La Rose dans la vallée

21 mai 2022

Pourquoi le déni écologique persiste-t-il?

*Se soucier de l’avenir de la planète oblige à se décentrer de soi, à adopter un point de vue cosmopolitique et à se défaire de l’illusion qu’on maîtrise sa vie personnelle.

par Hélène L’Heuillet, Psychanalyste et professeure de philosophie à l’université Paris-Sorbonne

publié le 20 mai 2022 à 6h50

Les commentaires de la campagne pour l’élection présidentielle d’avril dernier ont unanimement remarqué l’absence de la thématique écologique pendant les débats, et pas seulement durant le dernier d’entre eux. Si, d’ordinaire, c’est par prétérition qu’on annonce ne pas parler d’un sujet – pour mieux se concentrer sur celui-ci –, l’inverse se produisit en l’occurrence. L’absence de l’écologie a été simultanément notée et confirmée. Certes, l’inquiétude conjointe suscitée par la guerre en Ukraine et la montée de l’extrême droite constituent des éléments d’explication plausibles de cette lacune. Néanmoins, on peut aussi y discerner le symptôme plus profond de la difficulté structurelle du souci écologique à s’insérer dans des modes de vie incompatibles avec celui-ci. Si c’est le cas, il est possible d’en concevoir des raisons de désespérer, mais aussi d’espérer. Car cerner la résistance à la cause écologique, c’est ouvrir la voie à une sortie du refoulement dans laquelle elle est tenue.

Le déni écologique peut d’abord sembler la version contemporaine du clivage de l’intérêt particulier et de l’intérêt général. Le souci écologique déclenche la même réticence que toutes les pensées et actions qui obligent à se décentrer de soi, à adopter un point de vue cosmopolitique et à se déprendre de l’illusion de maîtrise de sa vie personnelle. Contrairement à ce que notre myopie nous porte à croire, le proche n’est pas doté d’un coefficient de réalité plus grand que le lointain, et le local ne s’oppose pas au global. Que serait notre vie ordinaire sans les discours, les symboles, les institutions les cultures qui ne dépendent pas de nous mais nous font exister ? Les relations de voisinage elles-mêmes nous font remonter par transitivité à l’échelle du monde. Le petit morceau d’espace et de temps qui constitue le lot de chacun dépend donc notamment de l’état du globe terrestre qui nous sert de maison commune. Au-delà des intérêts de grands groupes industriels, le déni écologique prospère chez tous ceux qui, dans leur vie particulière, ne veulent rien savoir de ce qui n’est pas eux.

L’urgence met sous pression

Une telle impasse mentale est récente et pas si aisée à produire dans le psychisme humain. Personne ne peut se passer de symboliser le monde pour envisager sa place en celui-ci. Il suffit d’une crise personnelle pour se reposer «les grandes questions», comme on dit. Même les enfants les plus scotchés aux écrans restent de temps en temps métaphysiciens. La fermeture d’esprit responsable du déni écologique peut apparaître comme le résultat à la fois de notre rapport à la temporalité et de l’idéal de fonctionnalité comportementale qui régit nos modes de vie.

Le mode de temporalité qui domine à l’intérieur de nos sociétés contredit le souci écologique non seulement parce que le temps y détient le monopole de la contrainte psychique légitime, mais aussi parce qu’en parlant d’urgence écologique, on pense en homologie avec ce que l’on condamne. L’urgence met sous pression. On agit en urgence devant la violence et la mort. L’urgence s’adapte donc parfaitement à la destructivité soft du consumérisme. Elle nous grise, mais ne rend pas le monde habitable.

L’idéologie fonctionnelle nous prive aussi de notre horizon mental, en rendant attractif un mode de vie seulement machinal. Elle s’oppose à toute évaluation normative des attentes à l’égard de l’existence personnelle et collective. La seule norme comportementale devient, dans ce contexte, de «bien fonctionner». La marginalité n’est plus tant déviance que dysfonctionnement. Dans cette logique de problem solving, l’écologie n’est qu’un «problème à résoudre» ; et c’est précisément ce qui empêche sa résolution. Un monde habitable n’est pas un monde fonctionnel, mais un monde où la vie vaut la peine d’être vécue.

La problématique écologique repose sur un paradigme antinomique avec l’état d’urgence machinal. Mais instaurer une autre relation à la temporalité et vivre sur un autre mode que celui du fonctionnement correct implique de sortir de la culture de la consommation, qui avale tout – toutes choses qui semblent immuables. Mais que sait-on du changement ? Qu’il s’agisse des grands changements historiques, qui se produisent comme par surprise, comme la chute du mur de Berlin, ou des transformations progressives qui s’imposent de manière tout aussi inattendue, à l’instar de la disparation de la cigarette de l’espace public, il faut garder en tête que les possibilités de changement sont toujours plus grandes qu’on ne croît.

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07 mai 2022

Maltraitances: à domicile, les personnes âgées trinquent a+ussi/

Alors qu’éclatait il y a quelques mois le scandale des mauvais traitements en Ehpad, l’enquête menée par «Libération» fait apparaître que les aînés qui restent chez eux sont eux aussi victimes d’abus. Pas assez nombreuses, les aides à domicile dénoncent un système défaillant et sous-financé.

par Chloé Rabs

publié le 5 mai 2022 à 21h11

A Billy-Montigny, dans le Pas-de-Calais, Béatrice oscille entre colère et compréhension. «C’est la sixième fois que l’aide à domicile de ma mère ne se présente pas, sans que je sois prévenue. Je sais bien qu’elles sont submergées et fatiguées mais comment on fait, nous ?» Sa mère, Maria, 88 ans, y fait appel depuis trois ans pour faire sa toilette et préparer ses repas. Mais tout est loin d’être parfait. «Ce matin encore, je me suis rendu compte qu’elle n’avait pas été lavée contrairement aux dires de l’aide, elle n’a pas dû avoir le temps. J’ai beau appeler le service, rien ne change, regrette-t-elle. Ils prennent beaucoup trop de nouveaux contrats alors qu’ils sont déjà en manque de personnel…»

Des personnes âgées pas levées, pas lavées, pas changées, mal nourries… Les situations décrites par les bénéficiaires d’aides à domicile ressemblent en tout point à la maltraitance dénoncée ces derniers mois dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), qui en accueillent aujourd’hui un peu plus d’une sur cinq. «Rien d’étonnant, à domicile ou en structure, c’est exactement la même chose, assure Pierre Czernichow, président de la Fédération 3977, numéro national de lutte contre les maltraitances envers les personnes âgées. C’est le système qui est défaillant.» D’ici 2050, le nombre de personnes âgées de plus de 85 ans aura triplé, pour atteindre 4,8 millions d’individus. Les personnes dépendantes seront, elles, deux fois plus nombreuses : il y en aura 40 000 supplémentaires par an à partir de 2030.

La gérontocroissance en plein boom

La très grande majorité des seniors vieillissent donc chez eux, faisant appel à des services d’aides et d’accompagnement à domicile (Saad) pour les aider au quotidien. «En 2015, 6 466 Saad déclaraient au moins une heure d’activité à destination des personnes âgées comme prestataire de services», détaille Amélie Carrère, économiste à l’Institut des politiques publiques et qui a fait sa thèse sur la prise en charge de la dépendance des personnes âgées. Ce secteur emploierait plus de 193 000 professionnels, majoritairement des femmes à temps partiel. Faute de chiffres officiels disponibles, elle a fait ses calculs : selon elle, 46,7 % des services sont des structures associatives, 38,5 % privées, et 10,8 % publiques. «Il y a surtout deux types de Saad, poursuit Amélie Carrère. Les tarifés, dont le prix des prestations auprès des bénéficiaires de l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA) est défini conjointement avec le département. Et les non tarifés, qui pratiquent le prix qu’ils souhaitent.» Mais il n’existe pas davantage de chiffrage disponible sur le nombre de services tarifés ou non, complexifiant un peu plus l’analyse de ce secteur.

