La Rose dans la vallée

01 mars 2021

Olivier Faure : «Macron a choisi l’extrême droite comme son faire-valoir»

 

Le premier secrétaire du Parti socialiste dénonce la «trahison» par le Président des millions de citoyens qui ont voté pour lui en 2017 pour faire barrage à l’extrême droite.

par Rachid Laïreche

publié le 28 février 2021 à 23h04

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, accuse le chef de l’Etat de faire le jeu de l’extrême droite en mettant en scène un «duel». Il espère que la gauche relève la tête à moins d’un an de la présidentielle.

Beaucoup d’électeurs de gauche annoncent qu’ils ne se déplaceront pas l’an prochain en cas de duel entre Macron et Le Pen. Ça vous étonne ?

Libé n’a fait que donner de l’écho à ce que j’entends depuis des mois. Des électeurs désabusés, ce n’est pas la première fois. Mais cette fois, la colère est plus puissante, parce que le pouvoir ne s’est pas présenté pour ce qu’il est. Cette fable du «et de gauche et de droite» a amplifié le sentiment de trahison. En prétendant incarner seul le cercle de la raison, en disqualifiant le débat parlementaire, en contournant les corps intermédiaires, en méprisant les élus locaux, le Président a organisé le débat avec l’extrême droite. Il l’a choisie comme son faire-valoir. Il en fait son argument à chaque échéance électorale. Il a épuisé le filon et banalisé Marine Le Pen, vécue comme le seul challenger. C’est au bloc social-écologique de se montrer à la hauteur de sa responsabilité et de bousculer ce scénario.

D’où vient cette fracture ?

La trahison. Quand on gagne face à l’extrême droite, on ne peut pas gouverner comme si on avait gagné sur son seul projet. Il faut tenir compte des millions de citoyens qui n’ont voté pour vous que pour rejeter l’extrême droite. Nous étions en droit d’espérer que 2017 ne soit pas la réédition de 2002. Or, Emmanuel Macron a fait pire. Il n’a pas cherché à entendre la majorité qui s’est portée sur son nom au second tour. Il a même tourné le dos à ses électeurs du premier tour. Il n’a fait que renforcer les inégalités et préservé les «premiers de cordée». Il devait rendre la «planète great again». Il ne respecte ni les engagements des accords de Paris, ni ceux pris devant la Convention citoyenne. Le Président a inauguré une présidence «jupitérienne» : ni les gilets jaunes ni le mouvement social contre la réforme des retraites ne lui ont fait prendre conscience qu’il approfondissait les fractures de notre pays. Le candidat se voulait rempart contre l’extrême droite, mais son ministre de l’Intérieur trouve Marine Le Pen «trop molle», les règles d’accueil pour les réfugiés et leurs enfants ont été durcies, la doctrine de maintien de l’ordre n’a pas été révisée après les trop nombreux dérapages de policiers et nous avons échappé de peu à l’interdiction pour la presse de filmer dans les manifestations.

Emmanuel Macron est-il le carburant du Front National ?

Je l’ai dit il y a deux ans : «Ce n’est pas un rempart, c’est devenu une passerelle». On m’avait reproché la formule. Mais aujourd’hui, les chiffres sont formels : le duel que l’on nous promet est un danger pour notre pays. Quand le gouvernement relance sa réforme meurtrière de l’assurance chômage en pleine crise sanitaire et sociale, renvoie à une réforme des retraites pour rembourser la dette, je me demande ce qui le traverse. Il faudrait épargner les grandes fortunes et la grande distribution… En revanche réduire les droits des victimes de la crise économique, pas de problème ! Au premier rang de ces futurs recalés de l’assurance chômage, il y a les plus jeunes à qui le pouvoir refuse un «minimum jeunesse», comme nous l’avons proposé au Parlement.

Dans les témoignages que «Libé» a reçus, des électeurs pointent le quinquennat Hollande qui a créé beaucoup de «déception»

Contrairement à toutes les formations politiques qui ont perdu en 2017, le Parti socialiste a été le seul à accepter de regarder courageusement sa défaite en face. En en prenant la responsabilité d’un inventaire, je ne me suis pas fait que des amis. A l’inverse, Manuel Valls a eu la même tentation que Macron aujourd’hui : dramatiser en présentant un RN «aux portes du pouvoir» pour mieux étouffer les offres alternatives et tenter d’être le seul «recours». Je considère que si nous en sommes à ces niveaux stratosphériques de défiance politique, c’est parce que des dirigeants en faiblesse ont trop souvent joué à ce petit jeu du chantage au Rassemblement national.

Aujourd’hui, la gauche est divisée et le risque est de voir se rejouer le duel de la dernière présidentielle. Comment sortir du piège ?

Il faut que chacun se regarde dans une glace et se pose cette question simple : si Emmanuel Macron est un mauvais président, si son bilan peut nous conduire à Marine Le Pen, si la pandémie a des conséquences économiques et sociales en chaîne, si la crise climatique est devant nous, alors la gauche peut-elle encore jouer à cache-cache avec elle-même ? Il faut évidemment un projet commun parce que ce qui nous sépare ne mérite pas de donner la victoire à Macron ou Le Pen. Il faudra pour le porter et l’incarner une ou un candidat commun : nous devrons choisir la ou le meilleur d’entre nous. En 2022, une troisième absence du second tour de la présidentielle en vingt ans conduirait à l’effacement de tout un camp, celui du progrès humain et écologique.

Posté par Luc Fricot à 15:05 - Permalien [#]

16 février 2021

Etre de gauche et ne pas soutenir l’annulation de la dette

Qu’elle est tentante, cette idée, mais elle risque de conforter encore le rôle de la BCE et d’éloigner les hausses d’impôts sur le profit des multinationales et sur les plus riches, s’inquiète l’économiste Anne-Laure Delatte.

par Anne-Laure Delatte, chargée de recherches au CNRS (Leda, université Dauphine)

Se trouver entre le marteau et l’enclume alors qu’on a beaucoup d’affection pour le marteau… D’un côté, il y a ceux qui défendent l’annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne (BCE). Leur motivation : mettre à mal les tentations d’austérité qui pourraient resurgir rapidement dès que la crise sanitaire sera derrière nous. Leurs craintes sont réalistes. Car de l’autre côté se trouve l’enclume, la Commission sur l’avenir des finances publiques mise en place par le gouvernement en décembre et présidée par Jean Arthuis, ministre des Finances de Juppé.

Cette commission et son président renvoient un signal clair de continuité de la politique de rigueur quel que soit le contexte. Ils défendent le remboursement de la dette Covid en vingt ans, alors que les créanciers ne l’exigent pas eux-mêmes. En effet, les taux exigés par les investisseurs, qui sont un bon indicateur du risque perçu par les marchés financiers, sont au plus bas : négatifs pour des emprunts allant jusqu’à dix ans et proches de 0 pour des maturités aussi longues que cinquante ans. Autrement dit, aucune crainte sur les marchés. En imposant un remboursement en vingt ans de la dette Covid, sans augmentation des impôts (sacro-sainte promesse de campagne), le gouvernement français met les dépenses publiques sous pression.

Les annulationnistes soutiennent le programme inverse, incontestablement le seul valable aujourd’hui : défendre le budget de l’Etat pour protéger les citoyens contre les crises à venir, et installer un régime de croissance inclusif et respectueux du climat. Dès lors, qu’il est difficile de ne pas complètement les soutenir !

Pour autant, j’ai la conviction que la solution à venir est dans une fiscalité progressive et qu’exiger l’annulation de la dette à la BCE nous éloigne de cette option. Je m’explique. Depuis 2008, les banques centrales sont devenues partout dans le monde des acteurs essentiels de la politique économique à cause de la moindre capacité des gouvernements à agir sur le levier budgétaire. Pourquoi ? Parce que la libre circulation du capital promulguée par la libéralisation financière depuis quarante ans a permis à celui-ci de résister à l’impôt : jouant sur la concurrence fiscale internationale, le capital mobile, c’est-à-dire le profit des multinationales et le patrimoine des plus riches, a vu son taux d’imposition baisser progressivement en quarante ans. La politique monétaire, responsabilité des banques centrales, a pris le pas sur une politique budgétaire contrainte. Les politiques de rigueur portées par une moindre capacité à lever l’impôt sur des ressources mobiles ont aggravé la chute de la demande agrégée.

Dans ce contexte budgétaire contraint, la politique monétaire a alors pris un rôle central : elle a pris la relève, en baissant les taux d’abord, puis, quand ils ont atteint le plancher, en achetant directement des titres financiers sur le marché. Sans Banque centrale, depuis dix ans l’activité aurait probablement sombré. Ces mesures ont permis d’échapper à une hausse du chômage qui aurait touché en premier lieu les plus modestes. Mais elles ont toujours de nombreux effets collatéraux, dont soutenir les indices boursiers, et donc le patrimoine des plus riches ; elles contribuent aussi à maintenir un niveau de dette privée historiquement haut, qui rend tout l’édifice économique fragile à des retournements. Autrement dit, le rôle croissant et prépondérant qu’ont pris les banques centrales a de nombreux inconvénients et ne me paraît pas souhaitable.

