence» ou, comme disait Levinas «de l’autre Homme». Il ne s’agit pas ou plus d’un absolu. Mais au contraire et justement du relatif. Les droits des autres, qui n’abolissent pas les droits des uns, qui supposent donc du conflit, et de la reconnaissance. Les droits des autres concrets, sur un même «territoire» ou dans un même Etat. Ou sur un même «problème», car les uns et les autres n’auront pas le même «avis». Et il faut donc construire cette démocratie que l’on dit aujourd’hui «délibérative», la discussion critique, qui est essentielle à la démocratie tout court. Des droits des autres, parfois lésés par les actes des uns, dans un passé qu’il faut donc aussi reconnaître. Des droits des autres, définis par les discriminations qui rendent leur vie invivable. Qu’ils et elles ne revendiquent pas pour détruire mais pour vivre et, à leur tour, pour les autres qu’eux, et elles. Car bien sûr la règle des droits «des autres», c’est que nous le sommes tous, c’est la règle de la réciprocité, de la solidarité. Quand on parle concrètement des autres, on n’est pas forcé de sacrifier quiconque, et certainement pas «soi-même» ! Les droits des autres, cela rejoint le commun et son partage de la santé et de la Terre, mais sans oublier que celles-ci supposent des accès concrets, depuis des situations qui ne sont pas toutes égales, et qui imposent parfois des arbitrages douloureux (les priorités pour le vaccin, y compris pour les pays qui en sont privés). Et il faudrait continuer ainsi, relier tous les sujets, sous ce signe. Car ce qui relie les combats du moment, ce qui devrait relier tous ceux qui veulent une alternative, c’est justement cette forme concrète de l’altérité. C’est de s’opposer à ceux qui revendiquent (absurdement, car dès la naissance les autres nous posent un problème intime !) de ne penser qu’aux uns et dont les idées commencent à dominer le monde. C’est de penser aux autres. Mais sous la forme très concrète et encore à construire dans tant de domaines, non seulement des droits des uns, mais des autres.

Chronique assurée en alternance par Michaël Fœssel, S

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03 juin 2021

Edgar Morin, l’enfant d’un siècle

Dans son dernier ouvrage «Leçons d’un siècle de vie», le philosophe revient sur les étapes clés de sa vie pour en souligner les erreurs, la difficulté de comprendre le présent et la nécessité de faire son autocritique pour réussir à vivre ensemble.

par Quentin Girard

«Bien sûr, je préférerais passer l’été que le Léthé», tweetait Edgar Morin, début mai, faisant référence à l’un des cinq fleuves des enfers dans la mythologie grecque, «le fleuve de l’Oubli», première étape du passage de la vie au trépas. La mort, alors que le philosophe aura 100 ans le 8 juillet et que de nombreux hommages lui seront rendus, il y pense bien sûr et il ne s’en cache pas. C’est ainsi : elle guette. Ce n’est pas une raison pour arrêter de penser et surtout de partager ses réflexions. Leçons d’un siècle de vie, qui sort cette semaine, est peut-être son dernier ouvrage (ou peut-être pas). Il aurait pu en faire un essai autocentré sur lui-même, à sa propre gloire. Il aurait pu aussi donner des conseils de manière sentencieuse, du haut de son grand âge, à tous ces petits jeunes qui ne comprennent rien. Après tout, il était déjà boomer quand les boomers n’étaient pas encore de ce monde, né à une époque où on ne donnait pas des noms aux générations mais où l’odeur de poudre des canons de la Première Guerre mondiale était dans toutes les têtes. Au contraire, fidèle à lui-même et à son éthique de la complexité, Edgar Morin retrace sa vie pour en souligner les erreurs, la difficulté de comprendre le présent et la nécessité de faire son autocritique pour réussir à vivre ensemble. Si les spécialistes de l’œuvre de l’homme n’apprendront probablement pas grand-chose, l’essai est une bonne remise en perspective de son approche transdisciplinaire et humaniste, de ses principales obsessions et «leçons», qu’il tire de lui-même et qu’il ne dispense pas comme un vieux maître d’école aigri. Le grand-père de tous les Français a un rêve secret : qu’une fois qu’il ne sera plus là, on arrive toujours (ou de nouveau ?) à s’aimer, les autres et soi-même, plutôt que de continuer piteusement sur la pente de la régression occidentale cernée par les néo-totalitarismes en gestation, notamment en Chine.

«Chacun a une identité complexe»

Alors, il commence avec ces questions, subtilisées à Kant : «Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?» «Je suis français d’origines sépharades, partiellement italien et espagnol, amplement méditerranéen, européen culturel, citoyen du monde, enfant de la Terre-Patrie. Peut-être tout cela en même temps ? Non, cela dépend des circonstances et des moments où tantôt l’une tantôt une autre de ces identités prédomine», écrit-il. A une époque où la tentation du repli sur soi est de plus en plus grande, il rappelle, avec son universalisme, à quel point il est difficile de définir un être humain : «Chacun a l’identité de sa famille, celle de son village ou de sa ville, celle de sa province ou ethnie, celle de son pays, enfin celle plus vaste de son continent. Chacun a une identité complexe, c’est-à-dire à la fois une et plurielle.»

Très tôt, il prit conscience d’un paradoxe : «Mon besoin essentiel, dès l’adolescence, fut la réalisation de mes aspirations propres, et, en même temps, le désir de vivre dans une communauté d’amour et/ou d’amitié», et on sait à quel point il est parfois difficile que l’un n’écrase pas l’autre, surtout si on a de grandes ambitions. Pourtant, «le Je a besoin du Tu, et le Je a également besoin du Nous».

Edgar Morin est né à Paris. Ses parents, des juifs sépharades, donc, venaient de Salonique, en Grèce, sous l’Empire ottoman. A la maison, ils parlaient le français et le vieux castillan, le djidio. Ils n’étaient pas religieux, plutôt anti. Edgar Nahoum ne se sentait pas spécialement politisé avant un premier coup de semonce à l’âge de 12 ans, la manifestation antiparlementaire d’extrême droite du 6 février 1934, puis un second, l’invasion allemande qui finit par le faire passer du pacifisme à la résistance, où il prit le nom de «Morin». «Une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur», juge-t-il. Et de rappeler «l’imprévu de la grande crise de 1929, laquelle a ravagé le monde et coproduit le nazisme et la guerre, l’imprévu de l’accession de Hitler au pouvoir», mais aussi les imprévus de la guerre d’Espagne, Vichy, la guerre d’Algérie, Khrouchtchev qui désavoue Staline, Khrouchtchev qui est destitué, la chute de l’URSS, le World Trade Center, etc. «L’histoire humaine est relativement intelligible a posteriori mais toujours imprévisible a priori», rappelle-t-il.

Face à ce flou du temps présent, il est facile de faire des erreurs politiques. Edgar Morin en recense deux grandes dans son parcours politique et intellectuel. Son pacifisme avant la Seconde Guerre mondiale l’a empêché de voir la vraie nature du nazisme et pendant très longtemps, il a espéré que l’Allemagne, «le pays le plus cultivé d’Europe», finirait par revenir à la raison. L’autre fut son voyage en «stalinie», comme il dit, sa longue croyance dans l’URSS et dans le dictateur dont il émergea au début des années 50, ce qui le fit exclure du PC. «Dans les premières années de la guerre froide, l’impérialisme américain doté d’un monopole atomique provisoire me camouflait l’impérialisme soviétique et l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur les nations vassalisées», écrit-il. «Mon séjour de six ans en stalinie m’a éduqué sur les puissances de l’illusion, de l’erreur et du mensonge historique», ajoute-t-il, expliquant: «Je regrette donc mes erreurs et ne les regrette pas, car elles m’ont donné l’expérience de vivre dans un univers religieux absolutiste qui, comme toute religion, a eu ses saints, ses martyrs et ses bourreaux.» Lui-même ayant été aveuglé, il sait à quel point il est facile de l’être et de se laisser entraîner. «J’ai vu dériver des socialistes vers une Europe nazie qu’ils pensaient devenir socialistes, j’ai vu en Allemagne, dans les années 1930, des masses antifascistes passer au fascisme […]. J’ai vu le sceptique et subtil Pierre Courtade comme l’immense Pierre Hervé justifier dans des termes abjects des procès eux-mêmes abjects. J’ai vu le bon André Mandouze légitimer ainsi les assassinats et calomnies du FLN contre les messalistes : “Que veux-tu, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.”»