Entre manque de personnel et manque de temps, les personnes âgées subissent de plein fouet les défaillances et les insuffisances de moyens de ces services. Sur les 30 000 appels reçus chaque année par le 3977, 75 % des faits signalés se déroulent à domicile. Pierre Czernichow l’assure : ce chiffre ne serait qu’une «goutte d’eau dans la mer», d’autant plus que lorsque la porte d’entrée est fermée, difficile de savoir ce qui se passe réellement à l’intérieur des maisons. Même si dans la majorité des abus (80 %), c’est la famille et l’entourage qui sont mis en cause, les professionnels apparaissent aussi comme maltraitants dans 20 % des situations. Le responsable du 3977 attribue ce service dégradé à «des responsabilités institutionnelles, parce que les professionnels ne sont pas en capacité de répondre aux besoins des personnes âgées», alors que la gérontocroissance – l’augmentation des effectifs de la population âgée – connaît un essor sans précédent.

Plannings surchargés, prestations expédiées

Un boom qui souligne les fractures structurelles avec les personnes chargées de répondre à ces besoins. Mathieu (1), auxiliaire de vie à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), en est bien conscient. Tous les jours, il jongle avec un planning surchargé. «Impossible d’être au bon endroit, au bon moment. Je donne le dernier petit-déjeuner à 10 heures et le premier repas à 10 h 15. Je fais mon travail quand j’ai le temps et pas quand la personne en a besoin.» Avec des prestations de 30 minutes, il n’a même pas le temps d’offrir une oreille attentive à ses bénéficiaires. «Lors de notre formation, on nous dit d’avoir une philosophie humaine, mais sur le terrain, c’est la logique de rentabilité qui prime : faire un maximum de choses en un minimum de temps. Ça devient comme à l’usine : ranger des boîtes dans un rayon de supermarché.»

Un «robot», c’est le terme qu’emploie Nathalie pour se décrire. Auxiliaire de vie pendant plus de vingt ans, la Nordiste a préféré arrêter de travailler à domicile et reprendre des études pour devenir aide-soignante en soins palliatifs. «Je ne supportais plus d’être maltraitante, confie-t-elle. La première chose que je faisais en arrivant chez un patient, avant même de dire bonjour, c’était de mettre la minuterie sur mon téléphone. On a tendance à oublier qu’on est face à des humains.» Un jour, alors qu’elle est employée par un Saad privé, une bénéficiaire s’étouffe en mangeant. Le temps de la sécuriser, elle est en retard pour son prochain rendez-vous. «Le bureau m’a engueulé et m’a demandé de me dépêcher pour bien pouvoir facturer la prochaine intervention…»

Epuisée par ces conditions de travail, elle bascule alors qu’elle s’occupe d’un bénéficiaire en fin de vie. «Je devais passer quatre fois par jour pour le change, mais je n’en faisais que deux. Je n’étais payée que pour quinze minutes alors que ça prenait plus de temps et j’étais toujours en retard. Il a eu des escarres assez dramatiques, et j’en étais responsable. Dix jours après, j’ai démissionné.» Depuis, elle a rejoint le collectif national «la Force invisible des aides à domicile», dont elle est aujourd’hui la responsable Hauts-de-France. Avec ses 6 000 collègues ralliés au mouvement, elle espère alerter sur les défaillances structurelles d’un secteur en pleine crise existentielle.

«Ils jouent au “Tetris” avec les plannings»

Maillon pourtant primordial de l’aide à domicile, c’est souvent la gestion qui fait défaut aux services. Responsable des plannings et les dossiers des bénéficiaires, le «bureau» est fortement pointé du doigt. «Le personnel est otage de la personne qui travaille au bureau : c’est elle qui détermine la qualité des soins. Mais quand le personnel n’est pas formé, c’est une catastrophe autant pour les bénéficiaires que pour les salariés», s’indigne Katia, ancienne responsable de secteur en Alsace à l’ADMR (Aide à domicile en milieu rural), un des plus anciens et importants réseaux d’association. Elle fustige la «maltraitance par incompétence» de ses collègues qui «jouent au Tetris avec les plannings» sans considérer les besoins du bénéficiaire. Elle raconte ainsi qu’un octogénaire a vu défiler chez lui dix-sept aides à domicile différentes en deux semaines. «Il m’a dit : “J’en ai marre de montrer mon cul à toute l’Alsace !”»

Loin des promesses d’une aide sur-mesure et attentive, le seul objectif semble trop souvent consister à remplir les plannings le plus possible pour faire du chiffre. Et alors que les arrêts de travail et les démissions s’accumulent, les contrats d’aide fleurissent. «Dans les plannings, on ne prend pas en compte les temps de trajet, grogne Katia. Les aides arrivent en retard, rognent sur les prestations, les bénéficiaires sont stressés, et ça ne peut pas bien se passer.» Et quand elle appelle la fédération régionale pour signaler qu’il lui manque du personnel pour s’occuper d’un bénéficiaire, on lui répond : «Vous envoyez personne et vous dites à la famille de se débrouiller.» Dégoûtée, elle a donc décidé de quitter la structure. «Pour eux, ce ne sont que des numéros, de simples comptes bancaires.» Contactée, Laurence Jacquon, directrice adjointe de l’ADMR, se dit «étonnée» de telles situations. Elle convient que les plannings évoluant tous les jours, quelques «couacs peuvent arriver» mais «assure faire au mieux pour répondre aux besoins des bénéficiaires». Elle soutient également que les temps de trajet sont systématiquement pris en compte dans les plannings.

Dans cette course à la productivité, des bénéficiaires sont même parfois oubliés, et disparaissent des plannings. C’est ce que dénonce Corinne (1), aide à domicile à l’ADMR de Lestrem, dans le Pas-de-Calais. «Un soir, on m’ajoute une prestation de dernière minute chez Thérèse, une dame atteinte de la maladie d’Alzheimer, raconte-t-elle. Quand j’ai poussé la porte, l’odeur m’a envahie. Thérèse était souillée de diarrhée et d’urine. En demandant des explications à ma direction, je me suis rendu compte qu’ils avaient oublié de lui envoyer quelqu’un dans la journée. Cette pauvre femme était seule depuis le matin, sans eau, sans nourriture, et sans possibilité d’aller aux toilettes.» Une maltraitance comme tant d’autres que Corinne pourrait citer à la pelle.

«Tous les jours, je me sens maltraitante»

Sarah, elle aussi auxiliaire de vie dans une ADMR, s’étend sur les dangers du manque de communication entre le personnel et le bureau. «On n’a aucun suivi sur nos dossiers, personne pour nous guider ou répondre à nos questions. On est lâchés dans la nature.» Avec le risque derrière, de mal faire : ne pas surveiller un problème de santé ou préparer un repas sans savoir que le bénéficiaire ne mange que des aliments mixés… «Quand on demande des précisions au bureau, ils nous répondent qu’ils ne peuvent pas connaître tous les dossiers. Tous les jours, je me sens maltraitante.» Laurence Jacquon admet que des oublis sont possibles, mais que ce situations, si elles se produisent, «doivent être marginales». Elle déplore d’ailleurs que, malgré plus de 170 000 salariés et bénévoles, il lui manque toujours 10 000 aides à domicile.

Ces conditions de travail et cette cadence infernale sont à l’origine d’une crise de vocation dans le secteur. Alors même que tous les services cherchent à embaucher, les intéressés se font timides. «On a organisé un job dating, personne n’est venu», illustre Juliette Coanet, auxiliaire de vie à Nantes. Selon un rapport sur le grand âge réalisé en 2019 par Dominique Libault, directeur de l’Ecole nationale supérieure de sécurité sociale de Saint-Etienne, et qui alerte sur la société de la longévité, 77 % des Saad rencontrent des difficultés à recruter. D’ici 2030, le besoin en personnel devrait s’accentuer davantage avec le vieillissement de la population : 224 000 postes d’aides à domicile resteraient non pourvus, selon une étude de la Dares publiée en mars 2022.