Or annuler la dette au bilan de la BCE est tentant mais risque de conforter encore son rôle et éloigner les hausses d’impôts sur le profit des multinationales et sur les plus riches. Après tout, si le cycle économique peut être géré avec la monnaie centrale, pourquoi lever des impôts ? Pourquoi payer le prix électoral de l’impôt si on peut financer l’action publique avec de la monnaie centrale ? J’ai peur de cette tentation politique, et mes craintes sont nourries par la faiblesse de notre démocratie. Dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir des Etats, promulguer une solution qui passe par une institution indépendante du contrôle démocratique ne me paraît pas souhaitable. Je regrette que le débat se concentre sur cette mesure séduisante politiquement. Je crains qu’elle n’éloigne les solutions alternatives à la mise en marché de la dette publique et une réforme fiscale nécessaire. Cela ne m’empêche pas de douter.



Posté par Luc Fricot à 11:16 - Permalien [#]

03 février 2021

«Il n’y a pas de problème de dette publique en France=

Par Jérôme Lefilliâtre 

Membre du collectif des Economistes atterrés et coauteur du livre «la Dette publique», Eric Berr estime qu’elle n’est pas un fardeau pour les générations futures, contrairement au discours répandu.

Maître de conférences à l’université de Bordeaux, Eric Berr fait partie du collectif des Economistes atterrés, classé à gauche. Il est le coauteur de la Dette publique (Seuil), un «précis d’économie citoyenne» qui démonte le discours imposé sur le sujet depuis des années dans le débat public par les économistes néolibéraux.

Est-il possible d’annuler une dette publique ?

C’est tout à fait possible et cela a été fait à de nombreuses reprises dans l’histoire, notamment pour l’Allemagne en 1953, lors de la conférence de Londres, afin de ne pas répéter les erreurs commises après la Première Guerre mondiale avec le traité de Versailles. Dans le cas d’une annulation, le créancier décide d’exempter son débiteur de rembourser sa dette pour telle ou telle raison : cela a été le cas pour l’Irak après la chute de Saddam Hussein, dont les dettes étaient considérées comme odieuses, illégitimes, car contractées par un régime despotique. Lorsque, comme cela a été le cas de l’Argentine au début des années 2000 par exemple, c’est le débiteur qui décide de ne plus rembourser, on parle de répudiation.

Est-ce une solution envisageable en France après cette pandémie ?

En théorie, oui. Mais faut-il le faire aujourd’hui ? Je suis réservé. Je pense que cela enverrait un message brouillé, car il n’y a pas de problème de dette publique en France, comm

e nous le démontrons dans notre livre.

Ce serait nuire à la réputation de la France d’emprunteur solide ?

Cela reviendrait surtout à justifier le discours des économistes dominants qui défendent des politiques d’austérité. Pour eux, la dette publique est un moyen de pression pour pousser à des mesures d’économies. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a dit récemment que la priorité était la réforme des retraites, avouant au passage que le but de cette réforme est de faire des économies, donc de réduire le niveau des pensions.

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Pourquoi la dette publique française est-elle soutenable selon vous ?

Le premier argument est que l’Etat français, hors périodes de récession sévère, enregistre un excédent budgétaire si l’on enlève les dépenses d’investissement. L’Etat s’endette donc pour investir, pour préparer l’avenir, pas pour faire n’importe quoi ! Est-ce qu’on condamnerait une entreprise qui s’endette pour investir ? Le deuxième argument est le coût de la dette, qui est nul ou négatif en ce moment. Ce que l’on appelle la charge de la dette, c’est-à-dire la somme des intérêts à payer chaque année, a diminué de 14 milliards d’euros entre 2009 et 2019. C’est donc le moment d’investir massivement dans la transition écologique, la santé, l’éducation, la recherche… Enfin, contrairement à ce qui est souvent dit, encore dernièrement par le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, la dette publique n’est absolument pas un fardeau pour les générations futures. Cette affirm*ation est absurde parce qu’elle procède d’un regard biaisé. Face au passif qu’est la dette publique, il y a des actifs qu’elle a permis de financer : les routes, les écoles, les hôpitaux, des participations dans les entreprises publiques. On ne l/ègue pas aux générations futures une dette, mais un patrimoine public, qui est de l’ordre de 4 500 euros par personne ! Malheureusement, ce patrimoine public diminue : il était de 17 000 euros en 2007. En réalité, le fardeau pour les générations futures, ce sont les politiques d’austérité et les privatisations, pas la dette publique.

Mais n’y a-t-il pas un risque que les taux d’intérêt remontent un jour ?

Evidemment, si la BCE remonte ses taux d’intérêt, l’équation est différente. Mais je ne crois pas que cela se produira à un horizon de cinq ou dix ans. Les banques centrales remontent les taux pour lutter contre l’inflation. Or l’inflation est aujourd’hui très basse et le risque est plutôt la déflation. Remonter les taux d’intérêt reviendrait à aggraver la récession, alors que l’objectif évident est de remettre à flot nos économies.

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Quand même, ne faut-il pas anticiper une possible remontée des taux ?

Bien sûr. Mais la dette publique est une réponse. Les dépenses d’investissement qu’elle permet de financer, si elles sont bien ciblées, vont générer des recettes pour l’Etat, car elles vont alimenter l’économie. C’est le fameux principe du multiplicateur de Keynes : quand l’Etat investit 1 euro, le PIB augmente de plus de 1 euro, ce que même le FMI reconnaît maintenant. Et tant que le taux d’intérêt réel (c’est-à-dire inflation déduite) est inférieur au taux de croissance, le poids de la dette publique rapporté au PIB diminue. Augmenter les taux d’intérêt irait donc à l’encontre de l’objectif recherché, qui est précisément de réduire le poids de la dette publique.

Vous expliquez que l’Etat peut faire «rouler» sa dette. Cela veut dire quoi ?

La vision des économistes néolibéraux est que la dette publique doit être gérée comme celle d’un ménage ou d’une entreprise. Or les deux n’ont rien à voir car l’Etat, lui, a une durée de vie infinie. S’il emprunte 100 euros à dix ans à 2 %, il va payer 2 euros d’intérêt tous les ans pendant dix ans. Et à la fin des dix ans, il doit rembourser 100. Mais s’il ne les a pas, il peut réemprunter 100 pour rembourser cette première somme, avec un nouveau taux d’intérêt. C’est cela, faire rouler sa dette. Jamais l’Etat ne remboursera l’intégralité de sa dette, alors qu’un ménage doit le faire. L’Etat doit seulement être en mesure de payer les intérêts de sa dette afin de garder la confiance de ses créanciers. Cela ne pose aucun problème aujourd’hui en France, a fortiori quand les taux d’intérêt sont nuls ou négatifs.

Le problème de notre époque vient-il plutôt du montant de la dette privée ?

Oui. S’il y a un problème de dette, c’est du côté de celle des ménages et des entreprises. La dette privée représente 150 % du PIB, contre 120 % pour la dette publique. Or les ménages et les entreprises ne peuvent pas faire rouler leurs dettes éternellement. C’est d’ailleurs l’une des grandes craintes des banques pour 2021 : revivre une grande crise, comme celle des subprimes en 2008, mais à plus grande échelle. Si les banques ont des défauts massifs de la part de leurs clients, elles-mêmes peuvent se retrouver en difficulté. Ce scénario catastrophe peut se reproduire si l’on fait les mêmes erreurs qu’après la crise financière de 2008, en conduisant des politiques d’austérité. Si l’on réduit les aides publiques et le chômage partiel, nombre d’entreprises vont faire faillite et nombre de ménages vont tomber dans la pauvreté. On rentre alors dans un cercle vicieux, avec moins de revenus dans l’économie, moins de consommation et d’investissement, moins de recettes fiscales. Face à cela, la seule solution est de soutenir l’économie, en recourant à l’intervention de l’Etat, donc à la dette publique. En temps de crise, tout le monde devient keynésien. Mais être vraiment keynésien, c’est l’être aussi hors période de crise.

Jérôme Lefilliâtre

Posté par Luc Fricot à 12:13 - Permalien [#]

30 janvier 2021

Pétition # PourUneEnergiePublique non au projet Hercule

Voir ici

EDITO
« Pensé par les banques d'affaires, le projet Hercule suppose une double privatisation. Il vise à diviser EDF en trois sociétés indépendantes et à séparer la complémentarité des moyens de production de l'entreprise. Le cordon ombilical entre la production, la vente et la distribution de l'électricité sera rompu et l'activité commerciale d'EDF se retrouvera dans la jungle du dumping social. Or, cette unité technique est dans l'ADN d'EDFdepuis 1946.

