La Rose dans la vallée

08 avril 2021

Assistantes maternelles, celles à qui on ne pense pas

En première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, les assistantes maternelles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales. La dévalorisation des femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs est ancienne.

par Clyde Marlo Plumauzill²e, Historienne, chargée de recherches au CNRS
publié le 8 avril 2021 Libération

Samedi 3 avril à 21 heures, les recommandations du ministère des Solidarités et de la Santé concernant l'accueil des jeunes enfants tombent. Si les crèches sont bien fermées, à l'instar des écoles, collèges et lycées, pour freiner une troisième vague de Covid-19 exponentielle, les assistantes maternelles pourront quant à elles continuer de s'exposer et accueillir les enfants de 0 à 3 ans sans autre forme de protection que des paroles incantatoires demandant aux parents, «dans un esprit de responsabilité collective, de ne pas y recourir sauf en cas d'absolue nécessité».

Lisons entre les lignes. Dénuées de tout pouvoir contraignant, ces recommandations laissent à la seule appréciation des employeurs l'évaluation de cette «absolue nécessité». Aux assistantes maternelles de faire face au risque d'une rupture de contrat et à la mise en cause d'un équilibre économique souvent fragile si elles souhaitent se mettre au chômage partiel pour se protéger. Soutiens de famille essentiels pour près d'un enfant sur trois (1), au contact des plus vulnérables d'entre nous, en première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, elles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales, qui ne prévoient pas même une politique de vaccination à leur égard. Cet oubli assumé, en dépit des appels syndicaux et des mobilisations récentes, est le corollaire d'une invisibilisation et d'une dévalorisation au long cours de ces femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs. Et ce, alors même qu'en France, ce qui fut autrefois appelé la «mise en nourrice» a constitué un mode de prise en charge central de l'enfance depuis plus près de trois siècles. Réservée à l'élite jusqu'au XVIIe siècle, la mise en nourrice devient une pratique de masse à partir du XVIIIe siècle, sous l'effet des transformations de l'organisation du travail des femmes à l'aube des révolutions industrielles (2). Parce qu'il devient plus rémunérateur pour les femmes des classes laborieuses urbaines de placer leurs enfants en nourrice que d'interrompre leur travail, femmes des champs, confrontées à la crise de l'emploi rural, et nourrissons des villes se trouvent au cœur d'un vaste système d'échange dissymétrique qui veut que l'on confie toujours son enfant à plus démunie que soi.

Hier comme aujourd'hui, au cœur de la délégation de la garde des enfants se joue donc une division sociale injuste du travail entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes : «D'un côté [il y a] celles qui se «libèrent» provisoirement des soins aux enfants pour conserver une position professionnelle qui leur assure une autonomie économique, de l'autre, celles qui accomplissent une double prise en charge des enfants — les leurs et ceux qui leur sont confiés — pour une rémunération difficilement susceptible de leur procurer une réelle autonomie économique» (3). Mise en lumière par les chercheuses féministes au gré des analyses sur le travail domestique depuis plusieurs décennies, cette inégalité structurante n'est toujours pas reconnue. Plus encore, elle est entretenue par des pouvoirs publics désireux depuis les balbutiements d'un marché nourricier de masse au XVIIIe siècle de lutter contre les «disettes de nourrices» plutôt que de leur permettre des rémunérations et des conditions d'exercice décentes. Ces derniers peuvent pour cela s'appuyer sur un ordre du genre pluriséculaire qui fait de la prise en charge des enfants un apanage naturel et gratuit des femmes qui ne saurait s'accommoder d'une considération pleine et entière du travail maternel et de celles qui l'exercent contre de l'argent. La professionnalisation de cette activité depuis le XXe siècle n'a que peu infléchi cette conception sous-jacente qui empêche de faire des savoir-faire et des savoir-être de ces femmes au travail des qualifications et des compétences pleines et entières.

Qui garde donc les enfants en cette période de pandémie (4), pourquoi et à quel prix ? Ces questions, simples en apparence, invitent pourtant à mesurer comment tient notre société dans son ensemble et comment s'entretiennent ses inégalités jusque dans l'exposition du corps de certains individus au risque de leur contamination (5). Déjà l'an passé, les assistantes maternelles faisaient part de leur sentiment que «leurs vies ne [valaient] pas grand-chose». Aujourd'hui, leurs craintes ne peuvent être que ravivées et l'on perçoit toujours un peu plus le fonctionnement à sens unique d'une politique qui enjoint celles et ceux qui prennent soin de nous à le faire au détriment d'eux-mêmes.

(1) Selon le rapport 2017 de l'Observatoire national de la petite enfance porté par la Caisse nationale des allocations familiales et présenté le 23 janvier 2018.

(2) Clyde Plumauzille, «l'Allaitement nourricier des petits Parisiens : naissance d'un service public», dans Pascal Bastien et Simon MacDonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle, éditions de la Sorbonne, 2020.

(3) Françoise Bloch, Monique Buisson, «Mesures politiques et division sociale du travail entre femmes : la garde des enfants par les assistantes maternelles», Cahiers du Genre, 2003.

(4) Pour faire écho à l'important travail de Caroline Ibos, Qui gardera les enfants ? Les nounous et les mères, Flammarion, 2012.

(5) Un assistant familial de la Nièvre est mort il y a une semaine du Covid-19 contracté «dans un cadre professionnel» : https://www.lassmat.fr/actualites/nouvelles-professionnelles/protection-de-l-enfance-une-vaccination-prioritaire-de-plus-en.

 

Posté par Luc Fricot à 15:05 - Permalien [#]

15 mars 2021

Quand les géants du Web aident l’Inde à traquer les défenseurs du climat, par Naomi Klein

 

A l’image de l’arrestation de la jeune Disha Ravi en février, le Premier ministre nationaliste Modi a déclaré la guerre numérique aux militants écologistes avec la complicité des entreprises de la Silicon Valley, dont les outils numériques servent à promouvoir la haine des opposants et à les piéger.

par essayiste, journaliste altermondialiste

publié le 14 mars 2021 à 17h35

L’armée de caméras devant la gigantesque prison de Tihar, à New Delhi, était le genre de déchaînement médiatique qu’on aurait imaginé réservé à un Premier ministre pris dans un scandale de détournement de fonds ou à une star de Bollywood surprise dans le mauvais lit. Pourtant, ce jour-là, les journalistes attendaient Disha Ravi, une militante pour le climat de 22 ans, végane, amoureuse de la nature. Contre toute attente, la jeune femme s’était retrouvée au milieu d’un feuilleton juridique orwellien – où s’entremêlaient des accusations de sédition, d’appel à la violence et de participation à un complot international – mettant en cause (notamment, mais pas seulement) des agriculteurs en colère, la pop star Rihanna, d’improbables conspirations contre le yoga et le thé chai, le séparatisme sikh et Greta Thunberg.

Si tout cela semble un peu tiré par les cheveux, sachez que le juge Dharmender Rana qui a libéré la jeune femme après qu’elle eut passé neuf jours en prison le pensait tout autant. L’homme avait tranché : Disha Ravi, cofondatrice de la branche indienne de Fridays for Future, le mouvement des jeunes pour le climat créé par Greta Thunberg, ne pouvait plus se voir refuser sa liberté sous caution. Cette nuit-là, elle est donc rentrée chez elle, à Bangalore.

«Même pas une once» de preuve

Le juge, cependant, a souhaité aller plus loin. En dix-huit pages de virulentes conclusions, il a révélé les dessous d’une affaire qui captivait les médias depuis plusieurs semaines, et est revenu sur les explications fournies par la police de New Delhi pour justifier l’arrestation de la militante et l’interrogatoire qu’elle avait subi. Selon ses termes, les éléments à charge réunis par la police étaient «maigres et lacunaires» et n’offraient «même pas une once» de preuve susceptible de justifier les allégations de sédition, d’appel à la violence ou de conspiration formulées à l’encontre de la jeune femme et d’au moins deux autres jeunes activistes.

Quoique l’idée de conspiration semblât s’effondrer, l’arrestation de Disha Ravi mettait en lumière un autre type de collusion : celle entre le gouvernement nationaliste hindou (de plus en plus oppressif et antidémocratique) du Premier ministre Narendra Modi et les entreprises de la Silicon Valley, dont les plateformes et les outils numériques servent activement aux forces gouvernementales pour promouvoir la haine des minorités et des contestataires ; et à la police pour piéger les militants pacifiques comme Disha Ravi dans les rets d’Internet.

Le dossier monté contre la jeune femme et ses «co-conspirateurs» s’articule entièrement autour de leur utilisation quotidienne d’un certain nombre d’outils numériques bien connus : quelques groupes WhatsApp, un Google Doc édité collectivement, une réunion privée sur Zoom et plusieurs tweets très médiatisés, autant de pièces transformées en éléments à charge dans une chasse aux activistes coordonnée par l’Etat et amplifiée par les médias. Parallèlement, ces mêmes outils ont été mis à profit lors d’une campagne progouvernementale visant à retourner l’opinion contre les jeunes militants environnementaux et le mouvement des agriculteurs auquel ils avaient apporté leur soutien. Une propagande le plus souvent effectuée au mépris des barrières prétendument érigées par les entreprises de médias sociaux pour empêcher les appels à la violence sur leurs plateformes.

Complicité de violations des droits humains

Dans un pays où la haine en ligne a donné lieu, de façon effroyablement récurrente, à des massacres bien réels perpétrés à l’encontre des femmes et des minorités, les défenseurs des droits humains nous alertent sur le fait que l’Inde est en passe de devenir le creuset d’une violence extrême, voire de sombrer dans l’horreur génocidaire que les réseaux sociaux ont rendue possible en Birmanie, contre les Rohingyas.

Malgré cela, les géants de la Silicon Valley sont restés désespérément silencieux. En Inde, leur fameux attachement à la liberté d’expression n’était plus d’actualité, de même que leur récent engagement à lutter contre les discours de haine et les théories du complot. A la place s’est nouée une complicité croissante avec la guerre de l’information menée par Modi, une collaboration glaçante en passe d’être inscrite dans une nouvelle loi sur les médias numériques qui entend interdire aux grandes entreprises technologiques de s’opposer aux demandes gouvernementales visant à supprimer du contenu jugé offensant ou à violer la vie privée de leurs utilisateurs. Se rendre complice de violations des droits humains semble être devenu le prix à payer pour conserver l’accès au plus grand marché (après celui de la Chine) des utilisateurs de médias numériques.