Une des solutions pour remonter la pente : augmenter les salaires «qui sont souvent au smic voire en dessous, souligne l’économiste Amélie Carrère. Le taux de pauvreté est d’ailleurs plus élevé pour ces métiers avec 17,5 % de ménages pauvres contre 6,5 % pour les autres salariés.» Une mesure pourtant impossible pour les Saad dont les tarifs sont fixés et financés par les conseils départementaux au titre de l’APA. «A Paris, on peut recevoir jusqu’à 22,70 euros pour une heure d’aide à domicile, détaille Florence Delobelle, directrice d’un SPASAD (service polyvalent d’aide et de soins à domicile)dans la capitale. Ce qui ne couvre que le temps de travail : pas le temps de trajet, les congés, les formations, ou les frais de structure.» Une heure de travail lui reviendrait, elle, à 31 euros, soit 8 euros de plus.

Tarifs insuffisants

Un constat que confirme le Haut Conseil de la famille de l’enfance et de l’âge (HCFEA) dans un rapport paru en avril 2020 : «Les statistiques connues, bien que partielles, montrent que beaucoup [des Saad tarifés] se voient appliquer des tarifs ne couvrant pas leur coût de production, avec des répercussions notables, et aujourd’hui bien documentées, sur les conditions de travail et la qualité de l’aide apportée aux usagers.» Ce déficit pousse ainsi les administrateurs de la structure associative de Florence Delobelle à lui demander de réduire les coûts de personnel, en poussant vers la sortie ses salariées anciennes et diplômées. «La maltraitance naît là. Le modèle n’est pas rentable et incite l’embauche des personnes non formées qui risquent de ne pas savoir répondre aux besoins des bénéficiaires.» Le HCFEA appelle ainsi à une revalorisation des tarifs, «indispensable pour permettre aux Saad de réaliser les prestations que l’on peut légitimement attendre d’eux».

Cette course à l’économie n’épargne évidemment pas les structures privées tarifées. Dafna Mouchenik, directrice de LogiVitae, service d’aide à domicile basé à Paris, dénonce elle aussi l’insuffisance des ressources accordées. «Une personne complètement alitée va, au mieux, avoir le droit à deux heures d’aide par jour financées par l’APA alors qu’il lui en faudrait au moins six. Et ce sont souvent des personnes plutôt pauvres, qui ne peuvent pas se permettre de rajouter des heures et de les payer de leur poche.» Elles le peuvent d’autant moins que, contrairement aux Ehpad, les «bénéficiaires» doivent souvent supporter toutes les dépenses matérielles. Avec des conséquences parfois très dures. «J’ai vu des gens nettoyer leurs protections et les faire sécher sur le radiateur parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’en acheter. Je suis obligée de faire appel aux dons et des fois, ce sont les auxiliaires de vie elles-mêmes, avec leur salaire de misère, qui leur en achètent», se désole Dafna Mouchenik, qui souhaiterait une prise en charge de ces fournitures par l’Assurance Maladie.

Des cas de maltraitances ignorés sur l’autel du chiffre

Cet objectif quasiment inaccessible de rentabilité pour les structures privées engendre des dérives et encourage certains services à tout faire pour garder leurs contrats. Quitte à mettre les usagers en danger. «Mon bénéficiaire battait sa femme, se rappelle Nathalie, alors employée par une franchise. Un lundi matin, je la retrouve ensanglantée, étendue sur le carrelage de la cuisine.» L’auxiliaire de vie contacte les pompiers, son employeur, et fait une fiche signalétique pour maltraitance… Une procédure justifiée qui lui sera pourtant reprochée par sa direction. «Pour eux, un dossier, c’est une facturation. J’y travaillais 120 heures par mois, soit 600 euros qu’ils ne voulaient pas perdre.»

Dans le Nord, Corinne a connu une situation semblable alors qu’elle travaillait pour une association locale. «La dame dont je m’occupais s’entendait très mal avec sa fille. Celle-ci m’a dit : “Si elle ne se laisse pas faire, tu la pousses ou tu la frappes.”» Choquée par de tels propos, elle prévient sa direction qui refuse d’intervenir mais la convoque. «Elle m’a signifié que si je continuais, j’allais perdre des bénéficiaires et donc de l’argent. Pour elle, la personne ne représentait rien. J’en ai fait une dépression», se remémore-t-elle difficilement. Aujourd’hui, elle envisage de démissionner.

Face à cette pression, les aides à domicile pourraient être tentées de ne pas dénoncer les situations de maltraitances, alors qu’elles sont en première ligne pour les détecter. «Il faut former les professionnels à repérer la maltraitance dès le début, et leur donner le temps d’en discuter, d’analyser et de trouver des solutions», insiste Pierre Czernichow, de la Fédération 3977. Dans cette lignée, le ministère de la Santé a commandé, en janvier 2021, une enquête nationale sur les maltraitances à domicile envers les personnes âgées et les adultes en situation de handicap.

La synthèse, pas encore rendue publique mais que Libération a pu consulter, révèle que tous les professionnels consultés ont été confrontés à au moins une situation de maltraitance. Dans la majorité des cas, ces violences sont commises par des proches aidants, dépassés par leur mission. Cependant, «ce sont les aides à domicile et les auxiliaires de vie qui ont le plus de mal à qualifier ces situations», estime l’étude. Les conditions de travail dégradées de ces professions ne seraient pas propices au repérage et au signalement : personnel peu qualifié, peu formé, et isolé. Et l’enquête de juger «primordiale» la revalorisation de ces métiers et le droit à la formation.

Des recommandations que soutient Véronique Godet, référente bientraitance à l’Adar 44, à Nantes. Elle rappelle d’ailleurs qu’une journée de sensibilisation au repérage de la maltraitance est obligatoire dans les six mois qui suivent l’embauche pour chaque aide à domicile, «même si tout le monde ne le fait pas». Pour renforcer cette formation plutôt légère, sa structure en propose une plus poussée de trois jours, mais seules trente aides à domicile y ont participé en 2021, regrette-t-elle. Véronique Godet appuie : «Il faut faire davantage pour lutter contre la maltraitance et imposer un référent bientraitance dans toutes les structures serait un bon commencement.» Des efforts qui resteront vains si elle ne parvient pas à dénicher les 250 aides qui lui manquent pour prendre soin de ses 14 000 bénéficiaires. Elle résume ainsi l’équation : «On doit recruter. Sans personnel, impossible d’assurer convenablement les plans d’aides et prendre soin de nos personnes âgées.»

(1) Tous les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.

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18 avril 2022

Synthèse résultats Présidentielles 2022 1er tour

 







LREM - Emmanuel MACRON RN - Marine LE PEN LFI - Jean-Luc MELENCHON
4ème Circonscription  





 
% % % ùm
EAUBONNE  
31,5% 13,5% 27,7%
ERMONT  
29,7% 13,7% 32,1%
FRANCONVILLE  
26,6% 17,3% 31,9%
MONTLIGNON  
32,1% 15,7% 17,0%
SAINT LEU LA FORET



32,2% 14,5% 24,5%
SAINT PRIX  
33,8% 17,4% 20,9%

   



4ème CIRCONSCRIPTION     30,0% 15,1% 28,6% =

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16 avril 2022

En finir avec le psychodrame de la présidentielle

Notre régime présidentiel aboutit à une concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne. Sans l’abandonner, des réformes sont envisageables pour mettre fin à cette spécificité française.

par Jean Quatremer, correspondant européen

publié le 15 avril 2022 à 15h14

Avec la qualification, pour la troisième fois depuis 2002, d’un leader d’extrême droite pour le second tour de la présidentielle, cette élection s’est transformée en un choix entre, non pas deux partis de gouvernement, mais entre deux régimes, l’un républicain, libéral et européen, l’autre autocratique, illibéral et nationaliste. La démocratie peut-elle ainsi être remise en cause sur un coup de dé tous les cinq ans en sachant qu’un jour où l’autre un ou une populiste d’extrême droite ou de gauche radicale finira par arriver au pouvoir, puisque c’est à cela que se réduit aujourd’hui l’opposition en France ?