Baisse des investissements dans les réseaux et leur maintenance, augmentation des coupures, affaiblissement de la sécurité en particulier dans le secteur de la production... les risques majeurs de ce projet sont connus, le tout avec une remise en cause de l'indépendance et de la souveraineté énergétiques de la France.

Après 18 mois le personnel continue de penser que les organisations syndicales ont raison de s'opposer au projet Hercule.
Une situation historique puisqu'elle réussit à mobiliser l'ensemble
des salariés d'EDF. »

Philippe Page le Mérour,
secrétaire du CSEC d'EDF SA

DES ÉLÉMENTS CLÉS
Depuis la fin des années 1990,
EDF fait l'objet d'une libéralisation forcée sous le plaidoyer de la
Commission européenne et des gouvernements successifs.
§ Le projet «Hercule» énoncé par le gouvernement français est la
dernière scène du démantèlement à long terme des services
publics de l'énergie pour soutenir le secteur privé. Le projet est
sur le point de couper EDF en 3 filières de production
concurrentielles, cela au détriment des 75 années de bons
services de l'entreprise apportés au territoire français.
§ Ce démantèlement assumerait l'ultime rupture de la synergie
entre production, distribution et vente d'électricité. Une
première depuis 1946 et la nationalisation d'EDF-GDF.
§ Notre campagne de communication vise à mobiliser l'opinion
sur l'avenir de l'énergie publique qui est notre bien commun,
vital pour l'économie et la transition énergétique.

Composé des représentants du personnel, le CSEC dispose d'un droit d’information et de consultation sur la gestion économique et financière de l'entreprise. Il défend les intérêts des salariés. Le CSEC peut recourir à des expertises, et dispose d'un droit d'alerte en cas de situation préoccupante de l'entreprise.

Posté par Luc Fricot à 23:59 - Permalien [#]

28 janvier 2021

La petite note d'espoir de la nouvelle pensée économique


Une note d'information de l'Agence européenne pour l'environnement alerte sur les dégâts de la croissance et propose d'autres pistes de réflexion de développement, comme la sobriété. Aujourd'hui, le PIB ne peut plus être l'indicateur de référence.

Par FLORENCE JANY-CATRICE et DOMINIQUE MÉDA, Coprésidentes du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (Fair)

Une note d'information de l'Agence européenne pour l'environnement est passée inaperçue en cette période marquée par la crise sanitaire internationale. Intitulée «Croissance sans croissance économique», elle invite à revoir en profondeur les logiciels de la pensée économique qui ont dominé les cinquante dernières années. Elle rend enfin audible toute une série de travaux de penseuses et de penseurs qui depuis plus de vingt ans alertent sur les dégâts de la croissance et proposent une véritable bifurcation et une conversion de nos cadres idéologiques ainsi que de nos politiques publiques.

Rédigée par une institution légitime et prudente, cette note soulève la chape de plomb qui pesait jusqu'alors sur les débats concernant la croissance et le progrès, corsetés par les théoriciens de la croissance endogène et par les technophiles. Par leur domination institutionnelle et la force de leurs croyances - en particulier dans les prétendues vertus du découplage relatif-, ceux-là ont échoué et ont surtout fait perdre de précieuses décennies à la pensée économique et à sa mise en œuvre dans des politiques alternatives. Rappelons qu'une grande partie de la pensée économique mainstream croit en effet dur comme fer aux vertus du progrès technologique et notamment à la possibilité de trouver indéfiniment de nouveaux substituts aux ressources naturelles nécessaires à nos modes de vie et, d'une manière générale, à la capacité du génie humain - qui n'aurait jamais été pris en défaut - de créer un monde artificiel générant les mêmes doses de satisfaction que le monde naturel. On pense ainsi aux travaux de l'économiste Nordhaus qui - contrairement à ce qu'indique l'obtention du prix dit «Nobel» - a réussi le tour de force de jeter le discrédit sur les alertes des Meadows et de leurs disciples. La note insiste d'ailleurs sur l'urgence des transformations sociétales «radicales» et non plus «incrémentales».

Si l'on sent poindre ici ou là des contradictions dans cette note (le manifeste auquel elle renvoie, «ecomodernist manifesta», est un plaidoyer pro domo pour le développement de l'énergie nucléaire), elle contribue à creuser le sillon de riches réflexions sur les stratégies de sobriété et plus généralement sur les dynamiques post-croissance.

Il va donc peut-être devenir possible, sans passer pour des doux rêveurs ou des incompétents, de débattre des vrais sujets : sans croissance, à quels besoins sociaux répondre ? A quelles productions toxiques - pour l'environnement et la cohésion sociale - renoncer pour que l'absence de croissance ne soit pas synonyme de catastrophe mais au contraire d'amélioration pour tous

? Comment organiser la répartition territoriale des emplois liés à la reconversion écologique - dans le bâtiment, l'agroécologie, le renouvellement des infrastructures, le verdissement des processus industriels? De quels indicateurs alternatifs au PIB devons-nous nous doter pour organiser cette reconversion, la guider, l'évaluer? Quelles nouvelles comptabilités d'entreprise faut-il mettre en place pour que celles-ci s'inscrivent dans cette perspective ? Comment assurer le financement des milliards d'investissement nécessaire au déploiement de cette société post-croissance ? Comment anticiper correctement les mouvements de main-d'œuvre qui ne manqueront pas d'advenir si nous nous engageons vraiment dans la transition écologique ?

Une multitude de travaux contiennent des propositions jusque-là toujours repoussées d'un revers de main par les économistes qui en ont disqualifié le contenu, et surtout par les administrations et les partis au pouvoir qui s'appuient majoritairement sur des modèles et des paradigmes issus de l'économie mainstream. Portées par des chercheuses et des chercheurs convaincu·e·s de la nécessité d'un horizon post-croissance, ces propositions sont une invitation à revoir en profondeur les hypothèses sur lesquelles s'appuie l'économie.

Il est en effet grand temps d'y intégrer les risques de rupture et de non-linéarité sur lesquels les climatologues insistent à raison : les modèles économiques avec lesquels nous travaillons aujourd'hui sont irréalistes. Ils nous entraînent dans le mur, comme notre indicateur de référence, le PIB qui ne peut plus rester notre boussole. Oui, il est temps de tout repenser : la manière dont les humains et les sociétés sont encastrés dans la nature (ils ne sont pas «un empire dans un empire») et sont donc soumis, malgré le génie humain, à un ensemble de lois naturelles ; la finance, qui se fraie un chemin à distance des lois humaines pour accumuler toujours plus sans se soucier des conséquences désastreuses sur les inégalités ; les politiques qui peuvent nous permettre de continuer à bien vivre sans mettre la nature à sac et la planète à feu et à sang, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus nous supporter ; nos disciplines des sciences naturelles mais aussi l'ensemble des sciences humaines et sociales. Il est urgent de repenser la cohérence et la véracité des enseignements dispensés aux futurs citoyens.

Voilà notre espoir : que cette petite note dessille les yeux de tous et nous permette de traiter enfin les vrais sujets, alors que l'urgence est plus grande chaque jour.

Le Forum pour d'autres indicateurs de richesse (Fair) est un mouvement créé en 2008 au moment où Nicolas Sarkozy a mis en place une Commission chargée de réfléchir aux outils de mesure des performances économiques et du progrès social. dont les membres sont les auteurs de plusieurs ouvrages critiques sur la croissance : Adieu à la croissance ; la Mystique de la croissance : Faut-il attendre la croissance ? ; Vers une société post-croissance ; les Nouveaux indicateurs de richesse ...

Posté par Luc Fricot à 14:13 - Permalien [#]

20 janvier 2021

Myriam Revault d’Allonnes : «Le macronisme invoque sans cesse l’autonomie mais on n’est pas autonome tout seul»

Par  Simon Blin

«Autonomie», «responsabilité», «hommes capables»… Dans «l’Esprit du macronisme», la philosophe prend la rhétorique du Président au mot, et montre que le chef de l’Etat puise certes ses références dans la philosophie des Lumières, mais pour mieux les dévoyer. Révélant une plasticité langagière propre au néolibéralisme.

Le discours macroniste est un art… du détournement conceptuel et de l’ambiguïté rhétorique permanente. Dans l’Esprit du macronisme (Seuil), à paraître jeudi, Myriam Revault d’Allonnes, philosophe politique, ancienne élève et amie de Paul Ricœur, avec lequel Emmanuel Macron avait mis en scène une complicité intellectuelle pendant la campagne présidentielle de 2017, revient sur les notions clés utilisées par le président français. Et la manière dont le locataire de l’Elysée les récupère et les réinterprète. Si son propos se réfère à la philosophie des Lumières, celui-ci invoque avant tout une conception managériale de la société. Une vision où tout est calculable et anticipable, sauf une pandémie.