Bien que Twitter ait commencé par opposer une certaine résistance, des centaines de comptes critiquant le gouvernement Modi ont disparu sans explication ; mais les fonctionnaires de l’Etat incitant à la violence ou se livrant à des discours de haine sur Twitter et sur Facebook ont été autorisés à poursuivre leurs activités en violation flagrante des politiques de ces entreprises ; et la police de New Delhi s’est vantée de recevoir une aide pleine et entière de Google pour fouiller dans les communications privées de pacifiques militants pour le climat, comme Disha Ravi.

«Le silence de ces entreprises est éloquent, m’a confié un militant pour les droits numériques, préférant garder l’anonymat : Il faut qu’elles prennent parti, et qu’elles le fassent maintenant.»

Rien de moins qu’un Google Doc

Assimilée à ce que la presse indienne appelait «l’affaire de la boîte à outils», «la boîte à outils de Greta» ou «le complot de la boîte à outils», l’enquête menée par la police sur Disha Ravi et sur ses camarades militants Nikita Jacob et Shantanu Muluk portait en particulier sur le contenu d’un «guide d’action sur les réseaux sociaux», un Google Doc que Greta Thunberg avait mis en lien début février sur son compte Twitter (fort de quelque 5 millions de followers). Lorsque Disha Ravi a été arrêtée, la police de New Delhi l’a présentée comme «une rédactrice du Google Doc et une conspiratrice clé dans son élaboration et sa diffusion. Elle a créé un groupe WhatsApp et a collaboré étroitement avec ses membres à la rédaction du document».

La boîte à outils n’était donc rien de moins qu’un Google Doc – rédigé par un groupe d’activistes œuvrant en Inde et au sein de la diaspora – conçu pour soutenir le grand mouvement des agriculteurs qui manifestaient depuis des mois pour contester un ensemble de lois agricoles que le gouvernement Modi avait fait adopter à la hâte sous le couvert de la pandémie de Covid-19. Au cœur des protestations, la conviction que la suppression du contrôle des prix agricoles (institué de longue date) et l’ouverture du secteur à davantage d’investisseurs privés signeront l’«arrêt de mort» des petits agriculteurs et mettront les terres fertiles de l’Inde entre les mains d’une poignée de multinationales.

Nombreux sont ceux qui, en Inde et dans l’ensemble de la diaspora sud-asiatique, mais aussi plus largement ailleurs dans le monde, ont essayé de leur venir en aide. Le mouvement des jeunes pour le climat, quant à lui, s’est senti investi d’une responsabilité particulière. Devant le tribunal, Disha Ravi a déclaré soutenir les agriculteurs au motif qu’«ils sont notre avenir et que nous avons tous besoin de nous nourrir». Elle en a aussi profité pour faire le lien avec la crise climatique. Les sécheresses, les vagues de chaleur et les inondations se sont intensifiées ces dernières années, et les agriculteurs indiens sont en première ligne face aux catastrophes naturelles, perdant souvent leurs récoltes et leurs moyens de subsistance. Disha Ravi en sait quelque chose : elle a déjà vu ses grands-parents, agriculteurs, faire face à ces épisodes météorologiques extrêmes.

Chahuter l’image «yoga & chai» de l’Inde

Comme beaucoup d’autres documents propres à l’ère numérique, la «boîte à outils» au centre de la controverse ne fait finalement que proposer l’utilisation de techniques connues d’expression de la solidarité sur les réseaux sociaux. «Tweetez votre soutien aux agriculteurs indiens. Utilisez les hashtags #FarmersProtest et #StandWithFarmers» ; prenez une photo ou une vidéo de vous exprimant votre soutien ; signez une pétition ; écrivez à vos représentants politiques ; participez à une «tempête de tweets» ou à une «grève numérique» ; rejoignez une manifestation, en Inde ou devant l’ambassade indienne de votre pays ; apprenez-en davantage en assistant à une séance d’information sur Zoom. Une première version de ce document (vite supprimée) parlait aussi de chahuter l’image «peace & love», ou «yoga & chai» de l’Inde.

Presque toutes les grandes campagnes de mobilisation publient ce genre de guides «clictivistes». La plupart des organisations non gouvernementales de taille moyenne ont, dans leur équipe, quelqu’un dont le travail consiste précisément à rédiger ces documents et à les envoyer aux sympathisants et aux «influenceurs» potentiels. S’ils étaient illégaux, l’activisme contemporain serait lui-même illégal. En étant arrêtée et emprisonnée pour son rôle présumé dans l’élaboration de cette boîte à outils, Disha Ravi est en fait criminalisée pour avoir donné au monde une mauvaise image de son pays. Une telle logique, s’il fallait l’appliquer, impliquerait d’interrompre toutes les luttes en faveur des droits humains, car ce travail présente rarement les Etats incriminés sous leur meilleur jour.

Cette idée a été soulignée par le juge Dharmender Rana : «Dans toute nation démocratique, les citoyens sont les gardiens de la conscience des gouvernements. Ils ne peuvent pas être enfermés au motif qu’ils choisissent d’être en désaccord avec les politiques de l’Etat», a-t-il déclaré. Avant d’ajouter, concernant le partage de la boîte à outils avec Greta Thunberg : «La liberté de parole et d’expression inclut le droit d’avoir la plus grande audience possible.»

Cela semble évident. Et pourtant, de nombreux responsables politiques se sont emparés de ce document on ne peut plus inoffensif pour en dénoncer l’infamie. Le général V. K. Singh, secrétaire d’Etat aux transports routiers, a écrit dans un post sur Facebook que la boîte à outils «laissait voir les véritables desseins d’une conspiration menée contre l’Inde à l’échelle internationale. Il faut enquêter sur tous ceux qui tirent les ficelles de cette machine diabolique. Des instructions ont clairement été données sur le quand”, le “quoi”, le ”comment”. Les conspirations de cette ampleur finissent souvent par éclater au grand jour».

«Rassemblement de tracteurs»

La police de New Delhi – au nom d’une loi sur la sédition datant de l’époque coloniale – s’est rapidement mise à la recherche des preuves de cette conspiration internationale visant à «diffamer le pays» et à saper le gouvernement. Mais cela ne s’est pas arrêté là. La boîte à outils a également été accusée de faire partie d’un complot visant à diviser l’Inde et à former un Etat sikh du nom de Khalistan (une sédition de plus), au motif qu’un des rédacteurs du document, un Indo-Canadien vivant à Vancouver, avait défendu l’idée d’une nation sikhe indépendante (ce qui n’a rien de criminel et n’est mentionné nulle part dans la boîte à outils). Et, aussi surprenant que cela puisse paraître pour un Google Doc qui, selon la police indienne, aurait été écrit en grande partie au Canada, cette même boîte à outils est accusée d’avoir appelé à la violence et peut-être même d’avoir conspiré à la rendre possible à l’occasion d’un grand «rassemblement de tracteurs» à New Delhi, le 26 janvier.

Ces affirmations, propagées sur Internet durant des semaines, sont devenues virales en grande partie grâce aux campagnes de hashtags coordonnées par le ministère indien des Affaires extérieures et fidèlement relayées par les grandes stars de Bollywood et du cricket. Anil Vij, un ministre du gouvernement d’Etat de Haryana, a tweeté en hindi que «tous ceux qui répandent les graines de l’antinationalisme doivent être détruits à la racine, qu’il s’agisse de #Disha_Ravi ou de n’importe qui d’autre». Quoique ce message fût exemplaire des discours de haine véhiculés par les puissants, Twitter a affirmé qu’il n’avait pas violé sa politique et l’a laissé en ligne.

La presse écrite et audiovisuelle indienne s’est également fait l’écho, et sans relâche, de ces accusations de sédition, pourtant absurdes. Le Times of India a consacré à lui tout seul plus d’une centaine d’articles à Disha Ravi et à la boîte à outils. Les journaux télévisés ont diffusé des reportages sur la «conspiration internationale de la boîte à outils» dignes des shows télévisés américains (de type Crime Stoppers) qui traquent les délinquants en encourageant leur dénonciation par les citoyens. Sans surprise, la rage a envahi les rues, où des photos de Greta Thunberg et de Rihanna (qui avait également tweeté pour soutenir les agriculteurs) ont été brûlées en public lors de rassemblements nationalistes.

Le Premier ministre Modi est lui-même intervenu pour évoquer ces ennemis qui «se sont abaissés à attaquer le thé indien» – faisant évidemment allusion au passage supprimé dans le Doc sur le «yoga & chai».

«Vanité blessée d’un gouvernement»

Et puis, le mois dernier, le soufflé accusatoire a eu l’air de tomber. Le juge Rana, dans son acte de libération, a écrit que la «lecture attentive du texte de la boîte à outils ne laisse apparaître aucun appel à la violence», avant d’ajouter qu’il n’y a aucune preuve que le document participe d’un complot sécessionniste, et qu’une telle déduction relève du sophisme par association.

Plus cinglante encore a été sa réponse à l’acte d’accusation selon lequel la communication d’informations – à des militants de premier plan comme Greta Thunberg – sur la façon dont l’Inde traite ses agriculteurs et les défenseurs des droits humains constituerait un acte de «sédition» : «Le délit de sédition ne peut être invoqué pour soulager la vanité blessée d’un gouvernement.»

Bien que l’affaire ne soit pas close, ce jugement est un coup dur pour le gouvernement. Il parle aussi en faveur de la légitimité du mouvement des agriculteurs et des campagnes de solidarité qu’il a inspirées. Mais il ne s’agit pas d’une victoire. Même si l’affaire de la boîte à outils ne fait plus autant parler d’elle après la colère du juge Rana, elle n’est qu’une des centaines d’opérations que le gouvernement indien entreprend pour traquer les activistes, les organisateurs de manifestation et les journalistes. La leader syndicale Nodeep Kaur, qui n’a qu’un an de plus que Disha Ravi, a également été emprisonnée pour son soutien aux agriculteurs. Tout juste libérée sous caution, elle a affirmé au tribunal avoir été sévèrement battue pendant sa garde à vue. Dans le même temps, des centaines de fermiers croupissent derrière les barreaux, et certaines personnes interpellées ont tout bonnement disparu.