Il s’agit d’une spécificité française, car dans les autres démocraties occidentales, il est rare qu’une élection emporte de telles conséquences, y compris lorsque des partis populistes accèdent au pouvoir, tout simplement parce qu’il s’agit de démocraties parlementaires dotées de contrepouvoirs solides et que le système électoral soit élimine les extrêmes (comme au Royaume-Uni) soit oblige les partis à s’allier entre eux et à trouver des compromis.

Royauté élective

En revanche, le régime présidentiel français, créé par la constitution de la Ve République, aboutit à une concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne dont même le président américain ne pourrait rêver, puisque le président de la République française, politiquement irresponsable durant cinq ans, s’appuie sur une majorité qui lui doit tout à l’Assemblée nationale, le Sénat n’ayant (presque) aucun pouvoir. La crise du Covid-19 en a donné une illustration paroxystique puisque le chef de l’Etat a pu décider seul de suspendre ou de limiter la plupart des libertés fondamentales sans en référer à personne, la justice constitutionnelle et administrative ayant renoncé à exercer le moindre contrôle pour ne pas entraver l’action de l’exécutif au nom de «l’urgence sanitaire», en réalité un état d’exception qui tend à devenir la règle. Il est d’ailleurs symbolique que la campagne de 2022 se déroule, sans aucune raison objective, sous un régime d’état d’urgence, ce qui est sans précédent dans l’histoire de la République et sans équivalent en Occident.

Les travers de ce régime présidentiel ont été gravement accentués par le passage du septennat au quinquennat et surtout l’inversion du calendrier électoral. Le premier, voulu à la fois par Jacques Chirac et Lionel Jospin, a été créé à la suite du référendum de 2000 qui a vu une abstention massive (près de 70%) et un nombre record de bulletins blancs ou nuls (16%). Dans une démocratie fonctionnelle, la réforme aurait dû être abandonnée vu le peu d’adhésion populaire, ce qui n’a pas été le cas. Mais, plus grave, cette réforme a été suivie, en 2002, par l’inversion du calendrier électoral afin que les législatives succèdent à la présidentielle, ce qui fait dépendre les députés du président élu, et rendait ainsi difficile une absence de majorité (en 2017, les Français se sont d’ailleurs massivement abstenus alors qu’ils auraient pu obliger Emmanuel Macron à une cohabitation). Or, le septennat et le décrochage automatique des législatives qu’il implique, sauf dissolution anticipée, peuvent déboucher sur des périodes de cohabitation (François Mitterrand entre 1986 et 1988 puis entre 1993 et 1995, Jacques Chirac entre 1997 et 2002) qui évite cette concentration excessive des pouvoirs. A partir de 2002, on est donc passé d’un régime présidentiel à un régime hyperprésidentiel ou à une royauté élective qui laisse les mains libres au locataire de l’Elysée. Il est donc urgent de sortir de cette concentration des pouvoirs, seul moyen d’éviter des psychodrames à répétition.

Véritable contrepouvoir

Bien sûr, l’idéal serait de revenir à un régime parlementaire dans lequel le président inaugurerait les chrysanthèmes. Mais ne rêvons pas. Sans abandonner le régime présidentiel, plusieurs réformes sont envisageables. On pourrait, par exemple, inverser le calendrier électoral (ce qui nécessite une simple loi organique) afin que ce soit le président qui procède du Parlement et non l’inverse. Il serait imaginable d’aller plus loin en modifiant la Constitution afin de revenir au septennat, de supprimer la possibilité de dissoudre l’Assemblée et de donner au Parlement la maîtrise de son ordre du jour. Dans cette configuration, il serait logique que le Premier ministre, dans le cadre d’une Assemblée nationale qui deviendrait ainsi indépendante du chef de l’Etat, soit le chef des armées, sauf si on passe à un régime présidentiel à l’américaine qui permettrait de couper les liens entre les branches législative et exécutive. Il faudrait évidemment injecter une dose massive de proportionnelle afin d’éviter la domination d’un seul parti et que toutes les forces politiques soient représentées afin de les contraindre à faire des compromis.

Le pouvoir judiciaire devrait aussi être renforcé afin de créer un véritable contrepouvoir autonome. Ainsi, la procédure de nomination des membres du Conseil constitutionnel reviendrait in fine au seul Parlement sur proposition du chef de l’Etat. Cela éviterait qu’on y envoie des obligés qui n’ont guère de compétences juridiques… De même, le Conseil d’Etat, dont les membres sont en général passés ou vont passer par les cabinets ministériels, devrait être supprimé ou plutôt réduit à sa seule branche de conseil du gouvernement, le reste de ses compétences revenant au juge judiciaire, et, enfin, le parquet devenir totalement indépendant.

Avec ces réformes, la démocratie française retrouverait sa vigueur et surtout cela éviterait qu’un parti extrémiste dispose, à la suite d’un mouvement de mauvaise humeur du corps électoral, de l’ensemble des leviers du pouvoir. Si Emmanuel Macron est réélu, ce sera sa responsabilité historique d’empêcher que la France puisse un jour sombrer dans l’illibéralisme.

Posté par Luc Fricot à 11:40 - Permalien [#]

14 avril 2022

Second tour Macron-Le Pen: lettre ouverte à la jeunesse tentée par l’abstention

Pour le philosophe Marc Crépon, la démocratie ne consiste pas toujours à choisir le meilleur mais parfois d’éviter le pire. Après viendra le temps d’exprimer son opposition, sans concession.

par Marc Crépon, Philosophe

publié le 11 avril 2022 à 19h54

Beaucoup d’entre vous, déçus par le premier tour des élections, envisagent de bouder les urnes, le 24 avril prochain, convaincus que donner votre vote à Emmanuel Macron ou à Marine Le Pen revient au même. L’un et l’autre incarnent à vos yeux une politique désastreuse, qu’en aucun cas vous ne voudriez soutenir à l’avance ou cautionner par votre suffrage. Je comprends la colère qui vous anime, j’entends vos arguments et votre défiance à l’encontre d’un président dont, peut-être, comme moi et comme tant d’autres électeurs de gauche, vous avez contribué à l’élection, il y a cinq ans, pour faire à nouveau barrage à l’extrême droite.

Vous avez le sentiment d’avoir été floués, trahis, et vous n’avez aucune difficulté à égrener vos griefs. Ils sont justifiés. Comme vous, j’ai présent à l’esprit les images qui n’ont fait, ces cinq dernières années, que brouiller les cartes ; je me souviens des conditions inhumaines du démantèlement des camps de migrants et avec lui du durcissement des conditions de leur non-accueil, j’ai en mémoire les violences policières qui ont réprimé le mouvement des gilets jaunes, je n’ai pas oublié l’arrogance, les marques de mépris, l’indifférence à la misère sociale qui auront levé tous les doutes, s’il y en avait, sur l’ancrage idéologique de sa pensée. Surtout, je me rappelle avoir, l’espace de quelques semaines à peine, imaginé et espéré que, peut-être, l’élection de ce nouveau président entraînerait une réelle modernisation de la démocratie, qu’elle consacrerait un exercice du pouvoir moins vertical… et combien cet espoir, vain et naïf, fut déçu. Vous vous dites, dès lors, que vous avez «déjà donné» et que vous n’allez pas vous «faire avoir» une deuxième fois.

Savoir discerner le risque de la catastrophe

Notre idéalisation de la démocratie voudrait que lorsque nous votons pour un candidat, nous soyons portés par le désir de le voir réaliser son programme et par le crédit minimal que nous apportons à sa capacité de donner à notre existence, individuelle et collective, ouverte sur l’avenir, un nouveau souffle. Nous aimerions accorder notre soutien à quelqu’un qui pourrait, à nouveau, nous faire rêver d’une nouvelle chance accordée à ceux et celles pour lesquels la politique semble n’avoir jamais d’yeux ni d’oreille : ses laissés-pour-compte, dont le malheur est le «reste muet». Ecrivant «nous», je songe plus particulièrement à tous ceux et celles d’entre vous, dont le choix se sera porté, au premier tour sur un candidat dit «de gauche», et que, une fois de plus, des divisions indignes ont privés de la possibilité de poursuivre leur rêve au second tour. Mais la démocratie ne consiste pas toujours, malheureusement, à choisir le meilleur. Elle est aussi parfois – et il serait redoutable de l’oublier – d’éviter le pire. Plus que jamais nous avons donc besoin d’exercer notre esprit critique, en nous souvenant que son éveil n’est peut-être jamais autant nécessaire que dans des circonstances dramatiques, quand celles-ci exigent de nous, avec une certaine urgence, de savoir discerner le risque de la catastrophe, avec son cortège d’injustices accrues.