Emmanuel Macron entrera bientôt dans la dernière année de son mandat. Lui qui se voulait social-libéral et progressiste semble avoir durci sa matrice idéologique. Est-ce la preuve que le macronisme n’a pas de réelle cohérence doctrinale, comme vous l’écrivez ? Qu’il s’agirait plutôt d’une vision du monde dont il faut interroger le caractère «plastique» ?

Dans son cours au Collège de France sur le bio-pouvoir, Michel Foucault remarquait que la rationalité néolibérale n’était pas tant une «doctrine» ou une idéologie cohérente qu’une vision globale du monde, un style général de pensée et même un imaginaire qui s’énoncent de manière très ambiguë. Le discours macroniste se caractérise précisément par ce caractère plastique, multiforme. Le «en même temps» ou le «ni droite ni gauche» - censés incarner le dépassement des clivages traditionnels - répondent plutôt au souci d’adaptation permanente à un monde qui prône la flexibilité, non seulement dans les parcours individuels, au travail, mais aussi dans la sphère privée et la vie affective. Une forme de souplesse inscrite dans la mobilité incessante du monde tel qu’il nous est proposé et tel qu’il est voué à devenir. Emmanuel Macron ne parle d’ailleurs pas tant de progrès que d’«innovation». Son propos se nourrit de références à la philosophie des Lumières voire à la «rupture» révolutionnaire tout en invoquant sans cesse une «modernisation» d’ordre gestionnaire voire managérial.

Vous relevez que le concept d’autonomie est omniprésent dans le discours macronien.

Emmanuel Macron l’invoque en effet sans cesse. L’autonomie est le maître mot de la modernité. Dans l’esprit des Lumières, la notion convoque à la fois le singulier et le collectif. Elle lie l’émancipation potentielle du genre humain à celle du sujet individuel. On n’est pas autonome tout seul. Or le discours du macronisme met l’accent sur les réalisations individuelles : il accroît la confusion entre la liberté comme in-dépendance et l’autonomie comme liberté partagée. Chez Rousseau ou chez Kant, on obéit à la loi qu’on s’est prescrite, et «penser par soi-même» ne signifie pas penser tout seul. C’est toujours une liberté qui engage la liberté des autres. Or, pour Macron, «l’autonomie» se réfère essentiellement à la réussite individuelle, à la performance d’un individu comme séparé du monde commun et qui ne devrait rien à personne. C’est une abstraction. Lorsqu’on en arrive à dire que la France doit être une «start-up nation», il est clair que l’on conçoit la politique sur le mode de l’entreprise, jusqu’à faire de l’individu un «entrepreneur de soi-même». Tout ce qui est relatif à la gestion, à l’anticipation «calculante» prend le pas sur la discussion autour des finalités du «bon gouvernement», comme disaient les Grecs.

En quoi le macronisme détourne-t-il le sens de la notion de responsabilité, selon vous ?

De quoi, de qui, devant qui sommes-nous responsables ? C’est une notion très complexe. Elle signifie d’abord que je suis responsable parce que je suis l’auteur de mes actes. La responsabilité est liée à l’imputation, au fait d’attribuer une action à une personne. En ce sens, elle implique la liberté du sujet : je ne peux répondre de mes actes, assumer leurs conséquences que si mes actions sont le fait d’une volonté libre. Elle se décline alors au passé. Mais nous sommes aujourd’hui confrontés à d’autres approches de la responsabilité : à l’égard de l’autre et des générations futures. Ces approches ont notamment été développées par Emmanuel Levinas ou Hans Jonas. Avec les catastrophes écologiques et climatiques, avec le nouveau rapport à la nature qui s’est instauré, l’accent a été mis sur le fait que la responsabilité est aussi projetée sur l’avenir. Nous sommes responsables d’autrui comme être vulnérable, fragile. Et nous sommes responsables de ce que nous faisons devant les générations futures. A la responsabilité d’imputation s’ajoute donc une autre dimension, liée à la présence de risques incalculables. Or la façon dont le discours macroniste investit cette notion ignore ces deux dimensions.

C’est-à-dire ?

La responsabilité est avant tout appréhendée au sein d’un processus d’individualisation et de «privatisation». Comme si l’individu était maître de lui-même, soustrait à des conditions préalables et peu préoccupé par le rapport à l’autre sinon par le biais de la concurrence. Lorsque Macron exhorte les chômeurs à «traverser la rue» pour trouver du travail, quitte à abandonner leurs compétences professionnelles, tout se passe comme si être «responsable», c’était avant tout être disponible et flexible. De même, l’éloge des «premiers de cordée», fondé sur leurs talents naturels, fait de la réussite une performance individuelle, séparée des déterminations extérieures. L’individu «responsable» prendra soin de lui en anticipant de la manière la plus rationnelle possible les bénéfices, les coûts et les risques de son activité. C’est avant tout un sujet d’intérêt rationnel et calculateur. Classiquement, le «compte» (on est «comptable» de ses actes) renvoie à la métaphore des plateaux de la balance qui symbolise la justice. Or dans le discours du macronisme, il est avant tout question du choix rationnel des moyens qui garantissent l’efficacité. L’épaisseur morale de la responsabilité (les notions de «tort», de «juste», d’«injuste») s’efface. Cette dérive traduit aussi une déficience de la pensée de l’institution et de la nature du lien social. Elle véhicule une forme de désendettement de l’individu par rapport au social et, réciproquement, du social par rapport aux individus. «La société n’existe pas», disait déjà Margaret Thatcher.

Dans cette perspective, vous semblez dire qu’il n’y a pas de place pour le conflit.

Une société politique - a fortiori une démocratie - est habitée par un conflit permanent qui fait sa dynamique et sa réinvention. Elle implique un débat incessant sur les choix, les orientations, les valeurs. Ce qui suscite inévitablement du désaccord et de la contestation. L’imaginaire social du macronisme minore ou méconnaît cette dimension conflictuelle. La métaphore des «premiers de cordée» est d’abord une métaphore du lien social. Tous vont dans la même direction et œuvrent à un projet commun, sans tensions, sans désaccords, sans discordances dans une société faussement harmonieuse où les conflits sont abolis et où comptent avant tout les compétences. Quant aux «passions tristes» (expression empruntée à Spinoza pour qui elle désigne les affects qui diminuent notre puissance d’agir), elles se réduisent aux frustrations et au ressentiment éprouvés par ceux qui jalousent la réussite individuelle.

Vous critiquez la référence du macronisme à la «capacité» des hommes. Pourquoi ?

L’homme «capable», pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, n’est pas tout puissant. Il est aussi habité par de multiples fragilités internes, par des incapacités. Cette question de la vulnérabilité est revenue au-devant de la scène (y compris politique) avec la pandémie. On a bien vu comment sa prise en compte a infléchi le discours présidentiel, notamment dans ses hommages aux travailleurs des «premières lignes», autrement dit aux «derniers» de cordée. Au printemps 2020, Macron avait mis en avant les termes de la déclaration des Droits de l’homme de 1789 : les distinctions sociales ne sont justifiées qu’en référence à l’utilité commune. Comme le dit Saint-Just, la force des choses nous conduit parfois là où nous ne voulions pas aller… Qu’en sera-t-il vraiment ? Ce qui est certain, c’est que la gouvernance par les chiffres s’est heurtée à l’imprévisibilité du réel. La pandémie a mis en défaut la rationalité néolibérale selon laquelle tout est calculable.

En vue de la sortie de crise sanitaire, quelle place occupe l’Etat social dans la pensée macronienne ?

Il y a une contradiction interne chez Macron sur ce sujet. Lorsqu’il explique que l’Etat doit être un «investisseur social», il se réfère implicitement à la théorie du «capital humain», autrement dit à l’idée selon laquelle l’action publique doit aider les individus à développer leur potentiel pour s’insérer dans le marché du travail et de la consommation, pour gagner des compétences et créer de la richesse. Mais à supposer même que la finalité de l’Etat soit d’assumer cette fonction, encore faut-il qu’il investisse à long terme dans la recherche et l’enseignement. Or, la loi recherche récemment votée témoigne d’une logique purement gestionnaire et ne fait que précariser encore davantage le secteur. Quant à l’enseignement supérieur, la réouverture des universités, qui accueillent généralement des étudiants moins favorisés sur le plan social, se fait de manière totalement chaotique alors que les classes prépas aux grandes écoles n’ont jamais cessé d’accueillir les étudiants. C’est sans doute l’un des scandales qui, en temps de pandémie, révèlent la misère structurelle des universités à laquelle l’Etat comme «investisseur social» aurait pour première tâche de remédier. Il est à craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Myriam Revault d’Allonnes L’Esprit du macronisme Seuil, 112 pp., 16 €.

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16 janvier 2021

Le Triangle de Gonesse en hub du circuit court : un projet carré

 

Par Sibylle Vincendon 15 janvier 2021 à 20:31

«Libé» a pris connaissance du rapport Rol-Tanguy, qui évalue plusieurs pistes de réflexion concernant l’avenir de ce territoire du Val-d’Oise devant initialement accueillir EuropaCity.