«La plus grande mobilisation de masse de l’histoire postcoloniale»

A la base, la véritable menace que la boîte à outils représentait pour Modi et le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP) était le pouvoir qu’exerçait le mouvement des agriculteurs. Car derrière le projet politique du Premier ministre, il y a l’idée d’une fusion prometteuse entre un nationalisme hindou débridé et une concentration industrielle florissante. Or les agriculteurs la combattent sur les deux fronts, à la fois en insistant pour que les matières premières alimentaires échappent à la loi du marché et en affichant une capacité à se constituer en force d’opposition au-delà des divisions religieuses, ethniques et géographiques qui ont permis à Modi d’accéder au pouvoir.

Selon la sociologue et anthropologue Ravinder Kaur, professeure à l’Université de Copenhague et autrice de Brand New Nation : Capitalist Dreams and Nationalist Designs in Twenty-First-Century India, le mouvement des agriculteurs est «peut-être la plus grande mobilisation de masse de l’histoire de l’Inde postcoloniale. Elle jette un pont non seulement entre les populations rurale et urbaine, mais aussi entre la révolte anticapitaliste et la lutte pour les libertés publiques». Pour la puissante alliance censée unifier le capital transnational et l’Etat nationaliste, «la mobilisation contre les lois agricoles constitue aujourd’hui le défi le plus important et le plus urgent à relever».

Les manifestations paysannes à New Delhi et autour de la capitale ont été accueillies par des canons à eau et des gaz lacrymogènes. Elles ont aussi donné lieu à de nombreuses arrestations. Pour autant, elles se poursuivent – trop massives pour être jugulées par la force. C’est la raison pour laquelle le gouvernement Modi a tout fait pour saper le mouvement des agriculteurs et étouffer son message, non seulement par le blocage répété d’Internet avant les manifestations et par la suppression de 1 000 comptes d’agriculteurs sur Twitter, mais aussi par le brouillage des pistes, en inventant des histoires de boîtes à outils séditieuses et de conspirations internationales.

«Militarisation accrue des réseaux sociaux par le statu quo»

Dans une lettre ouverte en soutien à Disha Ravi, des dizaines de militants écologistes indiens en ont fait le constat : «Les actions actuelles du pouvoir central ne sont que des tactiques de diversion qui visent à détourner l’attention de la population des vrais problèmes : les prix toujours croissants des carburants et des produits de première nécessité, la détresse et le chômage généralisé causés par des mesures de confinement mal planifiées, et l’état alarmant de l’environnement.»

C’est donc la nécessité de faire diversion qui explique comment une simple campagne de solidarité s’est transformée en une conspiration d’origine étrangère appelant à la violence et à la division nationale. En agissant ainsi, le gouvernement Modi tente d’éloigner le débat public d’un terrain qui lui est à l’évidence défavorable – la satisfaction des besoins élémentaires de la population en période de crise économique et de pandémie – pour le porter là où le projet ethno-nationaliste a de bonnes chances de prospérer : nous contre eux, les nationaux contre les étrangers, les patriotes contre les traîtres séditieux.

En fin de compte, une manœuvre relativement classique, dans laquelle Disha Ravi et le mouvement des jeunes pour le climat font figure de simples dommages collatéraux. Pourtant, les dégâts sont considérables, et pas seulement parce que les interrogatoires se poursuivent et que le risque subsiste que la jeune femme retourne en prison. Comme l’indique la lettre ouverte des écologistes indiens, son arrestation et son emprisonnement ont déjà servi un objectif : «La main de fer de l’Etat a visiblement pour dessein de terroriser et de traumatiser des jeunes qui, face au pouvoir, ont le courage de tenir un discours de vérité. C’est une manière de leur donner une leçon.»

Plus grave : le froid que la «controverse de la boîte à outils» a jeté sur la dissidence, en Inde ; et ce avec la complicité silencieuse des géants du Web qui, hier encore, vantaient leur aptitude à ouvrir les sociétés fermées et à exporter la démocratie. Comme l’a titré India Today : «L’arrestation de Disha Ravi remet en cause la protection de la vie privée de tous les utilisateurs de Google dans le pays.»

Et, en effet, le débat public a été si profondément compromis que de nombreux activistes indiens entrent en clandestinité, supprimant leurs comptes personnels sur les médias sociaux pour se protéger. Même les défenseurs des droits numériques hésitent à être cités dans le dossier. Selon un juriste indien, qui a justement souhaité garder l’anonymat, il existe une dangereuse convergence entre un gouvernement adepte de la guerre de l’information et des réseaux sociaux optimisés pour exploiter les données de leurs utilisateurs : «Tout cela résulte d’une militarisation accrue des réseaux sociaux par le statu quo, ce qui n’était pas le cas auparavant. Cette situation est encore aggravée par la tendance de ces entreprises à donner la priorité à des contenus plus viraux et extrémistes, qui leur permettent de monétiser l’attention des utilisateurs et, en définitive, de maximiser leurs profits.»

Contrôle des médias numériques

Après son arrestation, la vie privée numérique de Disha Ravi a été donnée en pâture sur la place publique par un média national peu scrupuleux. Les plateaux de télévision comme les colonnes des journaux se sont passionnés pour les messages privés qu’elle avait envoyés par WhatsApp à Greta Thunberg, ainsi que pour d’autres échanges entre militants qui ne faisaient pourtant qu’éditer une brochure destinée à être mise en ligne. Dans le même temps, la police répétait à qui voulait l’entendre que la décision de Disha Ravi de supprimer un groupe WhatsApp était la preuve qu’elle avait commis un délit. Cela ne pouvait tout simplement pas être une réaction rationnelle aux tentatives du gouvernement de transformer une collaboration numérique pacifique en une arme menaçant de jeunes activistes.

Les avocats de Disha Ravi ont demandé au tribunal d’ordonner à la police de cesser de divulguer dans la presse la correspondance numérique de la jeune femme – des conversations qui auraient été trouvées dans les téléphones et les ordinateurs saisis. Cela n’a pas empêché les forces de l’ordre, désireuses de disposer d’informations encore plus confidentielles, de se tourner vers plusieurs géants du Web : à Zoom, la police a demandé la divulgation de la liste des participants d’une réunion d’activistes qui, selon elle, étaient liés à la boîte à outils ; elle a aussi adressé plusieurs demandes à Google pour obtenir des informations sur la manière dont ladite boîte avait été postée et partagée ; et de récentes informations font état d’une demande d’informations analogue auprès d’Instagram (propriété de Facebook) et de Twitter. Il est évidemment difficile de savoir quelles entreprises ont obtempéré et avec quelle diligence. La police s’est vantée sur Twitter d’avoir obtenu la coopération de Google, mais ni Google ni Facebook n’ont souhaité réagir à ces affirmations. Quant à Zoom et à Twitter, ils ont invoqué leur politique d’entreprise stipulant qu’ils se conforment aux lois nationales.

Cela explique peut-être pourquoi le gouvernement Modi a choisi ce moment pour faire adopter une série de règlements censés lui accorder un niveau de contrôle des médias numériques digne du «grand pare-feu» chinois. Le 24 février, au lendemain de la libération de Disha Ravi, l’agence de presse Reuters publiait un article sur «les lignes directrices pour les intermédiaires et le code d’éthique des médias numériques» planifiés par le gouvernement Modi. Les nouvelles règles exigeront des entreprises de médias qu’elles retirent les contenus affectant «la souveraineté et l’intégrité de l’Inde» dans les trente-six heures qui suivront l’ordre du gouvernement – une définition assez large pour y inclure les affronts faits au yoga et au chai. Le code stipule également que les entreprises de médias devront coopérer avec le gouvernement et la police pour leur fournir des informations d’utilisateurs dans un délai de soixante-douze heures. Cela inclut les demandes destinées à retrouver la source émettrice d’«informations malveillantes» sur les réseaux sociaux, voire sur les applications de messagerie cryptées.

Ce «code éthique» vise officiellement à protéger la société indienne dans toute sa diversité et à bloquer les contenus offensants ou vulgaires : «Un éditeur de contenus doit prendre en considération le contexte multiracial et multireligieux de l’Inde et faire preuve de prudence et de discernement lorsqu’il présente les activités, les croyances, les pratiques ou les opinions de tout groupe ethnique ou religieux», peut-on lire dans le projet de loi.

Foules d’internautes chauffés à blanc

Dans la pratique, cependant, le BJP possède l’une des armées de trolls les plus efficaces au monde, et ses politiciens ont été les promoteurs les plus véhéments et les plus agressifs des discours de haine à l’encontre des minorités et des contestataires. (Pour ne donner qu’un exemple, parmi tant d’autres : plusieurs personnalités politiques du BJP ont activement participé à une campagne de désinformation prétendant que les musulmans propageaient délibérément le Covid-19 dans le cadre d’un «Corona Jihad».) Un tel code aurait donc pour effet de garantir par la loi la double vulnérabilité numérique dont Disha Ravi et d’autres militants ont été victimes : ils ne seraient pas protégés des foules d’internautes chauffés à blanc par l’Etat nationaliste hindou ni ne seraient protégés de ce même Etat si celui-ci décidait, pour une raison ou pour une autre, de violer leur vie privée numérique.

Apar Gupta, le directeur exécutif d’Internet Freedom Foundation (une organisation indienne de défense des droits numériques), s’est dit particulièrement préoccupé par les articles du code qui autorisent les autorités à retrouver les auteurs de messages sur des plateformes d’échange comme WhatsApp. Il a déclaré à Associated Press qu’une telle législation «sape les droits des utilisateurs et peut les conduire à s’autocensurer si la confidentialité de leurs conversations privées n’est plus garantie».

La journaliste et militante Harsha Walia, directrice exécutive de la British Columbia Civil Liberties Association et autrice de Border and Rule : Global Migration, Capitalism and the Rise of Racist Nationalism, décrit ainsi la situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays : «La récente proposition de loi exigeant des entreprises de médias sociaux qu’elles collaborent avec les forces de l’ordre indiennes est une nouvelle tentative scandaleuse et antidémocratique du gouvernement fasciste et hindutva de Narendra Modi de supprimer la dissidence, renforcer la surveillance des populations et intensifier la violence d’Etat.»