Citant Hegel, Pascal, Héraclite, Rousseau, Voltaire, Dostoïevski, ou ses (nombreux) anciens ouvrages, il tente d’alerter sans braquer sur nos passions du présent : «Je vois actuellement des dérives intellectuelles étonnantes, et nous en verrons d’autres.» Malheureusement, il ne précise pas lesquelles, et chacun pourra continuer de voir midi à sa porte. De même, quand le chercheur pousse à toujours réfléchir, croiser les sources et remettre en cause les vérités établies, au sortir de la pandémie il fera tout autant plaisir aux partisans de la raison qu’aux complotistes.

Pour éviter cela, la solution est, paradoxalement, simple : accepter sa complexité, celle du monde et celle des autres. Il dit : «Un phénomène, une action ne peuvent être conçus correctement que dans leur contexte. Un mot polysémique ne prend son sens que dans la phrase, et la phrase ne prend son sens que dans le texte.» Ou encore: «L’humain n’est ni bon ni mauvais, il est complexe et versatile.» Embrassant «la poésie de la vie», Edgar Morin s’est construit au fil de son enfance, avec la mort précoce de sa mère, de ses rencontres, notamment pendant la Résistance, période centrale qui revient de nombreuses fois dans son texte, de ses amis, comme Marguerite Duras et Robert Antelme dans la communauté de Saint-Benoît, et de ses amours. Marié quatre fois, il est en couple avec la sociologue marocaine Sabah Abouessalam, trente-huit ans de moins que lui, et qui l’aide désormais à écrire ses ouvrages. Dans son essai, il regrette de ne pas avoir été un bon père ou parfois de n’avoir «pu échapper à des accès de colère ni à des accès déments d’Eros». Les erreurs, encore, celles-là plus personnelles. Ce n’est qu’en les reconnaissant, qu’on apprend à vivre en communauté. Une fois conscient de ses propres limites et égarements, on comprend et pardonne mieux ceux des autres.

Edgar Morin regrette que nous vivions dans une société où les progrès techniques et économiques entraînent une régression politique et civilisationnelle, et où on aurait oublié l’humain et la nature au profit des statistiques et des sondages. Il appelle la gauche à continuer de puiser «simultanément» dans quatre sources, la socialiste, la communiste, la libertaire et l’écologique sans en négliger une. Et il souhaite remettre la bienveillance au centre du jeu. «Je pense, à la suite d’Ivan Illich, que la convivialité est un élément capital de la qualité de vie, qu’elle est “poétisante”», écrit-il. Il continue : «Le mépris, l’indifférence, l’arrogance de classe, de race, de hiérarchie sont des fléaux de civilisation qui, en imposant l’humiliation, empêchent ceux qui la subissent d’être reconnus dans leur pleine qualité humaine.» Le risque : ces prochaines années, la multiplication des révoltes et des manifestations, comme les gilets jaunes, par une partie du peuple réclamant, enfin, de la dignité.

Le secret, alors, pour repartir de l’avant ? «Faire coopérer la raison ouverte et la bienveillance aimante.» Simple en apparence, complexe à mettre en œuvre.

Leçons d’un siècle de vie, Edgar Morin, Denoël, juin 2021, 160 pp., 17 €

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19 mai 2021

Sans-papiers, travailleurs de force et de poussière

par Judith Balso, directrice pédagogique de l'Ecole des actes


En France, la loi est une grande machine à produire continuellement de nouveaux sans-papiers. Pour le plus grand bénéfice de l’économie de la sous-traitance qui a besoin d’un réservoir constant d’ouvriers non déclarés.

C’est un énorme massif législatif consacré à l’énoncé de tous les critères qui font que la plupart des personnes non européennes qui arrivent ici… n’auront pas droit à un titre de séjour. Le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ou Ceseda, mis en place par Sarkozy le 24 novembre 2004 en remplacement de l’ordonnance de 45, vient à la date du 1er mai 2021 d’être à nouveau remanié. Le Ceseda est donc la grande machine étatique à produire de façon continue des sans-papiers. Parce qu’elle opère dans un déni total du réel de la vie des gens qui arrivent et de celles et ceux qui sont là. En effet, dans ce cadre légal, la seule chose que vous puissiez faire quand vous arrivez en France, pour déclarer votre présence et votre volonté d’être régularisé, c’est vous transformer en «demandeur d’asile». Cela crée un nombre important de demandes d’asile - ce qui permet au gouvernement de nous présenter comme un pays croulant sous les réfugiés, alors que la France est au 26e rang de l’Europe en matière d’accord du statut de réfugié ! La grande majorité des demandes est rejetée, dans la mesure où les gens viennent pour toutes sortes de raisons qui ne relèvent pas de «l’asile». Et voilà de nouveaux sans-papiers vite fabriqués par la loi.

Le Ceseda, s’il satisfait aux discours extrémistes sur la limitation voire l’interdiction pure et simple de «l’immigration», contredit violemment le réel du marché du travail, dont les métiers ouvriers de base reposent sur la population «immigrée» de ce pays, avec papiers ou sans papiers. Il a donc fallu adjoindre au diplodocus Ceseda, en novembre 2012, une toute petite circulaire qui autorise un patron (prêt à embaucher un ouvrier dont le travail le satisfait et qu’il est prêt à payer au moins au smic) à le déclarer en préfecture. Encore faut-il que cet ouvrier ait des preuves de séjour sur au moins trois ans ou cinq ans ou sept ans et un nombre conséquent de fiches de paie attestant de son travail au cours de ces années. Donc : l’Etat, les préfectures savent parfaitement que des ouvriers sont ici et y travaillent, sans papiers, depuis trois ans, cinq ans, sept ans… Ils savent que ce travail, dès lors qu’il existe, est utile, comme tout travail, et que ce pays en tire profit. Alors pourquoi ces ouvriers doivent-ils le faire dans les conditions d’un travail non déclaré et mener une vie de sans-papiers pendant toutes ces années ?

Pouvoir exorbitant

Imaginez maintenant qu’un de ces ouvriers, sortant au petit matin de son travail, tombe dans un des contrôles quotidiens, fort peu encadrés, que la police exerce «pour notre protection et notre sécurité». Il serait bon que nous connaissions les statistiques mentionnant le nombre de terroristes qui ont été arrêtés au cours de ce genre de contrôle ciblant des personnes partant ou revenant de leur travail par les transports en commun !

«Retenu» toute la journée, un arrêté d’obligation de quitter le territoire français (OQTF) est pris contre lui, assorti d’une interdiction d’un an de retour dans l’espace Schengen. Le motif : s’être maintenu sur le territoire français «sans chercher à régulariser sa situation administrative». Extraordinaire : la loi (le gros Ceseda) ne vous donne aucune possibilité de demander un titre de séjour ; la seule possibilité vous est ouverte par la circulaire de novembre 2012, mais celle-ci vous impose de rester d’abord au travail trois ans sans papiers ! Alors, comment peut-on vous accuser de ne pas avoir cherché à régulariser votre situation administrative, quand rien dans la loi ne vous y autorisait ? En revanche, vous avez fait ce que vous pouviez : travailler. Ceci met en évidence qu’il existe en France un pouvoir exorbitant de l’administration policière préfectorale sur la vie des gens : un arrêté d’obligation de quitter le territoire français est une conséquence possible de n’importe quel contrôle. Or cela revient à interrompre le cours de la vie qu’une personne cherchait patiemment à construire, et cette décision est dans les mains du groupe de policiers que vous aurez pour votre malheur croisé sur votre route. Ceux qui crient en temps d’épidémie sur leurs libertés individuelles bafouées peuvent-ils prendre la mesure de la gravité avec laquelle est bafouée la liberté de vivre des personnes qui peuvent faire l’objet d’une telle décision ?

Force de travail nue

Tout ce qui semble à première vue arbitraire et absurde s’éclaire si l’on comprend que le Ceseda, gros fabricant de sans- papiers, est au service d’un compère qui a besoin de puiser dans un réservoir constant d’ouvriers non déclarés. Ce compère, c’est la forme actuelle dominante de l’organisation capitaliste du travail : la sous-traitance - qui commence tout juste à être identifiée, du fait de professions qui protestent contre ce qu’elle leur inflige. Le travail non déclaré qui est le lot des sans-papiers est très proche des conditions du travail «ubérisé» ; très proche aussi de ce que fait vivre à toute une partie de la jeunesse le statut trompeur d’ «autoentrepreneur».