Et maintenant, que faire ? Quelle solution pour le Triangle de Gonesse, ce territoire de l’est du Val-d’Oise qui devait accueillir EuropaCity ? Après qu’Emmanuel Macron a décidé d’enterrer le projet de centre commercial géant en novembre 2019, une mission a été confiée Francis Rol-Tanguy, haut fonctionnaire de l’Equipement, afin de «reconstruire une vision d’avenir pour ce territoire». Avec quels éléments ? «Plusieurs projets coordonnés», un «projet alternatif» ou «un morceau de ville, qui donne envie», répondait alors vaguement l’entourage du chef de l’Etat.

Les élus locaux, toutes étiquettes confondues, qui voulaient croire à la promesse des 10 000 emplois qui devaient être créés avec EuropaCity, ont pris son arrêt comme un coup sur la tête. Les écologistes, qui défendaient le caractère agricole du secteur, ont eux triomphé, tout en rappelant qu’il restait urbanisable, donc menacé. Les propositions du rapport Rol-Tanguy, que Libération s’est procuré, ont été remises en juillet. Ce travail n’a toujours pas été rendu public et les intentions du gouvernement pour ce territoire restent inconnues.

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Chose rare dans les travaux technocratiques de cette nature, les conclusions de Rol-Tanguy donnent acte aux associatifs de la qualité de leur approche. Le rapporteur intègre dans ses scénarios le projet Carma, qui vise à faire du Triangle de Gonesse un laboratoire de la transition agricole, des circuits courts et de la marche vers davantage d’autosuffisance alimentaire en Ile-de-France. Née de l’opposition à EuropaCity, cette recherche est devenue une référence. Parmi les agriculteurs de cette plaine céréalière, très tournée vers l’export, certains sont prêts à entamer une transition si elle est soutenue par les pouvoirs publics. Une mobilisation est organisée dimanche pour soutenir ces projets.

L’hypothèse d’un «Rungis au nord»

Le rapporteur enrichit Carma avec l’hypothèse d’un «Rungis au nord», envisagée par la Semmaris, gestionnaire du marché d’intérêt national (MIN) actuel - le «vrai» Rungis. Il estime que la zone pourrait devenir une sorte de «MIN des circuits courts même s’il ne sera pas que cela». Et ne l’envisage que branché sur un faisceau ferroviaire pour diminuer la noria de camions qui caractérise Rungis.

Enfin, en troisième élément, le rapporteur retient Eurocarex, un projet de «TGV-fret» imaginé par les aéroports de Paris, Lyon, Liège et Amsterdam associés à Fedex. «Il a pour cible de capter une bonne partie du fret aérien même si [en réalité] celui-ci est, pour une bonne part, "camionné" en Europe malgré son label aérien.» Les marchandises pourraient être transportées dans de vieilles rames du TGV Sud transformées.

Bref, les «projets alternatifs» souhaités par l’Elysée existent mais il reste une question épineuse : faut-il construire la gare du Grand Paris Express Triangle-de-Gonesse, prévue sur la ligne 17 entre le Bourget et la zone aéroportuaire de Roissy ? Cet arrêt était la condition sine qua non d’Auchan pour installer EuropaCity. Pas de centre géant, encore besoin d’une gare ? Telle que la ligne 17 est prévue actuellement, Triangle-de-Gonesse verra passer «un train toutes les sept minutes», écrit Francis Rol-Tanguy.

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Afin de sortir de l’alternative, le rapporteur imagine une troisième voie. Il est possible «de créer une ligne 17 bis, qui partirait du Mesnil-Amelot [au-delà de l’aéroport Charles-de-Gaulle, ndlr], irait jusqu’à la gare du Triangle de Gonesse et bifurquerait à ce lieu pour rejoindre la gare de Villiers-le-Bel-Arnouville où une correspondance avec le RER D serait créée». Le rapporteur signale au passage qu’un arrêt devant l’hôpital de Gonesse serait alors possible. Dans l’est du Val-d’Oise, plus de la moitié des personnes ayant terminé leurs études n’ont pas de diplômes qualifiants. Un jeune sur trois est au chômage dans le Grand Roissy. Or le bassin d’emploi de la zone aéroportuaire est inaccessible pour nombre d’habitants, dont les jeunes des cités de Villiers-le-Bel.

Le risque d’une «boîte de Pandore»

D’après les premières estimations de Rol-Tanguy, cette 17 bis représenterait un investissement de 300 millions d’euros (à rapprocher des 35 milliards du Grand Paris Express dans sa totalité). Toutefois, rappelle-t-il, le schéma des quatre lignes du Grand Paris Express «est inscrit dans un décret du Conseil d’Etat». Il reconnaît qu’avec l’ajout d’un tronçon, il y a «un certain risque d’ouverture d’une boîte de Pandore dans laquelle pourraient s’engouffrer toutes les demandes» de changement du schéma.

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Reste une question de fond : dans quelle mesure urbaniser ce foncier agricole et d’ailleurs, faut-il le faire tout court ? Sur les 700 hectares de la zone, le schéma directeur d’Ile-de-France, ratifié en 2013, prévoyait d’en ouvrir 280 hectares à l’urbanisation. Une zone d’aménagement concertée (ZAC) a été votée sur ce périmètre. «Cette ZAC est donc validée juridiquement. Mais ce n’est pas le cas économiquement», estime Rol-Tanguy. L’absence d’EuropaCity annule le modèle économique qui prévoyait que l’Etat, aujourd’hui propriétaire de 110 hectares, en achèterait 180 de plus. Aussi le rapporteur préconise-t-il de s’en tenir à l’urbanisation de 110 hectares «dans la partie nord du Triangle, autour de la future gare du Grand Paris Express», sur du foncier déjà public. «Ce scénario n’a de sens que si la création de la ligne 17 bis est actée dans son principe», ajoute-t-il. Il n’y a plus, pour le gouvernement, qu’à prendre les décisions.

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13 janvier 2021

L'Institut Montaigne, la très riche boîte à idées de la macronie

Par Jérôme Lefilliâtre

 

De mieux en mieux financé, le think tank techno-libéral est plus proche que jamais du pouvoir en place. Pour la sortie de crise, il pousse un agenda très favorable aux grandes entreprises qui le soutiennent.

Un sentiment de satisfaction a rempli Franck Morel lorsqu’il a entendu, le 26 octobre, la ministre du Travail présenter le dispositif de «transition collective». Une nouvelle offre de formation professionnelle, financée par l’Etat à hauteur de 40 à 75%, visant à reconvertir des salariés dont l’emploi est menacé vers des qualifications porteuses localement. Avocat en droit du travail au cabinet Flichy Grangé, Franck Morel, qui conseille des entreprises, a reconnu dans cette nouveauté la proposition qu’il avait lancée un mois plus tôt dans une note rédigée pour l’Institut Montaigne, le «think tank» d’orientation libérale. «Je ne crois pas que l’idée était déjà dans les cartons. J’ai sans doute participé à la mise en lumière et l’acceptabilité de cette mesure. Ma note n’y a pas nui en tout cas !» explique tranquillement Franck Morel.

«Il est évident que cette note, écrite tout seul dans mon coin, aurait eu beaucoup moins de résonance, poursuit l’avocat. Montaigne lui en a donné.» Flanqué de ce label, Franck Morel a eu droit à une invitation du directeur de cabinet d’Elisabeth Borne, Thomas Audigé. Le rendez-vous a eu lieu quelques semaines avant l’annonce de la ministre. Franck Morel y a défendu son plan, en compagnie de Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne.

Entre les trois hommes, il n’a pas été besoin de fluidifier le dialogue par des politesses de présentation : ils font partie du même cercle de pensée, à l’aise avec la politique d’Emmanuel Macron. Avant de remettre la robe et d’être promu «senior fellow», bénévole, à Montaigne, Franck Morel a été le conseiller social d’Edouard Philippe à Matignon entre mai 2017 et juillet 2020. Thomas Audigé a coanimé le groupe «travail emploi» de la campagne présidentielle du chef de l’Etat il y a trois ans. Quant à Laurent Bigorgne, il a été l’un des membres du «comité exécutif» de cette campagne, l’une des principales têtes chercheuses de son «pôle idées».

L’anecdote raconte la place de choix occupée par l’Institut Montaigne dans la sphère de pouvoir gravitant autour d’Emmanuel Macron. Vingt ans après sa création par l’ancien patron d’Axa Claude Bébéar, l’association, qui se présente comme «une plateforme indépendante de réflexion, de propositions et d’expérimentations consacrée aux politiques publiques en France», n’a jamais aussi présente au sommet de l’Etat, aussi puissante et influente.