Selon elle, cette ultime manœuvre s’inscrit dans le schéma beaucoup plus large d’une guerre de l’information savamment orchestrée par l’Etat indien : «Il y a trois semaines, m’a-t-elle dit, le gouvernement Modi a bloqué l’accès à Internet dans certaines zones de New Delhi afin d’empêcher la diffusion d’informations sur la manifestation des agriculteurs ; sur les réseaux sociaux, les comptes des journalistes et des militants présents à la manifestation des agriculteurs, ainsi que ceux de la diaspora sikhe ont été suspendus ; et les géants du Web ont coopéré avec la police indienne dans plusieurs affaires de sédition glaçantes et sans fondement. Ces quatre dernières années, le gouvernement indien a bloqué l’accès à Internet plus de 400 fois, et l’occupation du Cachemire a donné lieu, sur place, à un siège prolongé des communications [Internet, téléphone, télévision, ndlr]

L’heure de vérité a sonné pour les géants du Web

Le nouveau code, qui concernera tous les médias numériques, y compris les sites de streaming et d’information, devrait entrer en vigueur dans les trois prochains mois. Un certain nombre de producteurs indiens du secteur s’en insurgent. Siddharth Varadarajan, rédacteur en chef et fondateur du site d’information en ligne The Wire, a tweeté le 25 février que les nouvelles règles «mortifères» édictées par le gouvernement Modi ont pour objectif de «tuer l’indépendance des médias d’information numériques en Inde. Ce coup de force visant à donner aux bureaucrates le pouvoir de dicter aux médias ce qui peut (ou ne peut pas) être publié n’a aucune légitimité juridique».

Toutefois, n’attendez pas de la Silicon Valley qu’elle fasse courageusement rempart. De nombreux cadres américains des géants du Web regrettent la décision prématurée qui a été prise – sous la pression du public et des employés du secteur – de refuser de coopérer avec l’appareil chinois de surveillance et de censure de masse – un choix éthique, certes, mais qui a coûté à des entreprises comme Google l’accès à un marché d’une taille démesurément lucrative. Et ces dernières ne semblent pas disposées à refaire deux fois la même erreur. Comme l’a rapporté le Wall Street Journal en août, «l’Inde compte plus d’utilisateurs de Facebook et de WhatsApp que tous les autres pays du monde, et Facebook l’a choisie pour être le marché dans lequel l’entreprise va développer les paiements en ligne, les messageries cryptées et autres initiatives destinées à être liées entre elles d’une manière totalement nouvelle. Une activité qui, selon le PDG Mark Zuckerberg, occupera l’entreprise pendant la prochaine décennie».

Dans l’Inde de Modi, l’heure de vérité a sonné pour les géants du Web comme Facebook, Google, Twitter et Zoom. En Amérique du Nord et en Europe, ces grands groupes se donnent beaucoup de peine pour nous convaincre qu’on peut compter sur eux pour contrôler les discours haineux, conspirationnistes et insurrectionnels, tout en préservant la liberté d’expression, la liberté de débattre et la liberté de contester, qui sont la marque d’une société démocratique en bonne santé. Mais en Inde, où il convient d’aider le gouvernement à traquer et à emprisonner les activistes pacifiques, et à amplifier les haines pour accéder à l’immensité de ce marché en pleine expansion, «ils balaient toutes ces belles idées d’un revers de la main», m’a confié un militant. Et pour cause : «Ils tirent profit de ce mal.»

Texte traduit par Cédric Weis à l’origine publié dans «The Intercept».

Posté par Luc Fricot à 12:14 - Permalien [#]

La religieuse manipulation du pouvoir

Aux quatre coins du monde, des Etats ou des prétendants au pouvoir politique invoquent Dieu, toujours en opposition à la démocratie. L’esprit des religions sollicitées est systématiquement faussé, trafiqué voire perverti.

par Jean-Luc Nancy, philosophe

publié le 7 mars 2021 à 19h52

Que signifie «l’épidémie théocratique» qui sans être encore une pandémie se manifeste en bien des régions du monde ? Non seulement dans les pays dont les Etats s’affirment substantiellement liés à une confession religieuse mais dans d’autres pays dont les Etats qui prennent plus ou moins ouvertement le chemin d’une affirmation comparable (pour ne pas parler des efforts déployés ailleurs, particulièrement en Afrique, pour déstabiliser d’autres Etats au nom d’une religion ni des Etats comme ceux issus de la Yougoslavie et de l’Albanie où se dessinent des tendances religieuses nationalistes). C’est d’abord l’Inde, de toute évidence, suivie par le Japon où Shinzo Abe avait multiplié les signes de liens de l’Etat avec le shinto, voire tendanciellement de retour vers la divinité antérieure de l’empereur. C’est ensuite la Turquie où la réappropriation musulmane de la Sainte-Sophie d’Istanbul a récemment symbolisé toute une politique. En Birmanie, la résistance de l’Etat au bouddhisme nationaliste et violent n’empêche pas la progression de ce courant, auquel le nouveau gouvernement en place est plus favorable que le précédent (qui n’avait pas empêché la persécution des musulmans). Des phénomènes analogues apparaissent en Thaïlande et au Cambodge (dont le bouddhisme theravada est déjà la religion officielle). S’y ajoute la récente loi israélienne de «l’Etat-nation juif» mais il faut aussi prendre en compte les rapports de l’Etat russe avec la religion orthodoxe, de l’Etat hongrois avec l’Eglise catholique et non moins la montée politique des évangélistes aux Etats-Unis ou au Brésil – encouragée et saluée par Trump et Bolsonaro. Enfin il ne faut pas négliger les agitations fondamentalistes de plus en plus bruyantes, par exemple des catholiques français.

L’esprit qui manque

De quoi s’agit-il ? Sans aucun doute, de la faiblesse relative des Etats dans un monde où la puissance techno-économique les fragilise. Sans aucun doute encore, les mécontentements qui s’aggravent dans les peuples dépourvus à la fois de recours étatique et de force révolutionnaire. Depuis que Michel Foucault avait parlé de «spiritualité politique», personne n’a osé reprendre cette expression que la réalité iranienne des années 80 avait discréditée. Elle n’était pourtant pas injustifiée si l’on considère que depuis Marx le monde est avéré «sans esprit». L’esprit qui manque, Marx ne l’attendait, certes, pas de la religion (sans pour autant savoir de quoi il l’attendait), et Foucault s’est mépris sur l’enjeu de la révolution iranienne.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas l’attendre du prurit religieux qui se répand aujourd’hui. Tout simplement parce qu’on ne réchauffe pas plus les traditions que les cultures. Une religion digne de ce nom (un nom, au demeurant, polysémique et opaque) ne consiste pas dans un effort pour réactiver un passé mais dans une ferveur nouvelle, créatrice. Or partout l’avidité religieuse des manipulateurs politiques (et mercantiles) prétend réactiver des passés gauchis, tronqués, arrangés pour les besoins de la cause. Les doctrines ou les messages religieux dont il est question sont toujours les produits de déformations – plus ou moins délibérées selon les cas – tantôt des véritables traditions et tantôt des véritables avancées de leurs véritables inspirations. La théocratie qui hante plus ou moins manifestement l’épidémie actuelle – et toujours en opposition à la démocratie – n’est pas forcément l’esprit des religions sollicitées. Aussi rien n’est-il plus urgent aujourd’hui qu’un examen soigneux de cet esprit.

Religion factice

On peut donner deux exemples récents – et très différents. Anoush Ganjipour a publié récemment l’Ambivalence politique de l’islam, recherche très innovante et très éloignée de la perception ordinaire (ou fanatique) de l’islam politique. Se référant de manière judicieuse à Foucault et en prenant en compte l’islam chiite tout comme les références à l’islam de penseurs européens du XIXe siècle, Ganjipour dégage la possibilité d’une saisie toute différente de ce qu’il nomme «l’amitié théologico-politique» de l’islam. Je ne prétends pas plus adhérer à sa thèse que la contester : je n’en ai pas les moyens. Mais je reconnais dans cette recherche une ouverture et une incitation à mettre en question le théocratisme indigent et caricatural qui occupe les devants de la scène.

L’autre exemple vient de l’Inde où Divya Dwivedi, Shaj Mohan et J Reghu ont il y a peu publié dans la revue indienne The Caravan un long article intitulé «le Bobard hindou» (The Hindu Hoax. How Upper Castes Invented a Hindu Majority). Ils analysent comment l’«hindouisme» en tant que religion comparable aux religions occidentales, dotée d’un corpus doctrinal identifiable, a été élaboré sous la colonisation anglaise dans le double but d’une part de permettre une équivalence juridique avec la religion des colons (elle-même, il faut le rappeler, cas unique en Occident d’une religion d’Etat – l’anglicanisme – dont en même temps le rôle politique est à peu près inexistant) et d’autre part de garantir aux couches supérieures de l’Inde la conservation du système des castes toujours en vigueur aujourd’hui. Cette religion factice (inconnue des orientalistes du XIXe siècle qui parlaient toujours «des religions» de l’Inde) n’est pas jusqu’ici religion d’Etat – la Constitution indienne affirme la laïcité de l’Etat – mais c’est elle qui de plus en plus est revendiquée par l’Etat indien. Comme on sait, ce dernier vient d’adopter une loi clairement opposée aux musulmans et multiplie, avec l’appui de ses zélateurs nationalistes, les gestes d’une obédience confessionnelle «hindoue». Comme de juste, les auteurs de l’article ont été violemment pris à partie par les partisans de Narendra Modi et du système des castes.

Partout où un Etat – ou bien des prétendants au pouvoir politique – se réclame d’une religion, celle-ci est faussée, trafiquée voire pervertie. Lorsque l’Inquisition persécuta les juifs d’Espagne et du Portugal, elle ne s’appuyait sur aucun article de foi. Lorsque Louis XIV entreprit de persécuter les protestants, ses dragonnades et leurs conversions forcées n’avaient rien de vraiment catholique. Le temps des théocraties était déjà passé, il l’est plus encore aujourd’hui. Sans doute, la politique exige-t-elle un «esprit» : mais pas celui d’un pantin mis à son service. C’est au contraire la politique qui doit être au service du libre accès de tous à toutes les formes non politisées de l’esprit. Ce qui se nomme «démocratie».

Posté par Luc Fricot à 10:45 - Permalien [#]

01 mars 2021

Olivier Faure : «Macron a choisi l’extrême droite comme son faire-valoir»

 

Le premier secrétaire du Parti socialiste dénonce la «trahison» par le Président des millions de citoyens qui ont voté pour lui en 2017 pour faire barrage à l’extrême droite.

par Rachid Laïreche

publié le 28 février 2021 à 23h04

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, accuse le chef de l’Etat de faire le jeu de l’extrême droite en mettant en scène un «duel». Il espère que la gauche relève la tête à moins d’un an de la présidentielle.