Pourquoi cette prolifération de la sous-traitance ? Il existe un grand nombre d’ouvriers effectuant un travail qui ne relève pas du secteur productif mais qui est pourtant indispensable et non délocalisable. On peut délocaliser des usines de production et jusqu’à des entreprises de télé renseignements, mais pas des travaux ouvriers tels que le nettoyage, le bâtiment, les travaux publics, la livraison, la restauration, l’alimentation et les grandes surfaces, l’aide aux personnes, la sécurité, etc. Comment réaliser un profit suffisant sur ces ouvriers, alors qu’on ne peut pas leur extorquer du surtravail comme aux ouvriers dont la production est celle d’objets matériels ? En réduisant l’ouvrier à sa force de travail nue. En le tenant à la fois en dehors des droits courants du travail (garanties apportées par les contrats et les réglementations) et en dehors de tous les droits auxquels ouvre le travail – droit à se soigner, à être aidé en cas de chômage, d’accident ou de maladie, à toucher une retraite.

Mais comment imposer à un grand nombre de personnes cette situation - tout à fait illégale et gravement préjudiciable pour elles - de travailler en dehors des droits ordinaires du travail ? La réponse est horrible et simple : en retournant l’illégalité contre elles, c’est-à-dire en les transformant, elles, en «illégaux», de manière à les contraindre à travailler sans pouvoir se réclamer d’aucun droit, sans pouvoir même souvent obtenir que soit payé ce qui leur est dû. On comprend alors à quoi sert le toujours grossissant Ceseda.

Seule l’institution et la délivrance, sans conditions ni limitations, d’une autorisation de travailler pour les personnes qui arrivent poserait une limite à cette situation. Cette autorisation légaliserait leur présence et leur recherche d’un travail, condition essentielle pour que le travail non déclaré devienne impossible. Elle ferait pièce aux discours mensongers et abjects qui traitent l’immigration et les sans-papiers comme nos ennemis intérieurs, alors qu’ils sont, en tant que «travailleurs de force et de poussière», le cœur et la base de toute vie populaire, en France comme partout dans le monde.

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15 mai 2021

10 mai 81 : quand la gauche faisait peur


https://emmanuelmaurel.eu/2021/05/10/10-mai-81-quand-la-gauche-faisait-peur/

La commémoration de la quarantième année du 10 mai 81 ne nous épargnera pas les figures imposées de l’iconographie, de l’anecdote et du folklore. Les belles et émouvantes images sépia d’un temps où la gauche faisait rêver, la cohorte des députés barbus issus de l’Éducation nationale, les larmes de Pierre Mendes France, la célébration au Panthéon, sous le triple patronage du socialisme, de la résistance et de l’humanisme, la chanson de Barbara, un mot d’ordre rimbaldien (« changer la vie »), les slogans rieurs d’un peuple de gauche dansant sous la pluie : « Mitterrand du soleil! »

Or c’est bien là le problème : la version édulcorée de la victoire risque de faire oublier ce qu’elle avait de conflictuelle et de transgressive.

Car la gauche ne faisait pas seulement rêver : elle faisait peur. Des gens très sérieux s’attendaient à voir les chars russes envahir Paris, les USA admonestaient Mitterrand d’avoir pris des ministres communistes, et des capitalistes, entre stupeur et tremblement, envisageaient de quitter la France.

Et il faut dire qu’il y avait de quoi. Il suffit de relire les « 110 propositions » pour constater à la fois l’ambition de la nouvelle majorité, mais aussi son sérieux. La gauche ne se contentait pas de conquérir le pouvoir après une longue marche de 15 ans: elle entendait l’exercer.

Dans le dictionnaire des idées reçues rédigé paresseusement par l’establishment, il est écrit que les vainqueurs de 81, se heurtant au « mur de la réalité », abandonnèrent rapidement leur velléité de transformation sociale. C’est tout simplement…faux. 

L’œuvre législative est colossale, au moins aussi importante que celle de 1936.

Œuvre sociale d’abord : 39h, augmentation des salaires et des minimas sociaux, lois Auroux, cinquième semaine de congés payés, etc… Fidèle à sa mission historique, la gauche opérait un sérieux rééquilibrage entre capital et travail. La retraite à 60 ans, ce n’est pas « la gauche du rêve » : c’est celle qui, au terme de plusieurs décennies de luttes sociales intenses, change l’existence concrète de millions de gens.

Et puis il y a les innombrables lois de liberté, d’émancipation, un effort culturel de la nation sans précédent. Les nationalisations elles-mêmes, si décriées aujourd’hui, ont été couronnées de succès : elles ont permis de préserver une bonne partie de l’appareil industriel et du secteur bancaire.

Tous les poncifs sur « Mitterrand le florentin », ambigu et cynique, sont balayés par cette vérité insuffisamment rappelée : le nouveau président avait été élu sur un programme et il a tout mis en œuvre pour l’appliquer.

S’il a été réélu triomphalement en 1988, ce n’est pas seulement en raison de son génie stratégique ou de la nullité et de la brutalité de la droite. C’est aussi parce que les Français les plus modestes lui savaient gré d’avoir œuvré puissamment à l’amélioration de leurs conditions de vie matérielle et morale. D’avoir tenté beaucoup en dépit des obstacles et de l’adversité. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand garda, jusqu’au bout, la confiance de la majorité des ouvriers et des employés.

Ainsi, au moment où les commentateurs s’apprêtent à disserter à l’envi sur les inévitables « désillusions » et inviteront au « devoir de grisaille », qui n’est rien d’autre que la théorisation de la résignation, nous faisons le choix, nous, de retenir du 10 mai 81 les transformations profondes de la société française accomplies en quelques mois par un pouvoir qui voulait donner « une majorité politique à la majorité sociale ».

Nous retenons, nous, le sérieux programmatique et la constance stratégique (l’union de la gauche, certes rompue en 1977, mais vivante encore dans la mémoire des électeurs de 81).

La plus belle façon de célébrer le 10 mai, c’est d’en isoler le principe actif. Une gauche qui sait où elle habite et où elle va. Une gauche qui sait pour qui elle se bat, et pour quoi.

Posté par Luc Fricot à 13:38 - Permalien [#]

Départementales juin 2021 Candidatures 1er tour pour le canton de Ermont-Eaubonne

20 et 27 juin 2021Accueil Départementales 2021 > Val-d'Oise (95) > canton de Ermont

Candidatures 1er tour pour le canton de Ermont*

Binômes de candidatsNuances
Mme Catherine Marielle DRAGIN
M. César MELO DELGADO
BC-REM
M. Grégory BERTHAULT
Mme Clarisse KALACHNIKOFF
BC-ECO
Mme Carole CAUZARD
M. Jean-François HEUSSER
BC-UGE
M. Xavier HAQUIN
Mme Noellie PLELAN
BC-UD
Mme Hanen DÉCHAUX
M. Gauthier GUILLON
BC-UG
M. Alain BOTTEAUX
Mme Véronique DESMONTS
BC-RN

* Sous réserve des recours éventuels

 

Nuances de Binômes

BC-EXG Binôme Extrême gauche
BC-COM Binôme du Parti communiste français
BC-FI Binôme de La France Insoumise
BC-SOC Binôme du Parti Socialiste
BC-UG Binôme Union à gauche
BC-RDG Binôme du Parti radical de gauche
BC-DVG Binôme Divers gauche
BC-ECO Binôme écologiste
BC-UGE Binôme d'union à gauche avec des écologistes
BC-DIV Binôme Divers
BC-REG Binôme Régionaliste
BC-GJ Binôme gilets jaunes
BC-UCG Binôme d'union au centre et à gauche
BC-REM Binôme La République en Marche
BC-MDM Binôme du Modem
BC-UC Binôme Union au centre
BC-DVC Binôme Divers centre
BC-UCD Binôme d'union au centre et à droite
BC-UDI Binôme de l'Union des Démocrates et des Indépendants
BC-LR Binôme des Républicains
BC-UD Binôme Union à droite
BC-DVD Binôme Divers droite
BC-DSV Binôme Droite souverainiste
BC-RN Binôme Rassemblement National
BC-UXD Binôme Union Extrême droite
BC-EXD

Binôme d'Extrême droite

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08 avril 2021

Assistantes maternelles, celles à qui on ne pense pas

En première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, les assistantes maternelles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales. La dévalorisation des femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs est ancienne.

par Clyde Marlo Plumauzill²e, Historienne, chargée de recherches au CNRS
publié le 8 avril 2021 Libération

Samedi 3 avril à 21 heures, les recommandations du ministère des Solidarités et de la Santé concernant l'accueil des jeunes enfants tombent. Si les crèches sont bien fermées, à l'instar des écoles, collèges et lycées, pour freiner une troisième vague de Covid-19 exponentielle, les assistantes maternelles pourront quant à elles continuer de s'exposer et accueillir les enfants de 0 à 3 ans sans autre forme de protection que des paroles incantatoires demandant aux parents, «dans un esprit de responsabilité collective, de ne pas y recourir sauf en cas d'absolue nécessité».