«La fondation Saint-Simon de notre époque, mais à droite»

Proche idéologiquement du macronisme, elle produit des idées pour ses représentants, qu’elle accueille volontiers au sein de ses groupes de travail. «L’Institut Montaigne est à la mode. Son identité techno-libérale colle parfaitement avec celle de l’exécutif», observe un conseiller en communication réputé, qui fraye dans les mondes des affaires et de la politique. «C’est la fondation Saint-Simon de notre époque, mais à droite», se marre un ancien membre de ce club d’influence, qui joua un rôle non négligeable dans la conversion du Parti socialiste au libéralisme dans les années 80.

Dans la période actuelle de crise violente, dont on cherche désespérément la voie de sortie, l’Institut Montaigne s’active. Depuis le printemps, il multiplie les notes qui poussent, sur le plan socio-économique, un agenda à faire rougir de plaisir les entreprises : assouplissement du marché du travail, subventionnement de l’investissement, libéralisation des soldes, augmentation de la durée du temps de travail, réduction des dépenses publiques structurelles…

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Rien pour déplaire aux 160 entreprises qui le financent, la crème de la crème : la quasi-totalité du CAC 40 (LVMH, Total…), des grands cabinets d’avocats, des banques (Lazard, BNP Paribas…) et même Google et Amazon ! Aucun cotisant n’apporte plus de 1,2% du budget total. Question «d’indépendance», selon Montaigne. Dans sa profession de foi, l’Institut affiche trois objectifs : «l’efficacité de l’action publique» et «la compétitivité de l’économie» bien sûr, mais aussi la «cohésion sociale». Il s’est distingué par le passé avec des rapports sur la diversité, les discriminations ou la désinformation (certains salués par Libé). «Certaines études sociétales sont remarquables. On ne censure jamais les chercheurs», dit René Ricol, expert-comptable préféré du CAC 40 et membre du comité directeur de Montaigne.

Infusion dans le débat public

Relayées par des médias proches (BFM Business, le Journal du dimanche, les Echos…), les suggestions de Montaigne ne trouvent pas toujours un débouché politique. Certaines seulement se transforment en actions publiques, comme la recommandation de Franck Morel. Vieille revendication du patronat, l’allégement de 20 milliards d’euros des impôts de production, acté par le «plan de relance» du Premier ministre, Jean Castex, avait été chaudement conseillé par l’Institut en octobre 2019. Simple coïncidence ?

D’autres idées infusent le débat public. Depuis peu, le think tank réclame le retour de la réforme des retraites. Au même moment que le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, que l’on dit attentif aux publications de Montaigne et qui a tenu une visioconférence avec ses adhérents le 7 janvier. Le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Clément Beaune, vient de demander à Laurent Bigorgne, et à d’autres think tanks, une proposition de «feuille de route» en vue de la présidence française de l’Union européenne en 2022.

«Les notes de Montaigne circulent beaucoup dans l’administration, d’autant plus qu’ils n’hésitent pas à pousser les portes des cabinets, témoigne un haut fonctionnaire bien vu à l’Elysée. Ils sont très forts pour être dans l’actualité la plus immédiate, tout en étant dans la profondeur.» La force du think tank est d’avoir réussi à donner un prestige quasi universitaire à ses publications. «Laurent Bigorgne a apporté à Montaigne son empreinte académique. Il y a des gamins de Sciences-po qui veulent y faire leurs stages», admire le communicant Philippe Manière, directeur de l’Institut de 2004 à 2009.

Même du côté de la CGT, on reconnaît le talent du bonhomme : «En intégrant des sujets sociétaux, Bigorgne a rendu l’Institut plus fréquentable, moins frontal, juge un cadre. Il l’a désidéologisé, du moins en apparence.» Christian Chavagneux, directeur d’Alternatives économiques, magazine ancré à gauche : «Il y a un vrai travail derrière. Ce n’est pas de la pure idéologie. Ils ont leurs propres choix, bien évidemment, mais honnêtement, on apprend des choses parfois.»

En 2020, «un budget de 6,8 millions d'euros»

Question de physique politique : à quoi mesure-t-on l’accroissement d’une influence, par définition immatérielle ? Il est un indicateur tangible qui ment rarement : l’argent. D’environ 3 millions d’euros en 2012, les cotisations des adhérents montent en flèche depuis l’épiphanie macronienne : 3,8 millions d’euros en 2016, 4,7 millions en 2017, 5,7 millions en 2018… «Les donateurs d’un think tank sont attentifs à la proximité de celui-ci avec le pouvoir», analyse le conseiller en communication déjà cité.

«En 2020, nous visions un budget de 7,2 à 7,3 millions d’euros avant la crise. Nous serons autour de 6,8 millions», révèle Laurent Bigorgne, le directeur de l’association, qui compte trente salariés. Cela fait d’elle le think tank le mieux pourvu de France, de loin et sans aucune subvention publique. Les rivaux les plus médiatiques, la fondation Jean-Jaurès (centre gauche) et la Fondapol (droite), avaient respectivement des ressources de 2,9 millions d’euros en 2019 et 1,6 million en 2018.

«Nous sommes en croissance», constate Laurent Bigorgne, pour qui c’est le résultat d’une «structuration» et «l’effet mécanique du bouche-à-oreille». Nommé en 2010, l’ex-directeur d’études à Sciences-po reçoit tôt le matin, au siège de l’Institut, dans le VIIIarrondissement de Paris. Le quartier du luxe, des affaires et aussi de l’Elysée, qui est à cinq minutes à pied.

L’argent, c’est la prérogative de cet agrégé d’histoire qui se voit davantage en «patron de PME» qu’en «intellectuel». «Une journée normale pour moi, c’est en moyenne dix rendez-vous, dont la moitié ou plus sont avec des adhérents», dit-il. Au printemps, il a refusé le chèque de 65 000 euros d’une entreprise chinoise : «Il y a des gens dont on ne veut pas, des entreprises russes, des Etats étrangers ou des sociétés qui ont un agenda de lobbying tellement énorme…» Avec ses moyens financiers en hausse, l’homme a deux directions de développement stratégique, vers les territoires (le think tank vient de sortir une note sur la Seine-Saint-Denis) et vers l’Europe. On résume l’ambition : être présent à tous les échelons de la décision publique.

«Je ne suis pas un visiteur du soir»

Laurent Bigorgne, qui est tout sauf idiot, sait bien quelle question on est venu lui poser. L’Institut Montaigne est-il devenu le point de rencontre parfait des intérêts des grandes entreprises et des besoins du pouvoir macronien ? Le véhicule de communication des premières et, en même temps, la boîte à idées du second ? Le directeur refuse l’étiquette de «lobbyiste» : «C’est quand vous avez des clients. Moi, Carrefour ne me demande rien.»

Réponse peu convaincante. Les notes et rapports sont rédigés par des groupes de travail intégrant, à côté de hauts fonctionnaires et parfois d’universitaires, des cadres dirigeants des entreprises adhérentes concernées par le sujet traité. Logiquement, les solutions poussées sont rarement au détriment des sociétés… Le président de l’Institut est l’ancien PDG d’Axa, Henri de Castries, un intime de François Fillon et l’un de ses conseillers économiques lors de la dernière présidentielle. Pas un gauchiste: «Contrairement aux discours ambiants, notre problème, ce ne sont pas les inégalités, expliquait-il récemment au Figaro. Notre État-providence compte parmi ceux qui les corrigent le plus et le mieux. Donc oublions Piketty! En revanche, la réforme de l’État s’impose comme une évidence et une priorité absolue.»

Sur sa proximité avec Emmanuel Macron, Laurent Bigorgne ne peut se cacher. Elle est telle que le président de la République a voulu faire de lui le délégué général de son parti, En marche, au lancement en 2016. Il aurait pu le nommer ministre ensuite mais c’est Jean-Michel Blanquer, un autre «ami très cher» du directeur de Montaigne, qui a décroché l’Education. Laurent Bigorgne prévient néanmoins : «Je ne suis pas un visiteur du soir.» Il dit avoir vu le chef de l’Etat deux fois au printemps, dont l’une lors d’un déjeuner avec d’autres patrons de think tank, et lui a parlé «cinq ou six fois» depuis, par la messagerie Telegram. «Quand le Président me pose une question, je lui réponds. Quand il a envie de me voir, je me déplace», explique-t-il.

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Il ajoute aussitôt qu’il a discuté récemment avec l’écolo Yannick Jadot – dont il dit du bien –, qu’il a déjeuné avec la socialiste Anne Hidalgo, qu’il aime échanger avec les députés PS Valérie Rabault et Boris Vallaud. Un homme de réseaux. Son œcuménisme s’arrête aux «populismes de droite et de gauche» : «Mélenchon, Ruffin… On ne peut pas parler à ces gens-là…» déplore-t-il. Et Zemmour est «aussi nul en économie qu’en histoire».