Beaucoup d’électeurs de gauche annoncent qu’ils ne se déplaceront pas l’an prochain en cas de duel entre Macron et Le Pen. Ça vous étonne ?

Libé n’a fait que donner de l’écho à ce que j’entends depuis des mois. Des électeurs désabusés, ce n’est pas la première fois. Mais cette fois, la colère est plus puissante, parce que le pouvoir ne s’est pas présenté pour ce qu’il est. Cette fable du «et de gauche et de droite» a amplifié le sentiment de trahison. En prétendant incarner seul le cercle de la raison, en disqualifiant le débat parlementaire, en contournant les corps intermédiaires, en méprisant les élus locaux, le Président a organisé le débat avec l’extrême droite. Il l’a choisie comme son faire-valoir. Il en fait son argument à chaque échéance électorale. Il a épuisé le filon et banalisé Marine Le Pen, vécue comme le seul challenger. C’est au bloc social-écologique de se montrer à la hauteur de sa responsabilité et de bousculer ce scénario.

D’où vient cette fracture ?

La trahison. Quand on gagne face à l’extrême droite, on ne peut pas gouverner comme si on avait gagné sur son seul projet. Il faut tenir compte des millions de citoyens qui n’ont voté pour vous que pour rejeter l’extrême droite. Nous étions en droit d’espérer que 2017 ne soit pas la réédition de 2002. Or, Emmanuel Macron a fait pire. Il n’a pas cherché à entendre la majorité qui s’est portée sur son nom au second tour. Il a même tourné le dos à ses électeurs du premier tour. Il n’a fait que renforcer les inégalités et préservé les «premiers de cordée». Il devait rendre la «planète great again». Il ne respecte ni les engagements des accords de Paris, ni ceux pris devant la Convention citoyenne. Le Président a inauguré une présidence «jupitérienne» : ni les gilets jaunes ni le mouvement social contre la réforme des retraites ne lui ont fait prendre conscience qu’il approfondissait les fractures de notre pays. Le candidat se voulait rempart contre l’extrême droite, mais son ministre de l’Intérieur trouve Marine Le Pen «trop molle», les règles d’accueil pour les réfugiés et leurs enfants ont été durcies, la doctrine de maintien de l’ordre n’a pas été révisée après les trop nombreux dérapages de policiers et nous avons échappé de peu à l’interdiction pour la presse de filmer dans les manifestations.

Emmanuel Macron est-il le carburant du Front National ?

Je l’ai dit il y a deux ans : «Ce n’est pas un rempart, c’est devenu une passerelle». On m’avait reproché la formule. Mais aujourd’hui, les chiffres sont formels : le duel que l’on nous promet est un danger pour notre pays. Quand le gouvernement relance sa réforme meurtrière de l’assurance chômage en pleine crise sanitaire et sociale, renvoie à une réforme des retraites pour rembourser la dette, je me demande ce qui le traverse. Il faudrait épargner les grandes fortunes et la grande distribution… En revanche réduire les droits des victimes de la crise économique, pas de problème ! Au premier rang de ces futurs recalés de l’assurance chômage, il y a les plus jeunes à qui le pouvoir refuse un «minimum jeunesse», comme nous l’avons proposé au Parlement.

Dans les témoignages que «Libé» a reçus, des électeurs pointent le quinquennat Hollande qui a créé beaucoup de «déception»

Contrairement à toutes les formations politiques qui ont perdu en 2017, le Parti socialiste a été le seul à accepter de regarder courageusement sa défaite en face. En en prenant la responsabilité d’un inventaire, je ne me suis pas fait que des amis. A l’inverse, Manuel Valls a eu la même tentation que Macron aujourd’hui : dramatiser en présentant un RN «aux portes du pouvoir» pour mieux étouffer les offres alternatives et tenter d’être le seul «recours». Je considère que si nous en sommes à ces niveaux stratosphériques de défiance politique, c’est parce que des dirigeants en faiblesse ont trop souvent joué à ce petit jeu du chantage au Rassemblement national.

Aujourd’hui, la gauche est divisée et le risque est de voir se rejouer le duel de la dernière présidentielle. Comment sortir du piège ?

Il faut que chacun se regarde dans une glace et se pose cette question simple : si Emmanuel Macron est un mauvais président, si son bilan peut nous conduire à Marine Le Pen, si la pandémie a des conséquences économiques et sociales en chaîne, si la crise climatique est devant nous, alors la gauche peut-elle encore jouer à cache-cache avec elle-même ? Il faut évidemment un projet commun parce que ce qui nous sépare ne mérite pas de donner la victoire à Macron ou Le Pen. Il faudra pour le porter et l’incarner une ou un candidat commun : nous devrons choisir la ou le meilleur d’entre nous. En 2022, une troisième absence du second tour de la présidentielle en vingt ans conduirait à l’effacement de tout un camp, celui du progrès humain et écologique.

Posté par Luc Fricot à 15:05 - Permalien [#]

16 février 2021

Etre de gauche et ne pas soutenir l’annulation de la dette

Qu’elle est tentante, cette idée, mais elle risque de conforter encore le rôle de la BCE et d’éloigner les hausses d’impôts sur le profit des multinationales et sur les plus riches, s’inquiète l’économiste Anne-Laure Delatte.

par Anne-Laure Delatte, chargée de recherches au CNRS (Leda, université Dauphine)

Se trouver entre le marteau et l’enclume alors qu’on a beaucoup d’affection pour le marteau… D’un côté, il y a ceux qui défendent l’annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne (BCE). Leur motivation : mettre à mal les tentations d’austérité qui pourraient resurgir rapidement dès que la crise sanitaire sera derrière nous. Leurs craintes sont réalistes. Car de l’autre côté se trouve l’enclume, la Commission sur l’avenir des finances publiques mise en place par le gouvernement en décembre et présidée par Jean Arthuis, ministre des Finances de Juppé.

Cette commission et son président renvoient un signal clair de continuité de la politique de rigueur quel que soit le contexte. Ils défendent le remboursement de la dette Covid en vingt ans, alors que les créanciers ne l’exigent pas eux-mêmes. En effet, les taux exigés par les investisseurs, qui sont un bon indicateur du risque perçu par les marchés financiers, sont au plus bas : négatifs pour des emprunts allant jusqu’à dix ans et proches de 0 pour des maturités aussi longues que cinquante ans. Autrement dit, aucune crainte sur les marchés. En imposant un remboursement en vingt ans de la dette Covid, sans augmentation des impôts (sacro-sainte promesse de campagne), le gouvernement français met les dépenses publiques sous pression.

Les annulationnistes soutiennent le programme inverse, incontestablement le seul valable aujourd’hui : défendre le budget de l’Etat pour protéger les citoyens contre les crises à venir, et installer un régime de croissance inclusif et respectueux du climat. Dès lors, qu’il est difficile de ne pas complètement les soutenir !

Pour autant, j’ai la conviction que la solution à venir est dans une fiscalité progressive et qu’exiger l’annulation de la dette à la BCE nous éloigne de cette option. Je m’explique. Depuis 2008, les banques centrales sont devenues partout dans le monde des acteurs essentiels de la politique économique à cause de la moindre capacité des gouvernements à agir sur le levier budgétaire. Pourquoi ? Parce que la libre circulation du capital promulguée par la libéralisation financière depuis quarante ans a permis à celui-ci de résister à l’impôt : jouant sur la concurrence fiscale internationale, le capital mobile, c’est-à-dire le profit des multinationales et le patrimoine des plus riches, a vu son taux d’imposition baisser progressivement en quarante ans. La politique monétaire, responsabilité des banques centrales, a pris le pas sur une politique budgétaire contrainte. Les politiques de rigueur portées par une moindre capacité à lever l’impôt sur des ressources mobiles ont aggravé la chute de la demande agrégée.

Dans ce contexte budgétaire contraint, la politique monétaire a alors pris un rôle central : elle a pris la relève, en baissant les taux d’abord, puis, quand ils ont atteint le plancher, en achetant directement des titres financiers sur le marché. Sans Banque centrale, depuis dix ans l’activité aurait probablement sombré. Ces mesures ont permis d’échapper à une hausse du chômage qui aurait touché en premier lieu les plus modestes. Mais elles ont toujours de nombreux effets collatéraux, dont soutenir les indices boursiers, et donc le patrimoine des plus riches ; elles contribuent aussi à maintenir un niveau de dette privée historiquement haut, qui rend tout l’édifice économique fragile à des retournements. Autrement dit, le rôle croissant et prépondérant qu’ont pris les banques centrales a de nombreux inconvénients et ne me paraît pas souhaitable.

Or annuler la dette au bilan de la BCE est tentant mais risque de conforter encore son rôle et éloigner les hausses d’impôts sur le profit des multinationales et sur les plus riches. Après tout, si le cycle économique peut être géré avec la monnaie centrale, pourquoi lever des impôts ? Pourquoi payer le prix électoral de l’impôt si on peut financer l’action publique avec de la monnaie centrale ? J’ai peur de cette tentation politique, et mes craintes sont nourries par la faiblesse de notre démocratie. Dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir des Etats, promulguer une solution qui passe par une institution indépendante du contrôle démocratique ne me paraît pas souhaitable. Je regrette que le débat se concentre sur cette mesure séduisante politiquement. Je crains qu’elle n’éloigne les solutions alternatives à la mise en marché de la dette publique et une réforme fiscale nécessaire. Cela ne m’empêche pas de douter.



Posté par Luc Fricot à 11:16 - Permalien [#]

03 février 2021

«Il n’y a pas de problème de dette publique en France=

Par Jérôme Lefilliâtre 

Membre du collectif des Economistes atterrés et coauteur du livre «la Dette publique», Eric Berr estime qu’elle n’est pas un fardeau pour les générations futures, contrairement au discours répandu.

Maître de conférences à l’université de Bordeaux, Eric Berr fait partie du collectif des Economistes atterrés, classé à gauche. Il est le coauteur de la Dette publique (Seuil), un «précis d’économie citoyenne» qui démonte le discours imposé sur le sujet depuis des années dans le débat public par les économistes néolibéraux.

Est-il possible d’annuler une dette publique ?