Il me faut donc vous parler du pire qui pourrait venir, pour vous redonner le désir d’empêcher qu’il arrive. Choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen n’est pas choisir entre Charybde et Scylla, car leurs programmes, leurs pensées ne sont pas ancrées dans la même histoire, pas plus que leur analyse du présent et l’avenir qu’ils promettent ne sont les mêmes. La politique «identitaire» que projettent la présidente du Rassemblement national et ses partisans vindicatifs est animée d’un esprit de vengeance et d’un ressentiment contre le temps. Elle se nourrit du fantasme d’une «identité nationale» restaurée, au nom d’une vision de la France qui, parce qu’elle ne correspond à aucune réalité, ne pourra s’imposer autrement que par la violence. Quelle violence ? Celle de mesures discriminatoires, attentatoires aux droits et aux libertés, contraire aux valeurs et aux principes, sur lesquels tant bien que mal la République repose. Ne vous y trompez pas ! Gardez-vous d’imaginer que sa venue au pouvoir serait sans effet sur l’éducation, sur la culture, le monde associatif, sur leur soutien et leurs vecteurs : tous ces lieux, ces institutions, éducatives et culturelles, ces associations, les journaux, les radios, les programmes télévisuels qui permettent à chacun et chacune de vous d’inventer sa propre singularité. Cela arrivera, de façon brutale ou insidieuse. Cela s’est vu partout où, en Europe ou ailleurs, des partis politiques se réclamant de la même idéologie, ont entrepris de transformer et contrôler la société qu’ils gouvernent d’une main de fer.

Main de fer et mise au pas

Il faut vous représenter cette main de fer. Elle est sans commune mesure avec l’arrogance et la suffisance du pouvoir auxquelles vous êtes habitués. Vous percevez les mesures libérales du président sortant, sa politique sociale, son exercice du pouvoir comme une violence. Et vous avez de bons arguments pour étayer votre diagnostic intransigeant. Mais cette violence, de quelque façon qu’on l’analyse, n’est pas de même nature que cette mise au pas de la population, pleine de haine et de rancœur qui aura toujours constitué, dans l’histoire, l’apanage des régimes extrêmes, nostalgiques de la discipline, de l’ordre et d’une autorité prompte à réprimer et museler toute forme d’opposition et de contestation. Comment ? En grignotant, une à une, les libertés, en s’attaquant au pluralisme démocratique, en jouant des passions négatives qui divisent la société pour la fracturer, dresser les uns contre les autres, offrir en pâture à la population matraquée de ses slogans à l’emporte-pièce des boucs émissaires, que leur différence (de couleur de peau, d’origine, de religion, de mœurs, de culture, de pensée) suffira à désigner pour cible. Le Rassemblement national, si vous le laissiez prendre le pouvoir, n’aura pas de mal à le faire. Cela fait des décennies que son discours vindicatif s’y emploie, cela fait des décennies que ses dirigeants rêvent de mettre en actes, de traduire dans la réalité le poison que lentement mais sûrement leur rhétorique potentiellement meurtrière, leurs outrances et leurs provocations verbales ont distillé dans les veines de la société. Je ne vous donne pas de leçon… et vous n’avez pas à en recevoir. Vous savez tout cela aussi bien que moi, mais vous êtes en colère… et je ne voudrais pas que dans quelques semaines, quelques mois, vous vous réveilliez en vous disant : «C’est arrivé, on nous avait prévenus, nous le savions… et nous n’avons rien fait pour l’empêcher.»

Cette élection est triste, elle n’est plus ennuyeuse, parce que le risque est réel que son résultat tourne au cauchemar. Quel que soit le résultat du 24 avril, il ne vous rendra pas heureux. Vous n’aurez pas désiré ce qui arrivera. Vous serez, nous serons dans l’opposition, mais selon le nom qui sortira des urnes, la résistance ne sera pas la même. Il faut donc mettre les choses dans le bon ordre : éviter le pire tout d’abord, descendre dans la rue ensuite. Car il n’est pas vrai que le pouvoir ne lui appartient pas. Il est nécessaire qu’elle y prenne sa part. Et ce qu’il faudra faire savoir, rappeler au président sauvé de la défaite et de l’humiliation, c’est qu’il vous est redevable de cet évitement… et que vous n’entendez pas qu’il l’oublie sous prétexte que sa légitimité démocratique lui laisserait les mains libres pour vous faire avaler de nouvelles couleuvres. C’est alors que viendra le temps d’exprimer inlassablement votre refus sans concession. Il est vrai qu’on a pu parfois être tenté par le pire, en s’imaginant que le meilleur en sortirait, qu’il était, en d’autres termes, la condition d’un grand soir, dès lors qu’une fois arrivé, il unirait contre lui les forces du progrès. Mais ce n’est jamais ainsi que les choses se passent. Le pire est durable. Et, une fois qu’il est arrivé au pouvoir, il n’y a pas de moyen, pas de ruse ni de violence, de confiscation des libertés, qu’il ne se retienne de mettre à son service, pour s’y maintenir. La politique est un art de l’anticipation… et c’est maintenant qu’elle nous requiert.

Posté par Luc Fricot à 18:04 - Permalien [#]

02 mars 2022

Russie : Fillon, le scandale qui cache la forêt des trafics d’influence

L’ex-Premier ministre a fini par démissionner des conseils d’administration des groupes russes où il siégeait. Mais au-delà de son cas, si ces conseils s’ouvrent à tant d’anciens leaders politiques, c’est que leurs entreprises y gagnent un réseau précieux, permettant d’orienter les décisions publiques affectant leur activité.0

 

par Anne-Laure Delatte, Chargée de recherches au CNRS (Leda, université Dauphine), créatrice du podcast Un shot d'éco

publié le 1er mars 2022 à 15h48

Au lendemain de la sidération collective face à l’irruption d’une guerre aux portes de l’Europe, dans l’entrelacs d’informations effrayantes, François Fillon faisait preuve d’une indécence crasse. Contrairement à ses homologues, il refusait de démissionner des conseils du groupe pétrochimique russe Sibur et du groupe pétrolier national russe Zarubezhneft. En effet, dès le 25 février, Matteo Renzi, un ex-Premier ministre italien démissionnait du conseil d’administration d’une société russe ; l’ancien Premier ministre finlandais quittait le conseil de la plus grande banque russe, l’ancienne chancelière autrichienne celui de l’entreprise ferroviaire russe, etc. Ces démissions individuelles étaient présentées dans la presse comme un geste politique équivalent à des sanctions économiques et financières imposées à la Russie. François Fillon, lui, a fini par céder à la pression et a annoncé sa démission deux jours après tout le monde dans le JDD.

Toutefois, malgré tout le mépris que inspirent les hés

itations de cet homme, il semble que la vraie nouvelle ne résidait pas dans sa décision tardive. Ce qui devrait retenir notre attention, c’est la participation de tous ses ex-Monsieur-Madame-j’ai-eu-un-immense-pouvoir-politique aux conseils d’administrations de grandes entreprises. Rappelons que ce fameux conseil est l’assemblée la plus haute dans une entreprise. Pourquoi est-ce important ? Parce que si les grandes entreprises offrent un siège aux ex-leaders, c’est évidemment qu’elles y gagnent. Quoi donc ? Un réseau d’influence qui permet potentiellement d’orienter des décisions publiques affectant leur activité. Un·e ou ancien·ne Premier·ère ministre peut passer le bon coup de fil aux bonnes personnes, écrire une tribune bien placée dans la presse, organiser un dîner avec des amis en fonction pour sensibiliser aux enjeux d’une loi qui dérange.