Lisons entre les lignes. Dénuées de tout pouvoir contraignant, ces recommandations laissent à la seule appréciation des employeurs l'évaluation de cette «absolue nécessité». Aux assistantes maternelles de faire face au risque d'une rupture de contrat et à la mise en cause d'un équilibre économique souvent fragile si elles souhaitent se mettre au chômage partiel pour se protéger. Soutiens de famille essentiels pour près d'un enfant sur trois (1), au contact des plus vulnérables d'entre nous, en première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, elles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales, qui ne prévoient pas même une politique de vaccination à leur égard. Cet oubli assumé, en dépit des appels syndicaux et des mobilisations récentes, est le corollaire d'une invisibilisation et d'une dévalorisation au long cours de ces femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs. Et ce, alors même qu'en France, ce qui fut autrefois appelé la «mise en nourrice» a constitué un mode de prise en charge central de l'enfance depuis plus près de trois siècles. Réservée à l'élite jusqu'au XVIIe siècle, la mise en nourrice devient une pratique de masse à partir du XVIIIe siècle, sous l'effet des transformations de l'organisation du travail des femmes à l'aube des révolutions industrielles (2). Parce qu'il devient plus rémunérateur pour les femmes des classes laborieuses urbaines de placer leurs enfants en nourrice que d'interrompre leur travail, femmes des champs, confrontées à la crise de l'emploi rural, et nourrissons des villes se trouvent au cœur d'un vaste système d'échange dissymétrique qui veut que l'on confie toujours son enfant à plus démunie que soi.

Hier comme aujourd'hui, au cœur de la délégation de la garde des enfants se joue donc une division sociale injuste du travail entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes : «D'un côté [il y a] celles qui se «libèrent» provisoirement des soins aux enfants pour conserver une position professionnelle qui leur assure une autonomie économique, de l'autre, celles qui accomplissent une double prise en charge des enfants — les leurs et ceux qui leur sont confiés — pour une rémunération difficilement susceptible de leur procurer une réelle autonomie économique» (3). Mise en lumière par les chercheuses féministes au gré des analyses sur le travail domestique depuis plusieurs décennies, cette inégalité structurante n'est toujours pas reconnue. Plus encore, elle est entretenue par des pouvoirs publics désireux depuis les balbutiements d'un marché nourricier de masse au XVIIIe siècle de lutter contre les «disettes de nourrices» plutôt que de leur permettre des rémunérations et des conditions d'exercice décentes. Ces derniers peuvent pour cela s'appuyer sur un ordre du genre pluriséculaire qui fait de la prise en charge des enfants un apanage naturel et gratuit des femmes qui ne saurait s'accommoder d'une considération pleine et entière du travail maternel et de celles qui l'exercent contre de l'argent. La professionnalisation de cette activité depuis le XXe siècle n'a que peu infléchi cette conception sous-jacente qui empêche de faire des savoir-faire et des savoir-être de ces femmes au travail des qualifications et des compétences pleines et entières.

Qui garde donc les enfants en cette période de pandémie (4), pourquoi et à quel prix ? Ces questions, simples en apparence, invitent pourtant à mesurer comment tient notre société dans son ensemble et comment s'entretiennent ses inégalités jusque dans l'exposition du corps de certains individus au risque de leur contamination (5). Déjà l'an passé, les assistantes maternelles faisaient part de leur sentiment que «leurs vies ne [valaient] pas grand-chose». Aujourd'hui, leurs craintes ne peuvent être que ravivées et l'on perçoit toujours un peu plus le fonctionnement à sens unique d'une politique qui enjoint celles et ceux qui prennent soin de nous à le faire au détriment d'eux-mêmes.

(1) Selon le rapport 2017 de l'Observatoire national de la petite enfance porté par la Caisse nationale des allocations familiales et présenté le 23 janvier 2018.

(2) Clyde Plumauzille, «l'Allaitement nourricier des petits Parisiens : naissance d'un service public», dans Pascal Bastien et Simon MacDonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle, éditions de la Sorbonne, 2020.

(3) Françoise Bloch, Monique Buisson, «Mesures politiques et division sociale du travail entre femmes : la garde des enfants par les assistantes maternelles», Cahiers du Genre, 2003.

(4) Pour faire écho à l'important travail de Caroline Ibos, Qui gardera les enfants ? Les nounous et les mères, Flammarion, 2012.

(5) Un assistant familial de la Nièvre est mort il y a une semaine du Covid-19 contracté «dans un cadre professionnel» : https://www.lassmat.fr/actualites/nouvelles-professionnelles/protection-de-l-enfance-une-vaccination-prioritaire-de-plus-en.

 

Posté par Luc Fricot à 15:05 - Permalien [#]

15 mars 2021

Quand les géants du Web aident l’Inde à traquer les défenseurs du climat, par Naomi Klein

 

A l’image de l’arrestation de la jeune Disha Ravi en février, le Premier ministre nationaliste Modi a déclaré la guerre numérique aux militants écologistes avec la complicité des entreprises de la Silicon Valley, dont les outils numériques servent à promouvoir la haine des opposants et à les piéger.

par essayiste, journaliste altermondialiste

publié le 14 mars 2021 à 17h35

L’armée de caméras devant la gigantesque prison de Tihar, à New Delhi, était le genre de déchaînement médiatique qu’on aurait imaginé réservé à un Premier ministre pris dans un scandale de détournement de fonds ou à une star de Bollywood surprise dans le mauvais lit. Pourtant, ce jour-là, les journalistes attendaient Disha Ravi, une militante pour le climat de 22 ans, végane, amoureuse de la nature. Contre toute attente, la jeune femme s’était retrouvée au milieu d’un feuilleton juridique orwellien – où s’entremêlaient des accusations de sédition, d’appel à la violence et de participation à un complot international – mettant en cause (notamment, mais pas seulement) des agriculteurs en colère, la pop star Rihanna, d’improbables conspirations contre le yoga et le thé chai, le séparatisme sikh et Greta Thunberg.

Si tout cela semble un peu tiré par les cheveux, sachez que le juge Dharmender Rana qui a libéré la jeune femme après qu’elle eut passé neuf jours en prison le pensait tout autant. L’homme avait tranché : Disha Ravi, cofondatrice de la branche indienne de Fridays for Future, le mouvement des jeunes pour le climat créé par Greta Thunberg, ne pouvait plus se voir refuser sa liberté sous caution. Cette nuit-là, elle est donc rentrée chez elle, à Bangalore.

«Même pas une once» de preuve

Le juge, cependant, a souhaité aller plus loin. En dix-huit pages de virulentes conclusions, il a révélé les dessous d’une affaire qui captivait les médias depuis plusieurs semaines, et est revenu sur les explications fournies par la police de New Delhi pour justifier l’arrestation de la militante et l’interrogatoire qu’elle avait subi. Selon ses termes, les éléments à charge réunis par la police étaient «maigres et lacunaires» et n’offraient «même pas une once» de preuve susceptible de justifier les allégations de sédition, d’appel à la violence ou de conspiration formulées à l’encontre de la jeune femme et d’au moins deux autres jeunes activistes.