C’est tout à fait possible et cela a été fait à de nombreuses reprises dans l’histoire, notamment pour l’Allemagne en 1953, lors de la conférence de Londres, afin de ne pas répéter les erreurs commises après la Première Guerre mondiale avec le traité de Versailles. Dans le cas d’une annulation, le créancier décide d’exempter son débiteur de rembourser sa dette pour telle ou telle raison : cela a été le cas pour l’Irak après la chute de Saddam Hussein, dont les dettes étaient considérées comme odieuses, illégitimes, car contractées par un régime despotique. Lorsque, comme cela a été le cas de l’Argentine au début des années 2000 par exemple, c’est le débiteur qui décide de ne plus rembourser, on parle de répudiation.

Est-ce une solution envisageable en France après cette pandémie ?

En théorie, oui. Mais faut-il le faire aujourd’hui ? Je suis réservé. Je pense que cela enverrait un message brouillé, car il n’y a pas de problème de dette publique en France, comm

e nous le démontrons dans notre livre.

Ce serait nuire à la réputation de la France d’emprunteur solide ?

Cela reviendrait surtout à justifier le discours des économistes dominants qui défendent des politiques d’austérité. Pour eux, la dette publique est un moyen de pression pour pousser à des mesures d’économies. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a dit récemment que la priorité était la réforme des retraites, avouant au passage que le but de cette réforme est de faire des économies, donc de réduire le niveau des pensions.

A lire aussiLe casse-dette de la facture Covid

Pourquoi la dette publique française est-elle soutenable selon vous ?

Le premier argument est que l’Etat français, hors périodes de récession sévère, enregistre un excédent budgétaire si l’on enlève les dépenses d’investissement. L’Etat s’endette donc pour investir, pour préparer l’avenir, pas pour faire n’importe quoi ! Est-ce qu’on condamnerait une entreprise qui s’endette pour investir ? Le deuxième argument est le coût de la dette, qui est nul ou négatif en ce moment. Ce que l’on appelle la charge de la dette, c’est-à-dire la somme des intérêts à payer chaque année, a diminué de 14 milliards d’euros entre 2009 et 2019. C’est donc le moment d’investir massivement dans la transition écologique, la santé, l’éducation, la recherche… Enfin, contrairement à ce qui est souvent dit, encore dernièrement par le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, la dette publique n’est absolument pas un fardeau pour les générations futures. Cette affirm*ation est absurde parce qu’elle procède d’un regard biaisé. Face au passif qu’est la dette publique, il y a des actifs qu’elle a permis de financer : les routes, les écoles, les hôpitaux, des participations dans les entreprises publiques. On ne l/ègue pas aux générations futures une dette, mais un patrimoine public, qui est de l’ordre de 4 500 euros par personne ! Malheureusement, ce patrimoine public diminue : il était de 17 000 euros en 2007. En réalité, le fardeau pour les générations futures, ce sont les politiques d’austérité et les privatisations, pas la dette publique.

Mais n’y a-t-il pas un risque que les taux d’intérêt remontent un jour ?

Evidemment, si la BCE remonte ses taux d’intérêt, l’équation est différente. Mais je ne crois pas que cela se produira à un horizon de cinq ou dix ans. Les banques centrales remontent les taux pour lutter contre l’inflation. Or l’inflation est aujourd’hui très basse et le risque est plutôt la déflation. Remonter les taux d’intérêt reviendrait à aggraver la récession, alors que l’objectif évident est de remettre à flot nos économies.

A lire aussiSix milliards en six minutes, les «traders» de l’emprunt turbinent

Quand même, ne faut-il pas anticiper une possible remontée des taux ?

Bien sûr. Mais la dette publique est une réponse. Les dépenses d’investissement qu’elle permet de financer, si elles sont bien ciblées, vont générer des recettes pour l’Etat, car elles vont alimenter l’économie. C’est le fameux principe du multiplicateur de Keynes : quand l’Etat investit 1 euro, le PIB augmente de plus de 1 euro, ce que même le FMI reconnaît maintenant. Et tant que le taux d’intérêt réel (c’est-à-dire inflation déduite) est inférieur au taux de croissance, le poids de la dette publique rapporté au PIB diminue. Augmenter les taux d’intérêt irait donc à l’encontre de l’objectif recherché, qui est précisément de réduire le poids de la dette publique.

Vous expliquez que l’Etat peut faire «rouler» sa dette. Cela veut dire quoi ?

La vision des économistes néolibéraux est que la dette publique doit être gérée comme celle d’un ménage ou d’une entreprise. Or les deux n’ont rien à voir car l’Etat, lui, a une durée de vie infinie. S’il emprunte 100 euros à dix ans à 2 %, il va payer 2 euros d’intérêt tous les ans pendant dix ans. Et à la fin des dix ans, il doit rembourser 100. Mais s’il ne les a pas, il peut réemprunter 100 pour rembourser cette première somme, avec un nouveau taux d’intérêt. C’est cela, faire rouler sa dette. Jamais l’Etat ne remboursera l’intégralité de sa dette, alors qu’un ménage doit le faire. L’Etat doit seulement être en mesure de payer les intérêts de sa dette afin de garder la confiance de ses créanciers. Cela ne pose aucun problème aujourd’hui en France, a fortiori quand les taux d’intérêt sont nuls ou négatifs.

Le problème de notre époque vient-il plutôt du montant de la dette privée ?

Oui. S’il y a un problème de dette, c’est du côté de celle des ménages et des entreprises. La dette privée représente 150 % du PIB, contre 120 % pour la dette publique. Or les ménages et les entreprises ne peuvent pas faire rouler leurs dettes éternellement. C’est d’ailleurs l’une des grandes craintes des banques pour 2021 : revivre une grande crise, comme celle des subprimes en 2008, mais à plus grande échelle. Si les banques ont des défauts massifs de la part de leurs clients, elles-mêmes peuvent se retrouver en difficulté. Ce scénario catastrophe peut se reproduire si l’on fait les mêmes erreurs qu’après la crise financière de 2008, en conduisant des politiques d’austérité. Si l’on réduit les aides publiques et le chômage partiel, nombre d’entreprises vont faire faillite et nombre de ménages vont tomber dans la pauvreté. On rentre alors dans un cercle vicieux, avec moins de revenus dans l’économie, moins de consommation et d’investissement, moins de recettes fiscales. Face à cela, la seule solution est de soutenir l’économie, en recourant à l’intervention de l’Etat, donc à la dette publique. En temps de crise, tout le monde devient keynésien. Mais être vraiment keynésien, c’est l’être aussi hors période de crise.

Jérôme Lefilliâtre

Posté par Luc Fricot à 12:13 - Permalien [#]

30 janvier 2021

Pétition # PourUneEnergiePublique non au projet Hercule

Voir ici

EDITO
« Pensé par les banques d'affaires, le projet Hercule suppose une double privatisation. Il vise à diviser EDF en trois sociétés indépendantes et à séparer la complémentarité des moyens de production de l'entreprise. Le cordon ombilical entre la production, la vente et la distribution de l'électricité sera rompu et l'activité commerciale d'EDF se retrouvera dans la jungle du dumping social. Or, cette unité technique est dans l'ADN d'EDFdepuis 1946.

Baisse des investissements dans les réseaux et leur maintenance, augmentation des coupures, affaiblissement de la sécurité en particulier dans le secteur de la production... les risques majeurs de ce projet sont connus, le tout avec une remise en cause de l'indépendance et de la souveraineté énergétiques de la France.

Après 18 mois le personnel continue de penser que les organisations syndicales ont raison de s'opposer au projet Hercule.
Une situation historique puisqu'elle réussit à mobiliser l'ensemble
des salariés d'EDF. »

Philippe Page le Mérour,
secrétaire du CSEC d'EDF SA

DES ÉLÉMENTS CLÉS
Depuis la fin des années 1990,
EDF fait l'objet d'une libéralisation forcée sous le plaidoyer de la
Commission européenne et des gouvernements successifs.
§ Le projet «Hercule» énoncé par le gouvernement français est la
dernière scène du démantèlement à long terme des services
publics de l'énergie pour soutenir le secteur privé. Le projet est
sur le point de couper EDF en 3 filières de production
concurrentielles, cela au détriment des 75 années de bons
services de l'entreprise apportés au territoire français.
§ Ce démantèlement assumerait l'ultime rupture de la synergie
entre production, distribution et vente d'électricité. Une
première depuis 1946 et la nationalisation d'EDF-GDF.
§ Notre campagne de communication vise à mobiliser l'opinion
sur l'avenir de l'énergie publique qui est notre bien commun,
vital pour l'économie et la transition énergétique.

Composé des représentants du personnel, le CSEC dispose d'un droit d’information et de consultation sur la gestion économique et financière de l'entreprise. Il défend les intérêts des salariés. Le CSEC peut recourir à des expertises, et dispose d'un droit d'alerte en cas de situation préoccupante de l'entreprise.

Posté par Luc Fricot à 23:59 - Permalien [#]

28 janvier 2021

La petite note d'espoir de la nouvelle pensée économique


Une note d'information de l'Agence européenne pour l'environnement alerte sur les dégâts de la croissance et propose d'autres pistes de réflexion de développement, comme la sobriété. Aujourd'hui, le PIB ne peut plus être l'indicateur de référence.

Par FLORENCE JANY-CATRICE et DOMINIQUE MÉDA, Coprésidentes du Forum pour d'autres indicateurs de richesse (Fair)

Une note d'information de l'Agence européenne pour l'environnement est passée inaperçue en cette période marquée par la crise sanitaire internationale. Intitulée «Croissance sans croissance économique», elle invite à revoir en profondeur les logiciels de la pensée économique qui ont dominé les cinquante dernières années. Elle rend enfin audible toute une série de travaux de penseuses et de penseurs qui depuis plus de vingt ans alertent sur les dégâts de la croissance et proposent une véritable bifurcation et une conversion de nos cadres idéologiques ainsi que de nos politiques publiques.