L’arbre qui cache la forêt

Ce qui se joue, c’est donc du potentiel trafic d’influence. Or, le cas révélé jeudi est l’arbre qui cache la forêt. En effet, cette pratique est commune et bien documentée. Le premier papier qui s’est intéressé aux effets des connexions politiques des grandes entreprises date de 1990 (1). Son auteur, Brian E. Roberts, s’est servi du décès inattendu d’un sénateur américain Henry Jackson. Brian E. Roberts a identifié les sociétés cotées en Bourse où Henry Jackson siégeait. Puis, il a identifié celles qui avaient une connexion avec son successeur au Sénat. Résultat : le cours des actions des sociétés liées au sénateur Jackson a baissé en réaction à la nouvelle de son décès tandis que le cours des sociétés affiliées à son successeur a augmenté. Autrement dit : les investisseurs ont bien compris tout le bénéfice tiré d’un Monsieur-Madame-j’ai-du-pouvoir-politique dans son conseil d’administration. Quand il ou elle meurt, le prix de l’action baisse car l’entreprise perd ce privilège.

Il y a presque vingt ans, l’universitaire américaine Mara Faccio produisait la première étude révélant l’ampleur de ces pratiques à l’échelle mondiale en collectant les données de plus de 20 000 entreprises cotées dans 47 pays (2). Elle trouvait au moins une entreprise qui comptait un politique dans son conseil d’administration au sein de 35 des 47 pays de son échantillon. Au total, 500 entreprises sur 22 000 étaient «connectées» à un politicien ou à une politicienne. Et dans certains pays, les connexions politiques étaient plus courantes que dans d’autres. En Russie, les entreprises connectées représentaient au moment de son étude… 87% de la capitalisation boursière, c’est-à-dire de la valeur de capital de toutes les entreprises cotées. Enfin, comme Brian E. Roberts, elle montrait que les entreprises connectées bénéficient d’une meilleure valorisation boursière et ajoutait qu’un ou une Première ministre dans un conseil rapporte plus qu’un ou une membre de Parlement.

C’est pourquoi j’insiste que au-delà de la turpitude de François Fillon, la vraie question porte sur ces pratiques problématiques. Le fait que le cours d’action d’une entreprise varie avec son niveau de connexion suggère que les politiques usent leur influence en faveur de ces mêmes entreprises. Il est donc légitime d’interroger l’effet de ces pratiques sur l’intérêt général. Pour le défendre, on pourrait interdire que d’anciens élus siègent aux conseils d’administration d’entreprises. J’admets que cette proposition paraît bien dérisoire au regard de l’enfer ukrainien actuel. Je crois néanmoins qu’un conflit armé n’est pas sans rapport avec un système de pensée qui néglige l’intérêt général. En attendant qu’on change ce système-là, mes pensées émues et solidaires vont au peuple ukrainien.

(1) «A Dead Senator Tells No Lies : Seniority and the Distribution of Federal Benefits», de Brian E. Roberts, in American Journal of Political Science, 31-58, (1990).

(2) «Politically Connected Firms»,deMara Faccio, inAmerican Economic Review, 96 (1), 369-386, (2006).

Posté par Luc Fricot à 10:55 - Permalien [#]

23 février 2022

C’est quoi, un «électeur de gauche»?

Pour Philippe Delacote, chercheur, il n’est pas concevable d’être de gauche et de voter pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle. Car à l’épreuve du «réalisme» et du «pragmatisme», on ne risque pas de changer la vie.

 

par Philippe Delacote, Directeur de recherches à l'Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae)

publié le 22 février 2022 à 21h38

Dans son édition du 21 février, Libération se penche sur ces électeurs de gauche qui vont revoter Macron au premier tour. D’une part, ces témoins soulignent l’absence de candidat et de projet crédible à gauche (à noter que le nom de Mélenchon n’est jamais évoqué). De l’autre, la menace toujours plus persistante de l’extrême droite, l’omniprésence médiatique de ses thématiques, et une forme d’hégémonie de la parole de droite conduisent ces électeurs à envisager le recours au «vote utile», selon leurs termes. A la lecture de cet article, et n’étant pas un spécialiste de la question, je me demande en quoi ces électeurs sont de gauche. Plus globalement, et alors que mon papa me disait encore le week-end dernier que «mais la gauche, la droite, c’est dépassé tout ça !», qu’est-ce qu’un électeur de gauche ?

Il serait trop facile de balayer d’un revers de la main ces témoins en leur refusant le label : «Puisqu’ils votent Macron, ils ne sont pas de gauche, CQFD». Se réclamer d’une gauche dite pragmatique est-il un stigmate indélébile interdisant tout accès au prétendu «peuple de gauche» ? Pour autant, suffit-il d’avoir toujours voté socialiste, au-delà des multiples renoncements de celui-ci, pour obtenir le qualificatif ? Cependant, malgré mon élan œcuménique, et pour de multiples raisons, je n’arrive pas à considérer qu’un électeur de gauche puisse voter Macron dès le premier tour, et je vais modestement tenter d’expliquer pourquoi.

L’argument imparable du réalisme

Tout tourne autour de ce terme : «pragmatique». Que souligne-t-il ? Que certes, «le gauchiste pragmatique» est pour le progrès social, contre les discriminations et les inégalités, pour de meilleurs services publics et pour une écologie de société. Qui serait contre ? Mais que ces idéaux se doivent d’être réalistes, et derrière «réalistes», il y a cet implicite que le marché est trop puissant, qu’on lui a laissé les clés du camion et que seuls de petits ajustements à la marge restent possibles. Menaces conjointes de la dette, de la fuite des grandes fortunes et de leurs promesses de ruissellement, des délocalisations d’entreprises, de la perte de compétitivité et autres épouvantails libéraux ; depuis le fameux virage de la rigueur de 1983 (dédicace à mon prof de SES en terminale), toute politique frontalement redistributive, tout projet d’envergure d’amélioration des services publics ou de refonte écologique se voit opposé l’argument imparable du réalisme.

Derrière ce prétendu réalisme, la gauche en costume gris refuse, au-delà des belles formules (vous vous rappelez, «Mon ennemi, c’est la finance» ?), de se confronter aux puissances aveugles de l’économie de marché, d’assumer les intérêts divergents de différents groupes sociaux et le pouvoir disproportionné de certains, de mettre clairement en avant qu’une politique de gauche ambitieuse risque fort de mettre la main au portefeuille des plus fortunés et favorisés d’entre nous. En résultent des mesurettes peu convaincantes, un abandon des classes populaires et des précaires, un aveuglement face aux discriminations, un désinvestissement dans l’éducation et la santé, voire carrément des politiques d’offre et les vœux pieux d’un hypothétique ruissellement. D’où la confusion de mon cher père sans doute, et de nombreux électeurs probablement, qui ne voient guère de différence entre des politiques et propositions PS, LREM ou LR. «Changer la vie», proposait François Mitterrand en 1981. De changer la vie, il n’est plus question.

Au total, au-delà des quelques concepts mobilisateurs évoqués plus haut, je comprends de moins en moins en quoi consiste cette gauche qui se dit pragmatique. Alors quand, après la suppression de l’ISF, après les répressions violentes des manifestations, après Darmanin et «je m’étouffe», après la lutte contre les pseudos islamogauchistes et les pseudos wokes, ses électeurs envisagent de voter à nouveau Macron, j’ai l’impression que autour du terme pragmatique, tout ça ne tourne définitivement pas rond.v

Posté par Luc Fricot à 19:30 - Permalien [#]

19 février 2022

Présidentielle Fabien Roussel «va voter Mélenchon»

/Fabien Roussel

«Je voterai Mélenchon»

Eux deux ont bien plus en commun qu’un nom et un prénom. Tout comme son homonyme candidat du PCF à l’élection présidentielle, Fabien Roussel est engagé en politique. A gauche, bien sûr. Dès ses 15 ans, en 1988, il adhère au Mouvement des jeunes socialistes puis au Parti socialiste jusqu’en 2015. Sous cette étiquette, il a même été adjoint au maire d’Eaubonne, dans le Val-d’Oise. Mais aujourd’hui, la rupture est consommée. «J’ai été déçu de la politique de François Hollande et Manuel Valls. Le PS paie sa dérive libérale : les valeurs de gauche ont été abandonnées et les électeurs sont déboussolés», analyse-t-il pour tenter d’expliquer les sondages abyssaux de leur candidate Anne Hidalgo.