Relation privilégiée avec la nébuleuse macronienne

C’est bien avec la nébuleuse macronienne que le lien de l’institut est le plus fort. En 2018, l’association avait dressé un bilan flatteur des premiers pas du nouveau chef de l’Etat sous le titre «Les 12 mois de Jupiter». Cette relation privilégiée se mesure au nombre considérable d’employés et de proches de Montaigne passés dans les cabinets des ministères ou les structures publiques depuis 2017. La directrice de cabinet de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, est Fanny Anor, ex-chargée d’études à Montaigne. Conseiller technique de Jean Castex, Florian Bosser a été le rapporteur d’une étude de l’association sur les médias en juin 2019. Ex-responsable des opérations du think tank, Blanche Leridon est conseillère de la ministre de l’Enseignement supérieur.

Soutien notoire du chef de l’Etat, Gilles Babinet, vice-président du Conseil national du numérique, est aussi l’expert de cette question à l'institut. Deux vice-présidents de Montaigne, enfin, ont leurs entrées en macronie : David Azéma, ex-patron de l’Agence des participations de l’Etat, qui fut de la campagne présidentielle, et Jean-Dominique Senard, poussé par le chef d’Etat à la présidence du constructeur Renault après l’affaire Carlos Ghosn. Même chose pour un autre membre du comité directeur, Jean-Pierre Clamadieu, qui a pris la tête d’Engie en mai 2018 avec le soutien de l’Elysée. La toile n’est pas exhaustive.

Suffit-elle à conclure que Montaigne est comme un gouvernement de l’ombre, aux ficelles tenues par le CAC 40 ? Non, bien sûr. Le circuit de la décision publique est une mécanique complexe. Sur la politique économique, la haute administration de Bercy, notamment à la direction du Trésor, a plus que son mot à dire. «Macron ne fait pas ce que dit Montaigne, s’agace Philippe Manière, le prédécesseur de Bigorgne. C’est un préjugé stupide, selon lequel les think tanks décident, alors qu’ils sont là pour enrichir le débat. Il est difficile d’imputer une idée à une seule source.»

Autre argument : s’il est plus élevé que ceux de ses rivaux, le budget de Montaigne n’est pas si dantesque. Il est à comparer aux 5,5 millions d’euros de L214, l’association de défense des animaux, une autre sorte de «lobby». Enfin, la montée en puissance de l’institut coïncide avec l'émergence d'un phénomène favorable à l’ensemble des think tanks, à savoir l’effondrement des partis politiques comme lieux de production d’idées.

Club endogame et orthodoxe

L’Institut Montaigne a certainement supplanté La République en marche, incapable d’avoir une idée depuis 2017. Mais cela fait-il vraiment de lui le «laboratoire» qu’il se targue d’être ? «Ils font circuler des propositions plus qu’ils ne les créent», juge le patron d’une boîte de conseil aux dirigeants. Qui renverse la problématique : n’est-ce pas la macronie qui utilise Montaigne pour tester des idées, plutôt que l’inverse ? «Ces notes, on ne sait jamais comment les prendre, car elles servent souvent de ballon d’essai. Le pouvoir politique a besoin de ces jeux de rôles», commente Sophie Binet, secrétaire confédérale de la CGT.

«Montaigne est un think tank modéré de centre droit, financé par le CAC 40, qui va dans le sens du grand capital et de la haute administration, lance le philosophe libéral Gaspard Koenig, promoteur d’un revenu universel à sa sauce et d’une retraite à la carte. Il est au cœur du capitalisme français de connivence. Personne, dans la société, n’irait porter un badge à son nom. Ses mesures incrémentales peuvent être intelligentes, mais elles ne font rêver personne.»

De fait, l’Institut Montaigne est un club endogame, parfaitement orthodoxe. Où l’on se montre aussi pour réseauter entre pairs. «Dans l’accompagnement que j’ai auprès de dirigeants, je les pousse à Montaigne pour travailler leur réputation», explique l’un des conseillers de patrons déjà cité. «Participer à leurs groupes de travail peut être un accélérateur de carrière», affirme un second. L’objectif n’est alors pas de bouleverser le monde des idées…

Au sein de l’institut, le débat économique se tient principalement entre deux libéraux : Eric Chaney, ex-chef économiste d’Axa, et Bertrand Martinot, ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Deux économistes réputés, mais qui pensent à peu près la même chose. A Montaigne, jamais un rapport n’a par exemple été confié aux Economistes atterrés, un collectif de gauche. «Ils ne viennent pas vers moi, je ne vais pas vers eux, concède Laurent Bigorgne. C’est dommage, vous relevez un bon point. Nous sommes peut-être trop exclusifs.» Le constat a pourtant un air d’évidence.

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06 janvier 2021

Ecoles de commerce : amusez-vous, vous êtes formatés

  • Ecoles de commerce : amusez-vous, vous êtes formatés ()

Le folklore de la vie en école de commerce, entre soirées d’intégration et vie associative, est un pilier de l’expérience étudiante. L’enquête de Maurice Midena montre que ces rites participent aussi à la métamorphose d’élèves brillants et curieux en manageurs guidés par la recherche du profit.

En 2017, la direction de Grenoble Ecole de management (GEM) a demandé à ses étudiants de dernière année de décrire leur «aventure» au sein de cet établissement d’un mot, avant d’afficher les résultats en direct dans l’amphithéâtre où ils étaient réunis. En tête du classement : «bullshit», suivi de «33 000 euros», le coût des trois ans de formation à l’époque. Cette anecdote illustre un phénomène aussi répandu que l’humour potache des étudiants : leur déception à l’égard de ces écoles de commerce qui devaient être l’accomplissement d’une scolarité brillante. La promesse était pourtant formulée par la campagne de publicité de l’Inseec Business School en mai 2018 : «Entrez rêveurs. Sortez manageurs». S’inspirant de ce slogan maladroit, le journaliste indépendant Maurice Midena a mené une enquête, Entrez rêveurs, sortez manageurs. Formation et formatage en école de commerce (La Découverte), pour comprendre le processus de «métamorphose» des étudiants au sein des écoles. Etant lui-même passé par l’école de commerce de Nantes entre 2013 et 2015, il noue récit personnel et témoignages d’anciens élèves pour décrire la manière dont «l’idéologie néolibérale imprègne les cellules grises des étudiants les plus brillants avant de se répandre dans les plus hautes sphères du pays».

«Habitus scolaire»

La fameuse aventure commence par les classes préparatoires, dont sont issus près de la moitié des 45 000 étudiants qui garnissent les rangs des écoles de commerce chaque année. Pendant deux ans - trois pour les redoublants -, les élèves ingèrent jusqu’à l’overdose aussi bien des notions de mathématiques que de culture générale, des langues vivantes que de l’histoire économique et géopolitique. Mais il ne s’agit pas ici d’inculquer un goût désintéressé pour le savoir : pour Midena, cette formation consolide un «habitus scolaire», soit une manière d’être et une «méthode de travail» qui profilent déjà les calculs pragmatiques que devront faire les manageurs. L’exigence scolaire contraint les préparants à gérer leur temps et à l’investir dans les matières à plus fort coefficient (les plus «rentables») comme les mathématiques. Car si presque tous les étudiants ont la garantie de trouver une école à la sortie du processus - il y a presque autant de places que de concourants -, tout l’enjeu est d’obtenir les meilleures notes aux concours d’admission pour intégrer une école du haut du panier, qui ouvre plus de portes et garantit un meilleur salaire.

C’est tout logiquement qu’après ces années «sacrifiées», l’entrée en école a une odeur de liberté - qui s’accompagne souvent de quelques relents d’alcool mal digéré. La crise sanitaire risque de perturber cette étape essentielle dans la formation des nouvelles recrues : Midena voit dans les soirées d’intégration des rituels qui permettent de forger un «sentiment d’impunité» (ici, vous pouvez tout faire, y compris vous balader cul nu sur le campus) et qui créent un «esprit de corps» qui adoucira les critiques que portent les étudiants réfractaires. «Ce folklore […] structure les rapports sociaux entre les étudiants et produit un ensemble d’affects joyeux qui catalyse le formatage et permet d’emporter l’adhésion des étudiants au projet de formation», écrit Midena. Pour y parvenir, l’école doit devenir une «bulle» imperméable au monde extérieur. Une microsociété assez homogène socialement (51,3 % des étudiants en école de commerce ont des parents cadres supérieurs, 4,1 % sont enfants d’ouvriers) dans laquelle tout le monde n’a pas les mêmes chances de briller.