Rédigée par une institution légitime et prudente, cette note soulève la chape de plomb qui pesait jusqu'alors sur les débats concernant la croissance et le progrès, corsetés par les théoriciens de la croissance endogène et par les technophiles. Par leur domination institutionnelle et la force de leurs croyances - en particulier dans les prétendues vertus du découplage relatif-, ceux-là ont échoué et ont surtout fait perdre de précieuses décennies à la pensée économique et à sa mise en œuvre dans des politiques alternatives. Rappelons qu'une grande partie de la pensée économique mainstream croit en effet dur comme fer aux vertus du progrès technologique et notamment à la possibilité de trouver indéfiniment de nouveaux substituts aux ressources naturelles nécessaires à nos modes de vie et, d'une manière générale, à la capacité du génie humain - qui n'aurait jamais été pris en défaut - de créer un monde artificiel générant les mêmes doses de satisfaction que le monde naturel. On pense ainsi aux travaux de l'économiste Nordhaus qui - contrairement à ce qu'indique l'obtention du prix dit «Nobel» - a réussi le tour de force de jeter le discrédit sur les alertes des Meadows et de leurs disciples. La note insiste d'ailleurs sur l'urgence des transformations sociétales «radicales» et non plus «incrémentales».

Si l'on sent poindre ici ou là des contradictions dans cette note (le manifeste auquel elle renvoie, «ecomodernist manifesta», est un plaidoyer pro domo pour le développement de l'énergie nucléaire), elle contribue à creuser le sillon de riches réflexions sur les stratégies de sobriété et plus généralement sur les dynamiques post-croissance.

Il va donc peut-être devenir possible, sans passer pour des doux rêveurs ou des incompétents, de débattre des vrais sujets : sans croissance, à quels besoins sociaux répondre ? A quelles productions toxiques - pour l'environnement et la cohésion sociale - renoncer pour que l'absence de croissance ne soit pas synonyme de catastrophe mais au contraire d'amélioration pour tous

? Comment organiser la répartition territoriale des emplois liés à la reconversion écologique - dans le bâtiment, l'agroécologie, le renouvellement des infrastructures, le verdissement des processus industriels? De quels indicateurs alternatifs au PIB devons-nous nous doter pour organiser cette reconversion, la guider, l'évaluer? Quelles nouvelles comptabilités d'entreprise faut-il mettre en place pour que celles-ci s'inscrivent dans cette perspective ? Comment assurer le financement des milliards d'investissement nécessaire au déploiement de cette société post-croissance ? Comment anticiper correctement les mouvements de main-d'œuvre qui ne manqueront pas d'advenir si nous nous engageons vraiment dans la transition écologique ?

Une multitude de travaux contiennent des propositions jusque-là toujours repoussées d'un revers de main par les économistes qui en ont disqualifié le contenu, et surtout par les administrations et les partis au pouvoir qui s'appuient majoritairement sur des modèles et des paradigmes issus de l'économie mainstream. Portées par des chercheuses et des chercheurs convaincu·e·s de la nécessité d'un horizon post-croissance, ces propositions sont une invitation à revoir en profondeur les hypothèses sur lesquelles s'appuie l'économie.

Il est en effet grand temps d'y intégrer les risques de rupture et de non-linéarité sur lesquels les climatologues insistent à raison : les modèles économiques avec lesquels nous travaillons aujourd'hui sont irréalistes. Ils nous entraînent dans le mur, comme notre indicateur de référence, le PIB qui ne peut plus rester notre boussole. Oui, il est temps de tout repenser : la manière dont les humains et les sociétés sont encastrés dans la nature (ils ne sont pas «un empire dans un empire») et sont donc soumis, malgré le génie humain, à un ensemble de lois naturelles ; la finance, qui se fraie un chemin à distance des lois humaines pour accumuler toujours plus sans se soucier des conséquences désastreuses sur les inégalités ; les politiques qui peuvent nous permettre de continuer à bien vivre sans mettre la nature à sac et la planète à feu et à sang, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus nous supporter ; nos disciplines des sciences naturelles mais aussi l'ensemble des sciences humaines et sociales. Il est urgent de repenser la cohérence et la véracité des enseignements dispensés aux futurs citoyens.

Voilà notre espoir : que cette petite note dessille les yeux de tous et nous permette de traiter enfin les vrais sujets, alors que l'urgence est plus grande chaque jour.

Le Forum pour d'autres indicateurs de richesse (Fair) est un mouvement créé en 2008 au moment où Nicolas Sarkozy a mis en place une Commission chargée de réfléchir aux outils de mesure des performances économiques et du progrès social. dont les membres sont les auteurs de plusieurs ouvrages critiques sur la croissance : Adieu à la croissance ; la Mystique de la croissance : Faut-il attendre la croissance ? ; Vers une société post-croissance ; les Nouveaux indicateurs de richesse ...

Posté par Luc Fricot à 14:13 - Permalien [#]

20 janvier 2021

Myriam Revault d’Allonnes : «Le macronisme invoque sans cesse l’autonomie mais on n’est pas autonome tout seul»

Par  Simon Blin

«Autonomie», «responsabilité», «hommes capables»… Dans «l’Esprit du macronisme», la philosophe prend la rhétorique du Président au mot, et montre que le chef de l’Etat puise certes ses références dans la philosophie des Lumières, mais pour mieux les dévoyer. Révélant une plasticité langagière propre au néolibéralisme.

Le discours macroniste est un art… du détournement conceptuel et de l’ambiguïté rhétorique permanente. Dans l’Esprit du macronisme (Seuil), à paraître jeudi, Myriam Revault d’Allonnes, philosophe politique, ancienne élève et amie de Paul Ricœur, avec lequel Emmanuel Macron avait mis en scène une complicité intellectuelle pendant la campagne présidentielle de 2017, revient sur les notions clés utilisées par le président français. Et la manière dont le locataire de l’Elysée les récupère et les réinterprète. Si son propos se réfère à la philosophie des Lumières, celui-ci invoque avant tout une conception managériale de la société. Une vision où tout est calculable et anticipable, sauf une pandémie.

Emmanuel Macron entrera bientôt dans la dernière année de son mandat. Lui qui se voulait social-libéral et progressiste semble avoir durci sa matrice idéologique. Est-ce la preuve que le macronisme n’a pas de réelle cohérence doctrinale, comme vous l’écrivez ? Qu’il s’agirait plutôt d’une vision du monde dont il faut interroger le caractère «plastique» ?

Dans son cours au Collège de France sur le bio-pouvoir, Michel Foucault remarquait que la rationalité néolibérale n’était pas tant une «doctrine» ou une idéologie cohérente qu’une vision globale du monde, un style général de pensée et même un imaginaire qui s’énoncent de manière très ambiguë. Le discours macroniste se caractérise précisément par ce caractère plastique, multiforme. Le «en même temps» ou le «ni droite ni gauche» - censés incarner le dépassement des clivages traditionnels - répondent plutôt au souci d’adaptation permanente à un monde qui prône la flexibilité, non seulement dans les parcours individuels, au travail, mais aussi dans la sphère privée et la vie affective. Une forme de souplesse inscrite dans la mobilité incessante du monde tel qu’il nous est proposé et tel qu’il est voué à devenir. Emmanuel Macron ne parle d’ailleurs pas tant de progrès que d’«innovation». Son propos se nourrit de références à la philosophie des Lumières voire à la «rupture» révolutionnaire tout en invoquant sans cesse une «modernisation» d’ordre gestionnaire voire managérial.

Vous relevez que le concept d’autonomie est omniprésent dans le discours macronien.

Emmanuel Macron l’invoque en effet sans cesse. L’autonomie est le maître mot de la modernité. Dans l’esprit des Lumières, la notion convoque à la fois le singulier et le collectif. Elle lie l’émancipation potentielle du genre humain à celle du sujet individuel. On n’est pas autonome tout seul. Or le discours du macronisme met l’accent sur les réalisations individuelles : il accroît la confusion entre la liberté comme in-dépendance et l’autonomie comme liberté partagée. Chez Rousseau ou chez Kant, on obéit à la loi qu’on s’est prescrite, et «penser par soi-même» ne signifie pas penser tout seul. C’est toujours une liberté qui engage la liberté des autres. Or, pour Macron, «l’autonomie» se réfère essentiellement à la réussite individuelle, à la performance d’un individu comme séparé du monde commun et qui ne devrait rien à personne. C’est une abstraction. Lorsqu’on en arrive à dire que la France doit être une «start-up nation», il est clair que l’on conçoit la politique sur le mode de l’entreprise, jusqu’à faire de l’individu un «entrepreneur de soi-même». Tout ce qui est relatif à la gestion, à l’anticipation «calculante» prend le pas sur la discussion autour des finalités du «bon gouvernement», comme disaient les Grecs.

En quoi le macronisme détourne-t-il le sens de la notion de responsabilité, selon vous ?

De quoi, de qui, devant qui sommes-nous responsables ? C’est une notion très complexe. Elle signifie d’abord que je suis responsable parce que je suis l’auteur de mes actes. La responsabilité est liée à l’imputation, au fait d’attribuer une action à une personne. En ce sens, elle implique la liberté du sujet : je ne peux répondre de mes actes, assumer leurs conséquences que si mes actions sont le fait d’une volonté libre. Elle se décline alors au passé. Mais nous sommes aujourd’hui confrontés à d’autres approches de la responsabilité : à l’égard de l’autre et des générations futures. Ces approches ont notamment été développées par Emmanuel Levinas ou Hans Jonas. Avec les catastrophes écologiques et climatiques, avec le nouveau rapport à la nature qui s’est instauré, l’accent a été mis sur le fait que la responsabilité est aussi projetée sur l’avenir. Nous sommes responsables d’autrui comme être vulnérable, fragile. Et nous sommes responsables de ce que nous faisons devant les générations futures. A la responsabilité d’imputation s’ajoute donc une autre dimension, liée à la présence de risques incalculables. Or la façon dont le discours macroniste investit cette notion ignore ces deux dimensions.

C’est-à-dire ?

La responsabilité est avant tout appréhendée au sein d’un processus d’individualisation et de «privatisation». Comme si l’individu était maître de lui-même, soustrait à des conditions préalables et peu préoccupé par le rapport à l’autre sinon par le biais de la concurrence. Lorsque Macron exhorte les chômeurs à «traverser la rue» pour trouver du travail, quitte à abandonner leurs compétences professionnelles, tout se passe comme si être «responsable», c’était avant tout être disponible et flexible. De même, l’éloge des «premiers de cordée», fondé sur leurs talents naturels, fait de la réussite une performance individuelle, séparée des déterminations extérieures. L’individu «responsable» prendra soin de lui en anticipant de la manière la plus rationnelle possible les bénéfices, les coûts et les risques de son activité. C’est avant tout un sujet d’intérêt rationnel et calculateur. Classiquement, le «compte» (on est «comptable» de ses actes) renvoie à la métaphore des plateaux de la balance qui symbolise la justice. Or dans le discours du macronisme, il est avant tout question du choix rationnel des moyens qui garantissent l’efficacité. L’épaisseur morale de la responsabilité (les notions de «tort», de «juste», d’«injuste») s’efface. Cette dérive traduit aussi une déficience de la pensée de l’institution et de la nature du lien social. Elle véhicule une forme de désendettement de l’individu par rapport au social et, réciproquement, du social par rapport aux individus. «La société n’existe pas», disait déjà Margaret Thatcher.