Quoique l’idée de conspiration semblât s’effondrer, l’arrestation de Disha Ravi mettait en lumière un autre type de collusion : celle entre le gouvernement nationaliste hindou (de plus en plus oppressif et antidémocratique) du Premier ministre Narendra Modi et les entreprises de la Silicon Valley, dont les plateformes et les outils numériques servent activement aux forces gouvernementales pour promouvoir la haine des minorités et des contestataires ; et à la police pour piéger les militants pacifiques comme Disha Ravi dans les rets d’Internet.

Le dossier monté contre la jeune femme et ses «co-conspirateurs» s’articule entièrement autour de leur utilisation quotidienne d’un certain nombre d’outils numériques bien connus : quelques groupes WhatsApp, un Google Doc édité collectivement, une réunion privée sur Zoom et plusieurs tweets très médiatisés, autant de pièces transformées en éléments à charge dans une chasse aux activistes coordonnée par l’Etat et amplifiée par les médias. Parallèlement, ces mêmes outils ont été mis à profit lors d’une campagne progouvernementale visant à retourner l’opinion contre les jeunes militants environnementaux et le mouvement des agriculteurs auquel ils avaient apporté leur soutien. Une propagande le plus souvent effectuée au mépris des barrières prétendument érigées par les entreprises de médias sociaux pour empêcher les appels à la violence sur leurs plateformes.

Complicité de violations des droits humains

Dans un pays où la haine en ligne a donné lieu, de façon effroyablement récurrente, à des massacres bien réels perpétrés à l’encontre des femmes et des minorités, les défenseurs des droits humains nous alertent sur le fait que l’Inde est en passe de devenir le creuset d’une violence extrême, voire de sombrer dans l’horreur génocidaire que les réseaux sociaux ont rendue possible en Birmanie, contre les Rohingyas.

Malgré cela, les géants de la Silicon Valley sont restés désespérément silencieux. En Inde, leur fameux attachement à la liberté d’expression n’était plus d’actualité, de même que leur récent engagement à lutter contre les discours de haine et les théories du complot. A la place s’est nouée une complicité croissante avec la guerre de l’information menée par Modi, une collaboration glaçante en passe d’être inscrite dans une nouvelle loi sur les médias numériques qui entend interdire aux grandes entreprises technologiques de s’opposer aux demandes gouvernementales visant à supprimer du contenu jugé offensant ou à violer la vie privée de leurs utilisateurs. Se rendre complice de violations des droits humains semble être devenu le prix à payer pour conserver l’accès au plus grand marché (après celui de la Chine) des utilisateurs de médias numériques.

Bien que Twitter ait commencé par opposer une certaine résistance, des centaines de comptes critiquant le gouvernement Modi ont disparu sans explication ; mais les fonctionnaires de l’Etat incitant à la violence ou se livrant à des discours de haine sur Twitter et sur Facebook ont été autorisés à poursuivre leurs activités en violation flagrante des politiques de ces entreprises ; et la police de New Delhi s’est vantée de recevoir une aide pleine et entière de Google pour fouiller dans les communications privées de pacifiques militants pour le climat, comme Disha Ravi.

«Le silence de ces entreprises est éloquent, m’a confié un militant pour les droits numériques, préférant garder l’anonymat : Il faut qu’elles prennent parti, et qu’elles le fassent maintenant.»

Rien de moins qu’un Google Doc

Assimilée à ce que la presse indienne appelait «l’affaire de la boîte à outils», «la boîte à outils de Greta» ou «le complot de la boîte à outils», l’enquête menée par la police sur Disha Ravi et sur ses camarades militants Nikita Jacob et Shantanu Muluk portait en particulier sur le contenu d’un «guide d’action sur les réseaux sociaux», un Google Doc que Greta Thunberg avait mis en lien début février sur son compte Twitter (fort de quelque 5 millions de followers). Lorsque Disha Ravi a été arrêtée, la police de New Delhi l’a présentée comme «une rédactrice du Google Doc et une conspiratrice clé dans son élaboration et sa diffusion. Elle a créé un groupe WhatsApp et a collaboré étroitement avec ses membres à la rédaction du document».

La boîte à outils n’était donc rien de moins qu’un Google Doc – rédigé par un groupe d’activistes œuvrant en Inde et au sein de la diaspora – conçu pour soutenir le grand mouvement des agriculteurs qui manifestaient depuis des mois pour contester un ensemble de lois agricoles que le gouvernement Modi avait fait adopter à la hâte sous le couvert de la pandémie de Covid-19. Au cœur des protestations, la conviction que la suppression du contrôle des prix agricoles (institué de longue date) et l’ouverture du secteur à davantage d’investisseurs privés signeront l’«arrêt de mort» des petits agriculteurs et mettront les terres fertiles de l’Inde entre les mains d’une poignée de multinationales.

Nombreux sont ceux qui, en Inde et dans l’ensemble de la diaspora sud-asiatique, mais aussi plus largement ailleurs dans le monde, ont essayé de leur venir en aide. Le mouvement des jeunes pour le climat, quant à lui, s’est senti investi d’une responsabilité particulière. Devant le tribunal, Disha Ravi a déclaré soutenir les agriculteurs au motif qu’«ils sont notre avenir et que nous avons tous besoin de nous nourrir». Elle en a aussi profité pour faire le lien avec la crise climatique. Les sécheresses, les vagues de chaleur et les inondations se sont intensifiées ces dernières années, et les agriculteurs indiens sont en première ligne face aux catastrophes naturelles, perdant souvent leurs récoltes et leurs moyens de subsistance. Disha Ravi en sait quelque chose : elle a déjà vu ses grands-parents, agriculteurs, faire face à ces épisodes météorologiques extrêmes.

Chahuter l’image «yoga & chai» de l’Inde

Comme beaucoup d’autres documents propres à l’ère numérique, la «boîte à outils» au centre de la controverse ne fait finalement que proposer l’utilisation de techniques connues d’expression de la solidarité sur les réseaux sociaux. «Tweetez votre soutien aux agriculteurs indiens. Utilisez les hashtags #FarmersProtest et #StandWithFarmers» ; prenez une photo ou une vidéo de vous exprimant votre soutien ; signez une pétition ; écrivez à vos représentants politiques ; participez à une «tempête de tweets» ou à une «grève numérique» ; rejoignez une manifestation, en Inde ou devant l’ambassade indienne de votre pays ; apprenez-en davantage en assistant à une séance d’information sur Zoom. Une première version de ce document (vite supprimée) parlait aussi de chahuter l’image «peace & love», ou «yoga & chai» de l’Inde.

Presque toutes les grandes campagnes de mobilisation publient ce genre de guides «clictivistes». La plupart des organisations non gouvernementales de taille moyenne ont, dans leur équipe, quelqu’un dont le travail consiste précisément à rédiger ces documents et à les envoyer aux sympathisants et aux «influenceurs» potentiels. S’ils étaient illégaux, l’activisme contemporain serait lui-même illégal. En étant arrêtée et emprisonnée pour son rôle présumé dans l’élaboration de cette boîte à outils, Disha Ravi est en fait criminalisée pour avoir donné au monde une mauvaise image de son pays. Une telle logique, s’il fallait l’appliquer, impliquerait d’interrompre toutes les luttes en faveur des droits humains, car ce travail présente rarement les Etats incriminés sous leur meilleur jour.

Cette idée a été soulignée par le juge Dharmender Rana : «Dans toute nation démocratique, les citoyens sont les gardiens de la conscience des gouvernements. Ils ne peuvent pas être enfermés au motif qu’ils choisissent d’être en désaccord avec les politiques de l’Etat», a-t-il déclaré. Avant d’ajouter, concernant le partage de la boîte à outils avec Greta Thunberg : «La liberté de parole et d’expression inclut le droit d’avoir la plus grande audience possible.»

Cela semble évident. Et pourtant, de nombreux responsables politiques se sont emparés de ce document on ne peut plus inoffensif pour en dénoncer l’infamie. Le général V. K. Singh, secrétaire d’Etat aux transports routiers, a écrit dans un post sur Facebook que la boîte à outils «laissait voir les véritables desseins d’une conspiration menée contre l’Inde à l’échelle internationale. Il faut enquêter sur tous ceux qui tirent les ficelles de cette machine diabolique. Des instructions ont clairement été données sur le quand”, le “quoi”, le ”comment”. Les conspirations de cette ampleur finissent souvent par éclater au grand jour».