Et gare à ne pas devenir un «nobode» (comprendre nobody, c’est-à-dire «personne»), le boloss auquel on n’a pas envie de se mêler. L’argot que se forgent les étudiants montre bien les enjeux de ces rites d’intégration : une bonne partie de la vie estudiantine se résume à «choper» un maximum de «targets», comprendre «personnes que tu convoites» (1). Si des scandales attirent régulièrement l’attention de la presse (lire l’enquête de Libération en novembre 2013 après qu’un étudiant de l’Edhec a été grièvement blessé lors d’une soirée d’intégration), Midena se concentre plutôt sur une série de petites violences symboliques qu’il voit comme des «vecteurs de la constitution d’un esprit de corps», qui assurent à terme la pleine adhésion au projet porté par l’école. Ces violences à l’égard des comportements qui échappent à la norme redoublent envers les filles : des étudiants de l'EDHEC désignent le titre de «pute du mois» à celles ayant accumulé trop de conquêtes à leur goût.

Mais la vie étudiante, organisée autour des associations, est aussi un pilier essentiel de «l’expérience étudiante» que vendent les écoles : elles participent à l’acquisition d’un savoir pratique au travers de l’organisation d’un festival pour l’association de musique ou la négociation avec un producteur de vin pour celle d’œnologie. C’est que ces savoirs ne seront pas dispensés par les cours, dont le niveau est «indigent» : le sociologue Yves-Marie Abraham décrit un phénomène de «déscolarisation» des étudiants de HEC, qui ne deviendront «de bons manageurs que dans la mesure où ils auront cessé d’être de bons étudiants». Outre la pauvreté des enseignements, Midena relève que les étudiants baignent dans une «pensée néolibérale […] qui légitime à la fois des logiques de subordination parfois violentes entre manageurs et employés, mais également un cadre de pensée dans lequel la quête permanente de profit de l’entreprise est le seul horizon valable». Et de citer un exercice basé sur un conflit du travail au sein d’un grand quotidien américain : quand une étudiante s’indigne de la façon dont sont traités les grévistes, le professeur lui répond simplement que «la question qui se pose, c’est d’abord de savoir si c’est efficace pour l’entreprise de gérer un conflit de cette manière».

«Produit fini»

Mais à simplement observer les chiffres, il faut bien admettre que les écoles s’acquittent de la mission dont elles sont investies : le «produit fini», comme le formule le directeur adjoint du groupe Grenoble Ecole de management, est prêt à devenir un manageur. «Il est passé d’un goût pour le savoir gratuit à un appétit pour le savoir rentable», reformule Midena. Une enquête menée en 2019 par la Conférence des grandes écoles (CGE) montre que 87,9 % des diplômés ont été embauchés dans les six mois suivant l’obtention de leur diplôme. Dès son premier emploi, un jeune manageur peut espérer toucher plus de 35 000 euros brut annuels, autant que le salaire moyen national et plus que le salaire médian. Toutes les portes lui sont ouvertes, pour devenir cadre du privé ou se hisser dans les hautes sphères étatiques (François Hollande est un ancien diplômé de HEC, tout comme l’ancien patron de l’OMC Pascal Lamy ou l’ex-directeur général du FMI Dominique Strauss-Kahn).

C’est d’ailleurs cette perspective de mener un train de vie «de gagnant», à base de très haut salaire, de statut social élevé et d’évolution de poste rapide, qui permet d’oublier que ces carrières sont aussi des «prisons dorées» dont il est difficile de s’échapper. Pour compenser cette perte de sens en école, les élèves se concentrent sur les associations, les séjours à l’étranger et les années de césure ; de même, les cadres «multiplient en marge de leur vie professionnelle […] années sabbatiques pour partir en tour du monde, ateliers de cuisine ou de brassage de bière, woofing dans des contrées lointaines».

En suivant les étudiants de leur classe préparatoire à leur intégration professionnelle, Midena donne une vue systémique à ce que l’on pouvait déjà avoir entendu sous forme de bribes. Et l’on ressort de cette enquête en se demandant, suivant le concept forgé par l’anthropologue David Graeber, si les écoles de commerce auxquelles s’intéresse Maurice Midena ne seraient pas des bullshit schools pour des bullshit jobs.

(1) Voir le «Lexique Scepien» sur http://admissibles-escpeurope.eu/vie-ecole.html

 

Maurice Midena Entrez rêveurs. sortez manageurs

La Découverte, à paraître le 7 janvier, 256 pp., 20 € (ebook : 12,99 €)

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29 décembre 2020

Ressources naturelles : pour la gauche, un combat commun qui fait du bien

  • Le 11 octobre, près de Saint-Hilaire-la-Palud (Deux-Sèvres), Jean-Luc Mélenchon soutient les opposants à la construction de 16 réservoirs d'eau dans le département. (Photo Philippe Lopez. AFP)

L’idée de protéger les ressources nécessaires aux besoins fondamentaux a émergé chez les écologistes et s’impose aujourd’hui comme une alternative à la propriété.

En politique, il y a des classiques. La gauche, par exemple, a pris l’habitude ces dernières années de s’opposer aux monopoles privés. C’est donc sans surprise que toutes les familles qui la composent dénoncent la tentative de rachat hostile de Suez par Veolia, numéro 1 du traitement de l’eau. Mais il y a aussi des idées nouvelles qui infusent. Depuis quelques années, on reparle beaucoup des «communs» à gauche. A savoir des biens, comme l’eau, nécessaires à tous et qui devraient être garantis aux générations futures.

Garantir l'accès

L’idée a émergé chez les écologistes. En 2011, la protection «des biens communs pour répondre aux besoins humains fondamentaux» fait déjà partie des priorités de leur programme d’action. Ils citent l’eau, mais aussi les forêts ou les savoirs. Les Verts répètent qu’ils marchent sur leurs deux jambes : l’une environnementale, l’autre sociale. Dans le cas des communs, il s’agit de préserver une ressource, mais aussi d’en garantir l’accès à chacun. D’où la volonté de protéger le secteur de l’eau des intérêts privés et des profits en favorisant les régies municipales. Aujourd’hui, les mairies peuvent directement gérer ce service ou déléguer sa gestion à un opérateur. Après la réélection du socialiste Bertrand Delanoë en 2008, la capitale avait été une municipalité précurseure en créant Eau de Paris.

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Jean-Luc Mélenchon, qui a fait sa mue écologique, a aussi investi le sujet. En 2017, un des livrets de l’Avenir un commun, le programme de La France insoumise, était dédié à l’eau, ce «bien commun». A l’origine de la brochure : Gabriel Amard, très impliqué dans la «guerre de l’eau» depuis plus de dix ans. Maire de Viry-Châtillon puis président de la communauté d’agglomération des Lacs de l’Essonne jusqu’en 2014, cet ex-socialiste - puis dirigeant du Parti de gauche - a créé la régie publique et sillonné la France pour porter la bonne parole sur les bienfaits d’une telle opération. Mélenchon récolte ainsi le travail semé par son gendre.

En octobre, le chef des insoumis a fait deux déplacements sur le sujet. Le premier dans les Deux-Sèvres, où avait lieu une manifestation contre les retenues d’eau, le second dans le Doubs, pour parler de l’assèchement de la rivière du même nom. A cette occasion, il promettait dans Libération : «Si les insoumis gouvernent le pays, plus une seule goutte d’eau ne sera gérée par le privé. […] Les premiers mètres cubes indispensables pour boire, se laver, cuisiner doivent être gratuits. Mais certains usages doivent être plus chers. Remplir sa piscine devrait coûter davantage que remplir sa carafe.» Pour les communistes, évidemment, «l’eau ne peut et ne doit être considérée comme une marchandise. C’est un bien commun de l’humanité». Les dirigeants du PCF proposent aussi la création d’un «service public national de l’eau».

Gratuité

Les socialistes, de leur côté, viennent de proposer, au Sénat, une proposition de loi «visant à préserver les biens communs indispensables à tous et à les mettre à l’abri de la pure loi du marché». «Biens communs qui ne peuvent être la propriété de personne dès lors que nous en avons tous besoin pour vivre et qu’à ce titre nous devons les protéger et favoriser leur accès pour tous», développent-ils, citant le climat, la biodiversité, l’air, la santé, et l’eau. On retrouve aussi les «communs» dans le nom de la structure qui a porté la candidature d’Anne Hidalgo aux municipales : Paris en commun. «L’idée du Paris des communs, c’est de montrer qu’il y a des formes plus intéressantes que la propriété, comme l’usage», expliquait Emmanuel Grégoire, à l’époque directeur de campagne, désormais premier adjoint de la maire socialiste. Le concept n’est pas un gadget intellectuel. Il suppose un renouveau du logiciel de la gauche. Le projet marxiste abandonné, le courant socialiste longtemps majoritaire a accepté l’économie de marché et la propriété et a opté pour la redistribution. L’idée de commun, surtout quand elle implique la gratuité, vient chambouler tout ça. Fini l’exploitation illimitée des ressources. «Les biens communs deviennent aujourd’hui une alternative tant au capitalisme qu’à l’étatisme», estimait en 2017, dans un entretien à l’Humanité, le sociologue Christophe Aguiton, proche des milieux anticapitalistes. Et si les «communs» devenaient un nouveau projet pour la gauche ?

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