Dans cette perspective, vous semblez dire qu’il n’y a pas de place pour le conflit.

Une société politique - a fortiori une démocratie - est habitée par un conflit permanent qui fait sa dynamique et sa réinvention. Elle implique un débat incessant sur les choix, les orientations, les valeurs. Ce qui suscite inévitablement du désaccord et de la contestation. L’imaginaire social du macronisme minore ou méconnaît cette dimension conflictuelle. La métaphore des «premiers de cordée» est d’abord une métaphore du lien social. Tous vont dans la même direction et œuvrent à un projet commun, sans tensions, sans désaccords, sans discordances dans une société faussement harmonieuse où les conflits sont abolis et où comptent avant tout les compétences. Quant aux «passions tristes» (expression empruntée à Spinoza pour qui elle désigne les affects qui diminuent notre puissance d’agir), elles se réduisent aux frustrations et au ressentiment éprouvés par ceux qui jalousent la réussite individuelle.

Vous critiquez la référence du macronisme à la «capacité» des hommes. Pourquoi ?

L’homme «capable», pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, n’est pas tout puissant. Il est aussi habité par de multiples fragilités internes, par des incapacités. Cette question de la vulnérabilité est revenue au-devant de la scène (y compris politique) avec la pandémie. On a bien vu comment sa prise en compte a infléchi le discours présidentiel, notamment dans ses hommages aux travailleurs des «premières lignes», autrement dit aux «derniers» de cordée. Au printemps 2020, Macron avait mis en avant les termes de la déclaration des Droits de l’homme de 1789 : les distinctions sociales ne sont justifiées qu’en référence à l’utilité commune. Comme le dit Saint-Just, la force des choses nous conduit parfois là où nous ne voulions pas aller… Qu’en sera-t-il vraiment ? Ce qui est certain, c’est que la gouvernance par les chiffres s’est heurtée à l’imprévisibilité du réel. La pandémie a mis en défaut la rationalité néolibérale selon laquelle tout est calculable.

En vue de la sortie de crise sanitaire, quelle place occupe l’Etat social dans la pensée macronienne ?

Il y a une contradiction interne chez Macron sur ce sujet. Lorsqu’il explique que l’Etat doit être un «investisseur social», il se réfère implicitement à la théorie du «capital humain», autrement dit à l’idée selon laquelle l’action publique doit aider les individus à développer leur potentiel pour s’insérer dans le marché du travail et de la consommation, pour gagner des compétences et créer de la richesse. Mais à supposer même que la finalité de l’Etat soit d’assumer cette fonction, encore faut-il qu’il investisse à long terme dans la recherche et l’enseignement. Or, la loi recherche récemment votée témoigne d’une logique purement gestionnaire et ne fait que précariser encore davantage le secteur. Quant à l’enseignement supérieur, la réouverture des universités, qui accueillent généralement des étudiants moins favorisés sur le plan social, se fait de manière totalement chaotique alors que les classes prépas aux grandes écoles n’ont jamais cessé d’accueillir les étudiants. C’est sans doute l’un des scandales qui, en temps de pandémie, révèlent la misère structurelle des universités à laquelle l’Etat comme «investisseur social» aurait pour première tâche de remédier. Il est à craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Myriam Revault d’Allonnes L’Esprit du macronisme Seuil, 112 pp., 16 €.

Posté par Luc Fricot à 18:21 - Permalien [#]

16 janvier 2021

Le Triangle de Gonesse en hub du circuit court : un projet carré

 

Par Sibylle Vincendon 15 janvier 2021 à 20:31

«Libé» a pris connaissance du rapport Rol-Tanguy, qui évalue plusieurs pistes de réflexion concernant l’avenir de ce territoire du Val-d’Oise devant initialement accueillir EuropaCity.

Et maintenant, que faire ? Quelle solution pour le Triangle de Gonesse, ce territoire de l’est du Val-d’Oise qui devait accueillir EuropaCity ? Après qu’Emmanuel Macron a décidé d’enterrer le projet de centre commercial géant en novembre 2019, une mission a été confiée Francis Rol-Tanguy, haut fonctionnaire de l’Equipement, afin de «reconstruire une vision d’avenir pour ce territoire». Avec quels éléments ? «Plusieurs projets coordonnés», un «projet alternatif» ou «un morceau de ville, qui donne envie», répondait alors vaguement l’entourage du chef de l’Etat.

Les élus locaux, toutes étiquettes confondues, qui voulaient croire à la promesse des 10 000 emplois qui devaient être créés avec EuropaCity, ont pris son arrêt comme un coup sur la tête. Les écologistes, qui défendaient le caractère agricole du secteur, ont eux triomphé, tout en rappelant qu’il restait urbanisable, donc menacé. Les propositions du rapport Rol-Tanguy, que Libération s’est procuré, ont été remises en juillet. Ce travail n’a toujours pas été rendu public et les intentions du gouvernement pour ce territoire restent inconnues.

A lire aussiEuropaCity : une grosse tuile de plus

Chose rare dans les travaux technocratiques de cette nature, les conclusions de Rol-Tanguy donnent acte aux associatifs de la qualité de leur approche. Le rapporteur intègre dans ses scénarios le projet Carma, qui vise à faire du Triangle de Gonesse un laboratoire de la transition agricole, des circuits courts et de la marche vers davantage d’autosuffisance alimentaire en Ile-de-France. Née de l’opposition à EuropaCity, cette recherche est devenue une référence. Parmi les agriculteurs de cette plaine céréalière, très tournée vers l’export, certains sont prêts à entamer une transition si elle est soutenue par les pouvoirs publics. Une mobilisation est organisée dimanche pour soutenir ces projets.

L’hypothèse d’un «Rungis au nord»

Le rapporteur enrichit Carma avec l’hypothèse d’un «Rungis au nord», envisagée par la Semmaris, gestionnaire du marché d’intérêt national (MIN) actuel - le «vrai» Rungis. Il estime que la zone pourrait devenir une sorte de «MIN des circuits courts même s’il ne sera pas que cela». Et ne l’envisage que branché sur un faisceau ferroviaire pour diminuer la noria de camions qui caractérise Rungis.

Enfin, en troisième élément, le rapporteur retient Eurocarex, un projet de «TGV-fret» imaginé par les aéroports de Paris, Lyon, Liège et Amsterdam associés à Fedex. «Il a pour cible de capter une bonne partie du fret aérien même si [en réalité] celui-ci est, pour une bonne part, "camionné" en Europe malgré son label aérien.» Les marchandises pourraient être transportées dans de vieilles rames du TGV Sud transformées.

Bref, les «projets alternatifs» souhaités par l’Elysée existent mais il reste une question épineuse : faut-il construire la gare du Grand Paris Express Triangle-de-Gonesse, prévue sur la ligne 17 entre le Bourget et la zone aéroportuaire de Roissy ? Cet arrêt était la condition sine qua non d’Auchan pour installer EuropaCity. Pas de centre géant, encore besoin d’une gare ? Telle que la ligne 17 est prévue actuellement, Triangle-de-Gonesse verra passer «un train toutes les sept minutes», écrit Francis Rol-Tanguy.

A lire aussiPas-de-Calais : un projet de serre tropicale géante crée la discorde

Afin de sortir de l’alternative, le rapporteur imagine une troisième voie. Il est possible «de créer une ligne 17 bis, qui partirait du Mesnil-Amelot [au-delà de l’aéroport Charles-de-Gaulle, ndlr], irait jusqu’à la gare du Triangle de Gonesse et bifurquerait à ce lieu pour rejoindre la gare de Villiers-le-Bel-Arnouville où une correspondance avec le RER D serait créée». Le rapporteur signale au passage qu’un arrêt devant l’hôpital de Gonesse serait alors possible. Dans l’est du Val-d’Oise, plus de la moitié des personnes ayant terminé leurs études n’ont pas de diplômes qualifiants. Un jeune sur trois est au chômage dans le Grand Roissy. Or le bassin d’emploi de la zone aéroportuaire est inaccessible pour nombre d’habitants, dont les jeunes des cités de Villiers-le-Bel.

Le risque d’une «boîte de Pandore»

D’après les premières estimations de Rol-Tanguy, cette 17 bis représenterait un investissement de 300 millions d’euros (à rapprocher des 35 milliards du Grand Paris Express dans sa totalité). Toutefois, rappelle-t-il, le schéma des quatre lignes du Grand Paris Express «est inscrit dans un décret du Conseil d’Etat». Il reconnaît qu’avec l’ajout d’un tronçon, il y a «un certain risque d’ouverture d’une boîte de Pandore dans laquelle pourraient s’engouffrer toutes les demandes» de changement du schéma.

A lire aussiL’installation de fermes verticales en France est-elle une bonne nouvelle ?

Reste une question de fond : dans quelle mesure urbaniser ce foncier agricole et d’ailleurs, faut-il le faire tout court ? Sur les 700 hectares de la zone, le schéma directeur d’Ile-de-France, ratifié en 2013, prévoyait d’en ouvrir 280 hectares à l’urbanisation. Une zone d’aménagement concertée (ZAC) a été votée sur ce périmètre. «Cette ZAC est donc validée juridiquement. Mais ce n’est pas le cas économiquement», estime Rol-Tanguy. L’absence d’EuropaCity annule le modèle économique qui prévoyait que l’Etat, aujourd’hui propriétaire de 110 hectares, en achèterait 180 de plus. Aussi le rapporteur préconise-t-il de s’en tenir à l’urbanisation de 110 hectares «dans la partie nord du Triangle, autour de la future gare du Grand Paris Express», sur du foncier déjà public. «Ce scénario n’a de sens que si la création de la ligne 17 bis est actée dans son principe», ajoute-t-il. Il n’y a plus, pour le gouvernement, qu’à prendre les décisions.

Posté par Luc Fricot à 10:28 - Permalien [#]