«Rassemblement de tracteurs»

La police de New Delhi – au nom d’une loi sur la sédition datant de l’époque coloniale – s’est rapidement mise à la recherche des preuves de cette conspiration internationale visant à «diffamer le pays» et à saper le gouvernement. Mais cela ne s’est pas arrêté là. La boîte à outils a également été accusée de faire partie d’un complot visant à diviser l’Inde et à former un Etat sikh du nom de Khalistan (une sédition de plus), au motif qu’un des rédacteurs du document, un Indo-Canadien vivant à Vancouver, avait défendu l’idée d’une nation sikhe indépendante (ce qui n’a rien de criminel et n’est mentionné nulle part dans la boîte à outils). Et, aussi surprenant que cela puisse paraître pour un Google Doc qui, selon la police indienne, aurait été écrit en grande partie au Canada, cette même boîte à outils est accusée d’avoir appelé à la violence et peut-être même d’avoir conspiré à la rendre possible à l’occasion d’un grand «rassemblement de tracteurs» à New Delhi, le 26 janvier.

Ces affirmations, propagées sur Internet durant des semaines, sont devenues virales en grande partie grâce aux campagnes de hashtags coordonnées par le ministère indien des Affaires extérieures et fidèlement relayées par les grandes stars de Bollywood et du cricket. Anil Vij, un ministre du gouvernement d’Etat de Haryana, a tweeté en hindi que «tous ceux qui répandent les graines de l’antinationalisme doivent être détruits à la racine, qu’il s’agisse de #Disha_Ravi ou de n’importe qui d’autre». Quoique ce message fût exemplaire des discours de haine véhiculés par les puissants, Twitter a affirmé qu’il n’avait pas violé sa politique et l’a laissé en ligne.

La presse écrite et audiovisuelle indienne s’est également fait l’écho, et sans relâche, de ces accusations de sédition, pourtant absurdes. Le Times of India a consacré à lui tout seul plus d’une centaine d’articles à Disha Ravi et à la boîte à outils. Les journaux télévisés ont diffusé des reportages sur la «conspiration internationale de la boîte à outils» dignes des shows télévisés américains (de type Crime Stoppers) qui traquent les délinquants en encourageant leur dénonciation par les citoyens. Sans surprise, la rage a envahi les rues, où des photos de Greta Thunberg et de Rihanna (qui avait également tweeté pour soutenir les agriculteurs) ont été brûlées en public lors de rassemblements nationalistes.

Le Premier ministre Modi est lui-même intervenu pour évoquer ces ennemis qui «se sont abaissés à attaquer le thé indien» – faisant évidemment allusion au passage supprimé dans le Doc sur le «yoga & chai».

«Vanité blessée d’un gouvernement»

Et puis, le mois dernier, le soufflé accusatoire a eu l’air de tomber. Le juge Rana, dans son acte de libération, a écrit que la «lecture attentive du texte de la boîte à outils ne laisse apparaître aucun appel à la violence», avant d’ajouter qu’il n’y a aucune preuve que le document participe d’un complot sécessionniste, et qu’une telle déduction relève du sophisme par association.

Plus cinglante encore a été sa réponse à l’acte d’accusation selon lequel la communication d’informations – à des militants de premier plan comme Greta Thunberg – sur la façon dont l’Inde traite ses agriculteurs et les défenseurs des droits humains constituerait un acte de «sédition» : «Le délit de sédition ne peut être invoqué pour soulager la vanité blessée d’un gouvernement.»

Bien que l’affaire ne soit pas close, ce jugement est un coup dur pour le gouvernement. Il parle aussi en faveur de la légitimité du mouvement des agriculteurs et des campagnes de solidarité qu’il a inspirées. Mais il ne s’agit pas d’une victoire. Même si l’affaire de la boîte à outils ne fait plus autant parler d’elle après la colère du juge Rana, elle n’est qu’une des centaines d’opérations que le gouvernement indien entreprend pour traquer les activistes, les organisateurs de manifestation et les journalistes. La leader syndicale Nodeep Kaur, qui n’a qu’un an de plus que Disha Ravi, a également été emprisonnée pour son soutien aux agriculteurs. Tout juste libérée sous caution, elle a affirmé au tribunal avoir été sévèrement battue pendant sa garde à vue. Dans le même temps, des centaines de fermiers croupissent derrière les barreaux, et certaines personnes interpellées ont tout bonnement disparu.

«La plus grande mobilisation de masse de l’histoire postcoloniale»

A la base, la véritable menace que la boîte à outils représentait pour Modi et le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP) était le pouvoir qu’exerçait le mouvement des agriculteurs. Car derrière le projet politique du Premier ministre, il y a l’idée d’une fusion prometteuse entre un nationalisme hindou débridé et une concentration industrielle florissante. Or les agriculteurs la combattent sur les deux fronts, à la fois en insistant pour que les matières premières alimentaires échappent à la loi du marché et en affichant une capacité à se constituer en force d’opposition au-delà des divisions religieuses, ethniques et géographiques qui ont permis à Modi d’accéder au pouvoir.

Selon la sociologue et anthropologue Ravinder Kaur, professeure à l’Université de Copenhague et autrice de Brand New Nation : Capitalist Dreams and Nationalist Designs in Twenty-First-Century India, le mouvement des agriculteurs est «peut-être la plus grande mobilisation de masse de l’histoire de l’Inde postcoloniale. Elle jette un pont non seulement entre les populations rurale et urbaine, mais aussi entre la révolte anticapitaliste et la lutte pour les libertés publiques». Pour la puissante alliance censée unifier le capital transnational et l’Etat nationaliste, «la mobilisation contre les lois agricoles constitue aujourd’hui le défi le plus important et le plus urgent à relever».

Les manifestations paysannes à New Delhi et autour de la capitale ont été accueillies par des canons à eau et des gaz lacrymogènes. Elles ont aussi donné lieu à de nombreuses arrestations. Pour autant, elles se poursuivent – trop massives pour être jugulées par la force. C’est la raison pour laquelle le gouvernement Modi a tout fait pour saper le mouvement des agriculteurs et étouffer son message, non seulement par le blocage répété d’Internet avant les manifestations et par la suppression de 1 000 comptes d’agriculteurs sur Twitter, mais aussi par le brouillage des pistes, en inventant des histoires de boîtes à outils séditieuses et de conspirations internationales.

«Militarisation accrue des réseaux sociaux par le statu quo»

Dans une lettre ouverte en soutien à Disha Ravi, des dizaines de militants écologistes indiens en ont fait le constat : «Les actions actuelles du pouvoir central ne sont que des tactiques de diversion qui visent à détourner l’attention de la population des vrais problèmes : les prix toujours croissants des carburants et des produits de première nécessité, la détresse et le chômage généralisé causés par des mesures de confinement mal planifiées, et l’état alarmant de l’environnement.»

C’est donc la nécessité de faire diversion qui explique comment une simple campagne de solidarité s’est transformée en une conspiration d’origine étrangère appelant à la violence et à la division nationale. En agissant ainsi, le gouvernement Modi tente d’éloigner le débat public d’un terrain qui lui est à l’évidence défavorable – la satisfaction des besoins élémentaires de la population en période de crise économique et de pandémie – pour le porter là où le projet ethno-nationaliste a de bonnes chances de prospérer : nous contre eux, les nationaux contre les étrangers, les patriotes contre les traîtres séditieux.

En fin de compte, une manœuvre relativement classique, dans laquelle Disha Ravi et le mouvement des jeunes pour le climat font figure de simples dommages collatéraux. Pourtant, les dégâts sont considérables, et pas seulement parce que les interrogatoires se poursuivent et que le risque subsiste que la jeune femme retourne en prison. Comme l’indique la lettre ouverte des écologistes indiens, son arrestation et son emprisonnement ont déjà servi un objectif : «La main de fer de l’Etat a visiblement pour dessein de terroriser et de traumatiser des jeunes qui, face au pouvoir, ont le courage de tenir un discours de vérité. C’est une manière de leur donner une leçon.»

Plus grave : le froid que la «controverse de la boîte à outils» a jeté sur la dissidence, en Inde ; et ce avec la complicité silencieuse des géants du Web qui, hier encore, vantaient leur aptitude à ouvrir les sociétés fermées et à exporter la démocratie. Comme l’a titré India Today : «L’arrestation de Disha Ravi remet en cause la protection de la vie privée de tous les utilisateurs de Google dans le pays.»