On s’empresse alors de lui demander s’il pourrait voter pour son homonyme. Mais l’homme de 47 ans raisonne «vote utile». Son suffrage ira donc vers Jean-Luc Mélenchon au premier tour, lequel est mieux placé dans les sondages. Pourtant, Fabien Roussel apprécie plutôt le candidat communiste : «Il a un discours républicain qui me plaît et je partage ses analyses économiques et sociales. En revanche, le fait qu’il ait manifesté en compagnie du syndicat de police Allianc

L’engagement politique, notre Fabien Roussel l’a délaissé au profit du syndicalisme. Il est représentant Force ouvrière dans la boîte d’assurances où il travaille. Il lui arrive pourtant d’être contacté par des militants communistes qui le confondent avec le secrétaire national du PCF. «Alors qu’on ne se ressemble pas du tout», raille celui qui porte des petites lunettes sous un crâne dégarni.

Depuis 2014, ils vivent avec sa femme et ses deux enfants dans l’Oise, dans la région des Hauts-de-France. Le Fabien Roussel rouge y était candidat lors des élections régionales de 2015. C’est à cette époque que le nôtre a découvert son existence. «En tombant sur son affiche électorale, ma femme a cru avoir une hallucination. Le soir en rentrant, elle m’a demandé pourquoi je m’étais présenté à ces élections sans la prévenir», s’amuse-t-il. Depuis, les deux ont déjà échangé quelques mots sur Facebook, se sont même proposés de se rencontrer. Mais cette prise de contact est restée lettre morte.

e m’a dérangé.»

Posté par Luc Fricot à 19:11 - Permalien [#]

05 février 2022

Anne Hidalgo: «Etre président, ce n’est pas la Star Ac»

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Commençons par une question qui ne va pas vous plaire : pourquoi continuer cette campagne ?

Parce que je porte des idées, des valeurs, un projet. Parce que je suis la candidate légitime de cette gauche républicaine, sociale-démocrate, écologiste, qui a beaucoup apporté à notre pays en matière sociale, environnementale, qui a permis de grandes avancées sociétales. C’est cette gauche-là qui gagne partout en Europe, qui accepte d’être en responsabilité, de se confronter à la réalité pour pouvoir la changer.

Comment expliquez-vous ces très mauvais sondages ?

Je n’ai pas à les «expliquer». Je fais mon travail. La campagne commence à peine et intéresse peu de monde à cause du Covid, dans un contexte où la politique est présentée comme un show avec une prime à la vulgarité, l’outrance, la violence. Je ne serai jamais de ce côté-là. Je ne suis ni dans la protestation ni dans l’idée de faire prospérer une niche électorale. Cette gauche que j’incarne avance aussi des mesures bien plus radicales que celles la France insoumise.

Par exemple ?

Une augmentation de 15 % du smic. Et ce n’est pas un chiffre lancé comme ça en l’air ! Si l’augmentation des bas salaires avait suivi le même rythme que celle des hauts salaires, ils seraient de 15 % au-dessus du niveau d’aujourd’hui. Ce sont des mesures de rattrapage, mais très radicales. Autre exemple, sur l’écologie : je propose une planification, la prise en charge intégrale des frais de rénovation des logements pour éviter les passoires thermiques, la possibilité d’avoir, en leasing, un véhicule électrique au prix d’un véhicule thermique… Je m’adresse là aux classes moyennes, aux catégories populaires. J’incarne des propositions, des idées. Je suis donc légitime à porter cette candidature et je vais continuer. Voilà pourquoi je suis là et je serai encore là demain.

La gauche est pourtant très divisée et inaudible sur le fond. On imagine que, forcément, vous tentez d’analyser les raisons de ces difficultés… Y a-t-il eu, chez vous, une remise en question de votre campagne ?

Je suis dans le combat. Vous savez, je m’inspire beaucoup des sportifs de haut niveau. Ils regardent évidemment leurs adversaires mais ils sont surtout concentrés sur leur match, leur propre jeu. Comme eux, je suis organisée avec une équipe qui me soutient. Vous êtes des observateurs. Je suis dans l’engagement, pas le commentaire.

Les sportifs regardent aussi leurs performances. Vous êtes arrivés seulement cinquième à la Primaire populaire… Comment se remettre d’une telle contre-performance ?

(Elle sourit). Oh, on s’en remet très bien… Avec beaucoup de distance. Beaucoup de gens sincères se sont dit qu’il y avait dans cette primaire, peut-être, un chemin pour obtenir une union de toutes les gauches. Je l’ai aussi tentée ! Non pas avec cette Primaire populaire, mais en proposant des débats à gauche. Nous aurions ensuite organisé un vote pour nous départager. Ça ne s’est pas fait pour des tas de raisons. C’est une occasion ratée. Dont acte. En ce qui concerne la Primaire populaire, elle avait pour vocation de porter la candidature de Christiane Taubira.

Vous a-t-elle appelé ?

Elle m’a envoyé un texto. Je lui ai répondu très gentiment et très poliment.

Il n’y a donc pas de perspective de rassemblement entre vous…

Non. Absolument pas. Elle constitue malheureusement une candidature de plus et ajoute de la confusion.

Vous dites que c’est difficile de rendre audible des propositions de gauche. Lesquelles souhaitez-vous mettre en avant dans les prochains jours ?

J’ai présenté un projet qui propose de répondre à trois urgences : sociale, climatique et démocratique. Je fais 70 propositions qui dessinent à la fois une vision de la place de notre pays dans le monde et surtout un engagement fort sur la réduction des inégalités, le rétablissement, par le travail et les salaires, de la dignité des gens. Parmi elles, un «bouclier logement» : une allocation complémentaire permettant aux familles qui n’ont pas encore obtenu de logement social de ne jamais dépenser plus de 30 % de leurs revenus pour leur loyer. Je veux par ailleurs promouvoir une transition écologique juste, en aidant les Français à réduire leurs charges fixes (l’essence, le chauffage…) en diminuant les taxes. Je veux réparer nos services publics – l’éducation, la santé – ces amortisseurs d’inégalités, aujourd’hui très abîmés. Je veux investir dans notre jeunesse, qui est notre avenir, et lui faire confiance, en instaurant le minimum jeunesse dès 18 ans et en dotant chaque jeune de 18 ans de 5 000 euros pour réaliser son projet. Je compte réindustrialiser nos territoires en lançant des grandes odyssées industrielles et en nous fixant un objectif de 100 % d’énergies renouvelables. Cela nécessitera des investissements massifs, publics et privés. Enfin, je souhaite redonner confiance dans la Ve République. Je ne suis pas pour une Constituante. La Ve peut être modifiée dans ses pratiques avec un plus grand rôle pour le Parlement et les citoyens.

Selon une récente enquête du Cevipof, plus d’un tiers des anciens électeurs de François Hollande sont prêts à revoter pour Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat n’est-il pas devenu le débouché politique d’une partie de l’électorat social-démocrate français ?

Si, à Libé, vous qualifiez Emmanuel Macron de «social-démocrate», alors il faut revoir nos approches ! Ce gros tiers d’électeurs a tout de même été heurté par le mandat du Président sur des sujets éthiques, de droits humains – comme sur l’accueil des réfugiés – sur les libertés publiques avec, par exemple, la loi sécurité globale.