Et, en effet, le débat public a été si profondément compromis que de nombreux activistes indiens entrent en clandestinité, supprimant leurs comptes personnels sur les médias sociaux pour se protéger. Même les défenseurs des droits numériques hésitent à être cités dans le dossier. Selon un juriste indien, qui a justement souhaité garder l’anonymat, il existe une dangereuse convergence entre un gouvernement adepte de la guerre de l’information et des réseaux sociaux optimisés pour exploiter les données de leurs utilisateurs : «Tout cela résulte d’une militarisation accrue des réseaux sociaux par le statu quo, ce qui n’était pas le cas auparavant. Cette situation est encore aggravée par la tendance de ces entreprises à donner la priorité à des contenus plus viraux et extrémistes, qui leur permettent de monétiser l’attention des utilisateurs et, en définitive, de maximiser leurs profits.»

Contrôle des médias numériques

Après son arrestation, la vie privée numérique de Disha Ravi a été donnée en pâture sur la place publique par un média national peu scrupuleux. Les plateaux de télévision comme les colonnes des journaux se sont passionnés pour les messages privés qu’elle avait envoyés par WhatsApp à Greta Thunberg, ainsi que pour d’autres échanges entre militants qui ne faisaient pourtant qu’éditer une brochure destinée à être mise en ligne. Dans le même temps, la police répétait à qui voulait l’entendre que la décision de Disha Ravi de supprimer un groupe WhatsApp était la preuve qu’elle avait commis un délit. Cela ne pouvait tout simplement pas être une réaction rationnelle aux tentatives du gouvernement de transformer une collaboration numérique pacifique en une arme menaçant de jeunes activistes.

Les avocats de Disha Ravi ont demandé au tribunal d’ordonner à la police de cesser de divulguer dans la presse la correspondance numérique de la jeune femme – des conversations qui auraient été trouvées dans les téléphones et les ordinateurs saisis. Cela n’a pas empêché les forces de l’ordre, désireuses de disposer d’informations encore plus confidentielles, de se tourner vers plusieurs géants du Web : à Zoom, la police a demandé la divulgation de la liste des participants d’une réunion d’activistes qui, selon elle, étaient liés à la boîte à outils ; elle a aussi adressé plusieurs demandes à Google pour obtenir des informations sur la manière dont ladite boîte avait été postée et partagée ; et de récentes informations font état d’une demande d’informations analogue auprès d’Instagram (propriété de Facebook) et de Twitter. Il est évidemment difficile de savoir quelles entreprises ont obtempéré et avec quelle diligence. La police s’est vantée sur Twitter d’avoir obtenu la coopération de Google, mais ni Google ni Facebook n’ont souhaité réagir à ces affirmations. Quant à Zoom et à Twitter, ils ont invoqué leur politique d’entreprise stipulant qu’ils se conforment aux lois nationales.

Cela explique peut-être pourquoi le gouvernement Modi a choisi ce moment pour faire adopter une série de règlements censés lui accorder un niveau de contrôle des médias numériques digne du «grand pare-feu» chinois. Le 24 février, au lendemain de la libération de Disha Ravi, l’agence de presse Reuters publiait un article sur «les lignes directrices pour les intermédiaires et le code d’éthique des médias numériques» planifiés par le gouvernement Modi. Les nouvelles règles exigeront des entreprises de médias qu’elles retirent les contenus affectant «la souveraineté et l’intégrité de l’Inde» dans les trente-six heures qui suivront l’ordre du gouvernement – une définition assez large pour y inclure les affronts faits au yoga et au chai. Le code stipule également que les entreprises de médias devront coopérer avec le gouvernement et la police pour leur fournir des informations d’utilisateurs dans un délai de soixante-douze heures. Cela inclut les demandes destinées à retrouver la source émettrice d’«informations malveillantes» sur les réseaux sociaux, voire sur les applications de messagerie cryptées.

Ce «code éthique» vise officiellement à protéger la société indienne dans toute sa diversité et à bloquer les contenus offensants ou vulgaires : «Un éditeur de contenus doit prendre en considération le contexte multiracial et multireligieux de l’Inde et faire preuve de prudence et de discernement lorsqu’il présente les activités, les croyances, les pratiques ou les opinions de tout groupe ethnique ou religieux», peut-on lire dans le projet de loi.

Foules d’internautes chauffés à blanc

Dans la pratique, cependant, le BJP possède l’une des armées de trolls les plus efficaces au monde, et ses politiciens ont été les promoteurs les plus véhéments et les plus agressifs des discours de haine à l’encontre des minorités et des contestataires. (Pour ne donner qu’un exemple, parmi tant d’autres : plusieurs personnalités politiques du BJP ont activement participé à une campagne de désinformation prétendant que les musulmans propageaient délibérément le Covid-19 dans le cadre d’un «Corona Jihad».) Un tel code aurait donc pour effet de garantir par la loi la double vulnérabilité numérique dont Disha Ravi et d’autres militants ont été victimes : ils ne seraient pas protégés des foules d’internautes chauffés à blanc par l’Etat nationaliste hindou ni ne seraient protégés de ce même Etat si celui-ci décidait, pour une raison ou pour une autre, de violer leur vie privée numérique.

Apar Gupta, le directeur exécutif d’Internet Freedom Foundation (une organisation indienne de défense des droits numériques), s’est dit particulièrement préoccupé par les articles du code qui autorisent les autorités à retrouver les auteurs de messages sur des plateformes d’échange comme WhatsApp. Il a déclaré à Associated Press qu’une telle législation «sape les droits des utilisateurs et peut les conduire à s’autocensurer si la confidentialité de leurs conversations privées n’est plus garantie».

La journaliste et militante Harsha Walia, directrice exécutive de la British Columbia Civil Liberties Association et autrice de Border and Rule : Global Migration, Capitalism and the Rise of Racist Nationalism, décrit ainsi la situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays : «La récente proposition de loi exigeant des entreprises de médias sociaux qu’elles collaborent avec les forces de l’ordre indiennes est une nouvelle tentative scandaleuse et antidémocratique du gouvernement fasciste et hindutva de Narendra Modi de supprimer la dissidence, renforcer la surveillance des populations et intensifier la violence d’Etat.»

Selon elle, cette ultime manœuvre s’inscrit dans le schéma beaucoup plus large d’une guerre de l’information savamment orchestrée par l’Etat indien : «Il y a trois semaines, m’a-t-elle dit, le gouvernement Modi a bloqué l’accès à Internet dans certaines zones de New Delhi afin d’empêcher la diffusion d’informations sur la manifestation des agriculteurs ; sur les réseaux sociaux, les comptes des journalistes et des militants présents à la manifestation des agriculteurs, ainsi que ceux de la diaspora sikhe ont été suspendus ; et les géants du Web ont coopéré avec la police indienne dans plusieurs affaires de sédition glaçantes et sans fondement. Ces quatre dernières années, le gouvernement indien a bloqué l’accès à Internet plus de 400 fois, et l’occupation du Cachemire a donné lieu, sur place, à un siège prolongé des communications [Internet, téléphone, télévision, ndlr]

L’heure de vérité a sonné pour les géants du Web

Le nouveau code, qui concernera tous les médias numériques, y compris les sites de streaming et d’information, devrait entrer en vigueur dans les trois prochains mois. Un certain nombre de producteurs indiens du secteur s’en insurgent. Siddharth Varadarajan, rédacteur en chef et fondateur du site d’information en ligne The Wire, a tweeté le 25 février que les nouvelles règles «mortifères» édictées par le gouvernement Modi ont pour objectif de «tuer l’indépendance des médias d’information numériques en Inde. Ce coup de force visant à donner aux bureaucrates le pouvoir de dicter aux médias ce qui peut (ou ne peut pas) être publié n’a aucune légitimité juridique».