Et pourtant ils se montrent prêts à revoter pour lui…

Vous n’en savez rien… Ils déclarent cela aujourd’hui, à un moment où une grande partie de la population n’a pas encore choisi ou peut encore changer d’avis en fonction de ce qu’ils vont voir et entendre de la part des candidats. Aujourd’hui, ils peuvent se dire «c’est Macron faute de mieux», sûrement pour éviter Marine Le Pen ou Eric Zemmour. Mais, ils ont attendu tout le quinquennat une avancée de «la jambe gauche» du chef de l’Etat après la suppression de l’ISF et la baisse des APL. Elle n’est jamais venue… Prenez également la loi grand âge qui devait être «l’acte social fort» de ce quinquennat. Macron n’a rien fait. Et sur l’écologie ? Rien. Il a déserté la scène internationale, un des grands acquis du quinquennat de François Hollande avec l’accord de Paris. Le bilan sur les énergies renouvelables est désastreux : il s’était engagé à être, au moins, à 32 % de la part du mix énergétique [en 2030, ndlr]. Nous en sommes à 19 %… Le pire bilan en Europe. Sans parler de la Convention citoyenne sur le climat dont il n’a repris aucune proposition. Ces électeurs sont en attente. Beaucoup d’entre eux se demandent s’ils vont être, une fois de plus, obligés de voter pour empêcher quelque chose plutôt que pour porter une politique, des propositions.

Ils se demandent, du coup, si le vote Hidalgo sera utile…

Il sera très utile parce que c’est le seul vote qui peut permettre à la gauche de gouverner. Ni Mélenchon ni Jadot ne parviendront à créer les conditions du rassemblement d’une majorité de Français. Partout en Europe – et particulièrement en Allemagne – les sociaux-démocrates ont été donnés pour mort. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Pourquoi ? Parce qu’à un moment donné, les électeurs, dans leur grande majorité, se demandent qui est crédible pour gouverner et qui ne l’est pas. Voilà.

Dans ces pays-là, le candidat avait le soutien entier de son parti. Avez-vous l’impression d’avoir celui du PS ?

Oui.

On a l’impression que vos camarades préfèrent rester sur leurs «territoires» plutôt que de venir vous aider dans cette campagne…

Ce n’est pas le cas. J’ai été très lucide : oui, mon parti a été très affaibli. Mais les groupes parlementaires ont travaillé. Un projet a été réalisé. Je m’en suis inspiré pour mon programme. On nous avait annoncé la perte de toutes nos régions l’an dernier. Non seulement nous les avons toutes gardées mais Carole Delga, en Occitanie, a même été la mieux élue.

Il y a quand même peu de déclarations de soutiens de Carole Delga, ou bien de votre premier secrétaire, Olivier Faure…

Chers amis, vous allez être surpris dans les jours et les semaines qui viennent et j’espère que vous direz votre surprise…

Mais votre parti a-t-il assez travaillé durant ce quinquennat ?

Je ne suis pas là pour donner des notes. On ne procède pas comme ça, d’accord ? Je pars des réalités et j’assume mon rôle.

Vous parlez beaucoup d’écologie. Qu’apportez-vous de plus que Yannick Jadot ?

D’abord, j’ai une expérience grandeur nature de la transformation d’une ville devenue une référence en matière de mobilité. Lors des municipales, Yannick Jadot a expliqué que j’étais une «vieille socialiste productiviste», de «l’ancien monde», et qu’il allait créer une «coalition climat» sans moi, avec – par exemple – Cédric Villani. Résultat des courses : j’ai fait 30 %, ils font 10 %. Et si on veut réussir cette transition, elle ne doit pas se construire contre les plus fragiles.

Vous dites souvent cela au PS. Mais en quoi les écolos négligent-ils la question sociale ?

Par exemple, lorsque je dis qu’il faut baisser temporairement la TVA sur l’essence et la passer à 5,5 %, les Verts disent qu’il faut la maintenir.

Jadot propose un «chèque énergie».

Oui, mais ce type de mesures ne concerne jamais les classes moyennes, celles qui se sont notamment retrouvées sur les ronds-points à l’automne 2018. Autre sujet : le logement social. Pour les Verts – je le vis comme maire de Paris – le logement s’oppose à l’écologie. Je prends un exemple : dans le quartier de Ménilmontant, sur un terrain de 5 000 m², nous avions imaginé un projet de logement social. Les Verts n’en veulent pas. Je suis revenu avec un compromis : 4 000 m² de jardin et 1 000 pour une pension pour les SDF et une crèche. Ils ont refusé. Ce projet ne peut pas voir le jour à cause d’un vote commun des Verts et de la droite. Eux sont dans la rupture de modèles. Nous sommes dans l’accompagnement des transitions.

Etre maire de Paris, n’est-ce pas un handicap ?

Non, les gens aiment Paris et j’ai ma propre histoire. Je suis une femme ayant fait irruption dans le monde du pouvoir où a priori je n’avais pas de légitimité parce que venant de l’immigration, ayant grandi en cité à Lyon, étant inspectrice du travail… Les gens le voient. Souvent ils me disent : «Tu es la seule à avoir une expérience grandeur nature.» Vous savez, on ne s’improvise pas président. Ce n’est pas la Star Ac : c’est un projet, une vision, une capacité à gérer…

Et une incarnation…

Oui et, être maire de Paris, ça donne de l’incarnation.

On dit souvent que vous avez un côté «inoxydable». Ça vient d’où ?

Rien ne m’a été donné, jamais. J’ai la chance d’avoir vu mes parents se battre, ne jamais se résigner, être positifs, tout le temps. Ils m’ont donné une confiance absolue. Venant d’un milieu très modeste, je les ai vus compter les 5 francs qui restaient dans le porte-monnaie mais être là, dignes, fiers et confiants en cette gauche au pouvoir qui peut changer les choses. Bien sûr, on n’a pas tout réussi mais on a fait des choses, y compris dans le quinquennat Hollande : la retraite à 60 ans [pour les carrières longues, ndlr], des droits sociaux qui progressent alors qu’on est en pleine austérité… Je n’ai pas forcément été d’accord avec tout. L’erreur a été la loi travail. Je l’ai dit. Il aurait fallu protéger les nouvelles formes de travail avec les travailleurs des plateformes plutôt que de donner satisfaction à des vieilles revendications… Mais on sait qui était derrière cette loi : Emmanuel Macron.

Vous payez encore cela aujourd’hui…

Mais ce n’est pas grave ! On paie tous quelque chose quand on est engagé en politique. Et alors ? On rase les murs ? On n’a plus rien à porter ? Essayez la France sans la gauche de gouvernement, vous verrez ce que ça donne ! Le pire ennemi des intérêts puissants, qui veulent que rien ne change, ce sont les sociaux-démocrates. Parce que ce sont eux qui se coltinent vraiment au pouvoir.

N’est-ce pas plus dur que ce que vous aviez imaginé ?

Pas du tout. Vous savez, j’ai vécu trois ans de pilonnage systématique entre 2017 et 2020. On me disait perdue. Les médias titraient : «Elle va abandonner» ou «pourra-t-elle être candidate ?» Voyez, rien de tout ça ne s’est produit. J’ai gagné. C’est la vie politique. Ce n’est pas la partie la plus agréable – et je ne suis pas maso, j’adore la vie – mais c’est le prix à payer pour faire bouger les choses. Vous croyez que cela me fera renoncer ? Non. Voilà. Je ne me résigne pas. Vous savez, je connais bien Pedro Sánchez [président du gouvernement espagnol]. Ce qui lui est arrivé…

Racontez-nous…

En 2011, le PSOE [le Parti socialiste espagnol] est effondré. Les barons du parti disent qu’il faut voter [pour le conservateur] Mariano Rajoy pour ne pas que le pays tombe dans l’instabilité. Il refuse, démissionne de la direction du parti et quitte son mandat au Parlement. Ce jour-là, il a pris ses filles par la main et est allé à l’assurance chômage. Pour leur montrer qu’on peut tout perdre. C’est ça la politique : il y a des risques à prendre.

Il y aura donc un bulletin Hidalgo ?

Bien sûr. N’en doutez pas. Je vous le dis les yeux dans les yeux.

Posté par Luc Fricot à 16:56 - Permalien [#]