Toutefois, n’attendez pas de la Silicon Valley qu’elle fasse courageusement rempart. De nombreux cadres américains des géants du Web regrettent la décision prématurée qui a été prise – sous la pression du public et des employés du secteur – de refuser de coopérer avec l’appareil chinois de surveillance et de censure de masse – un choix éthique, certes, mais qui a coûté à des entreprises comme Google l’accès à un marché d’une taille démesurément lucrative. Et ces dernières ne semblent pas disposées à refaire deux fois la même erreur. Comme l’a rapporté le Wall Street Journal en août, «l’Inde compte plus d’utilisateurs de Facebook et de WhatsApp que tous les autres pays du monde, et Facebook l’a choisie pour être le marché dans lequel l’entreprise va développer les paiements en ligne, les messageries cryptées et autres initiatives destinées à être liées entre elles d’une manière totalement nouvelle. Une activité qui, selon le PDG Mark Zuckerberg, occupera l’entreprise pendant la prochaine décennie».

Dans l’Inde de Modi, l’heure de vérité a sonné pour les géants du Web comme Facebook, Google, Twitter et Zoom. En Amérique du Nord et en Europe, ces grands groupes se donnent beaucoup de peine pour nous convaincre qu’on peut compter sur eux pour contrôler les discours haineux, conspirationnistes et insurrectionnels, tout en préservant la liberté d’expression, la liberté de débattre et la liberté de contester, qui sont la marque d’une société démocratique en bonne santé. Mais en Inde, où il convient d’aider le gouvernement à traquer et à emprisonner les activistes pacifiques, et à amplifier les haines pour accéder à l’immensité de ce marché en pleine expansion, «ils balaient toutes ces belles idées d’un revers de la main», m’a confié un militant. Et pour cause : «Ils tirent profit de ce mal.»

Texte traduit par Cédric Weis à l’origine publié dans «The Intercept».

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La religieuse manipulation du pouvoir

Aux quatre coins du monde, des Etats ou des prétendants au pouvoir politique invoquent Dieu, toujours en opposition à la démocratie. L’esprit des religions sollicitées est systématiquement faussé, trafiqué voire perverti.

par Jean-Luc Nancy, philosophe

publié le 7 mars 2021 à 19h52

Que signifie «l’épidémie théocratique» qui sans être encore une pandémie se manifeste en bien des régions du monde ? Non seulement dans les pays dont les Etats s’affirment substantiellement liés à une confession religieuse mais dans d’autres pays dont les Etats qui prennent plus ou moins ouvertement le chemin d’une affirmation comparable (pour ne pas parler des efforts déployés ailleurs, particulièrement en Afrique, pour déstabiliser d’autres Etats au nom d’une religion ni des Etats comme ceux issus de la Yougoslavie et de l’Albanie où se dessinent des tendances religieuses nationalistes). C’est d’abord l’Inde, de toute évidence, suivie par le Japon où Shinzo Abe avait multiplié les signes de liens de l’Etat avec le shinto, voire tendanciellement de retour vers la divinité antérieure de l’empereur. C’est ensuite la Turquie où la réappropriation musulmane de la Sainte-Sophie d’Istanbul a récemment symbolisé toute une politique. En Birmanie, la résistance de l’Etat au bouddhisme nationaliste et violent n’empêche pas la progression de ce courant, auquel le nouveau gouvernement en place est plus favorable que le précédent (qui n’avait pas empêché la persécution des musulmans). Des phénomènes analogues apparaissent en Thaïlande et au Cambodge (dont le bouddhisme theravada est déjà la religion officielle). S’y ajoute la récente loi israélienne de «l’Etat-nation juif» mais il faut aussi prendre en compte les rapports de l’Etat russe avec la religion orthodoxe, de l’Etat hongrois avec l’Eglise catholique et non moins la montée politique des évangélistes aux Etats-Unis ou au Brésil – encouragée et saluée par Trump et Bolsonaro. Enfin il ne faut pas négliger les agitations fondamentalistes de plus en plus bruyantes, par exemple des catholiques français.

L’esprit qui manque

De quoi s’agit-il ? Sans aucun doute, de la faiblesse relative des Etats dans un monde où la puissance techno-économique les fragilise. Sans aucun doute encore, les mécontentements qui s’aggravent dans les peuples dépourvus à la fois de recours étatique et de force révolutionnaire. Depuis que Michel Foucault avait parlé de «spiritualité politique», personne n’a osé reprendre cette expression que la réalité iranienne des années 80 avait discréditée. Elle n’était pourtant pas injustifiée si l’on considère que depuis Marx le monde est avéré «sans esprit». L’esprit qui manque, Marx ne l’attendait, certes, pas de la religion (sans pour autant savoir de quoi il l’attendait), et Foucault s’est mépris sur l’enjeu de la révolution iranienne.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas l’attendre du prurit religieux qui se répand aujourd’hui. Tout simplement parce qu’on ne réchauffe pas plus les traditions que les cultures. Une religion digne de ce nom (un nom, au demeurant, polysémique et opaque) ne consiste pas dans un effort pour réactiver un passé mais dans une ferveur nouvelle, créatrice. Or partout l’avidité religieuse des manipulateurs politiques (et mercantiles) prétend réactiver des passés gauchis, tronqués, arrangés pour les besoins de la cause. Les doctrines ou les messages religieux dont il est question sont toujours les produits de déformations – plus ou moins délibérées selon les cas – tantôt des véritables traditions et tantôt des véritables avancées de leurs véritables inspirations. La théocratie qui hante plus ou moins manifestement l’épidémie actuelle – et toujours en opposition à la démocratie – n’est pas forcément l’esprit des religions sollicitées. Aussi rien n’est-il plus urgent aujourd’hui qu’un examen soigneux de cet esprit.

Religion factice

On peut donner deux exemples récents – et très différents. Anoush Ganjipour a publié récemment l’Ambivalence politique de l’islam, recherche très innovante et très éloignée de la perception ordinaire (ou fanatique) de l’islam politique. Se référant de manière judicieuse à Foucault et en prenant en compte l’islam chiite tout comme les références à l’islam de penseurs européens du XIXe siècle, Ganjipour dégage la possibilité d’une saisie toute différente de ce qu’il nomme «l’amitié théologico-politique» de l’islam. Je ne prétends pas plus adhérer à sa thèse que la contester : je n’en ai pas les moyens. Mais je reconnais dans cette recherche une ouverture et une incitation à mettre en question le théocratisme indigent et caricatural qui occupe les devants de la scène.

L’autre exemple vient de l’Inde où Divya Dwivedi, Shaj Mohan et J Reghu ont il y a peu publié dans la revue indienne The Caravan un long article intitulé «le Bobard hindou» (The Hindu Hoax. How Upper Castes Invented a Hindu Majority). Ils analysent comment l’«hindouisme» en tant que religion comparable aux religions occidentales, dotée d’un corpus doctrinal identifiable, a été élaboré sous la colonisation anglaise dans le double but d’une part de permettre une équivalence juridique avec la religion des colons (elle-même, il faut le rappeler, cas unique en Occident d’une religion d’Etat – l’anglicanisme – dont en même temps le rôle politique est à peu près inexistant) et d’autre part de garantir aux couches supérieures de l’Inde la conservation du système des castes toujours en vigueur aujourd’hui. Cette religion factice (inconnue des orientalistes du XIXe siècle qui parlaient toujours «des religions» de l’Inde) n’est pas jusqu’ici religion d’Etat – la Constitution indienne affirme la laïcité de l’Etat – mais c’est elle qui de plus en plus est revendiquée par l’Etat indien. Comme on sait, ce dernier vient d’adopter une loi clairement opposée aux musulmans et multiplie, avec l’appui de ses zélateurs nationalistes, les gestes d’une obédience confessionnelle «hindoue». Comme de juste, les auteurs de l’article ont été violemment pris à partie par les partisans de Narendra Modi et du système des castes.

Partout où un Etat – ou bien des prétendants au pouvoir politique – se réclame d’une religion, celle-ci est faussée, trafiquée voire pervertie. Lorsque l’Inquisition persécuta les juifs d’Espagne et du Portugal, elle ne s’appuyait sur aucun article de foi. Lorsque Louis XIV entreprit de persécuter les protestants, ses dragonnades et leurs conversions forcées n’avaient rien de vraiment catholique. Le temps des théocraties était déjà passé, il l’est plus encore aujourd’hui. Sans doute, la politique exige-t-elle un «esprit» : mais pas celui d’un pantin mis à son service. C’est au contraire la politique qui doit être au service du libre accès de tous à toutes les formes non politisées de l’esprit. Ce qui se nomme «démocratie».

Posté par Luc Fricot à 10:45 - Permalien [#]