La Rose dans la vallée

20 janvier 2021

Myriam Revault d’Allonnes : «Le macronisme invoque sans cesse l’autonomie mais on n’est pas autonome tout seul»

Par  Simon Blin

«Autonomie», «responsabilité», «hommes capables»… Dans «l’Esprit du macronisme», la philosophe prend la rhétorique du Président au mot, et montre que le chef de l’Etat puise certes ses références dans la philosophie des Lumières, mais pour mieux les dévoyer. Révélant une plasticité langagière propre au néolibéralisme.

Le discours macroniste est un art… du détournement conceptuel et de l’ambiguïté rhétorique permanente. Dans l’Esprit du macronisme (Seuil), à paraître jeudi, Myriam Revault d’Allonnes, philosophe politique, ancienne élève et amie de Paul Ricœur, avec lequel Emmanuel Macron avait mis en scène une complicité intellectuelle pendant la campagne présidentielle de 2017, revient sur les notions clés utilisées par le président français. Et la manière dont le locataire de l’Elysée les récupère et les réinterprète. Si son propos se réfère à la philosophie des Lumières, celui-ci invoque avant tout une conception managériale de la société. Une vision où tout est calculable et anticipable, sauf une pandémie.

Emmanuel Macron entrera bientôt dans la dernière année de son mandat. Lui qui se voulait social-libéral et progressiste semble avoir durci sa matrice idéologique. Est-ce la preuve que le macronisme n’a pas de réelle cohérence doctrinale, comme vous l’écrivez ? Qu’il s’agirait plutôt d’une vision du monde dont il faut interroger le caractère «plastique» ?

Dans son cours au Collège de France sur le bio-pouvoir, Michel Foucault remarquait que la rationalité néolibérale n’était pas tant une «doctrine» ou une idéologie cohérente qu’une vision globale du monde, un style général de pensée et même un imaginaire qui s’énoncent de manière très ambiguë. Le discours macroniste se caractérise précisément par ce caractère plastique, multiforme. Le «en même temps» ou le «ni droite ni gauche» - censés incarner le dépassement des clivages traditionnels - répondent plutôt au souci d’adaptation permanente à un monde qui prône la flexibilité, non seulement dans les parcours individuels, au travail, mais aussi dans la sphère privée et la vie affective. Une forme de souplesse inscrite dans la mobilité incessante du monde tel qu’il nous est proposé et tel qu’il est voué à devenir. Emmanuel Macron ne parle d’ailleurs pas tant de progrès que d’«innovation». Son propos se nourrit de références à la philosophie des Lumières voire à la «rupture» révolutionnaire tout en invoquant sans cesse une «modernisation» d’ordre gestionnaire voire managérial.

Vous relevez que le concept d’autonomie est omniprésent dans le discours macronien.

Emmanuel Macron l’invoque en effet sans cesse. L’autonomie est le maître mot de la modernité. Dans l’esprit des Lumières, la notion convoque à la fois le singulier et le collectif. Elle lie l’émancipation potentielle du genre humain à celle du sujet individuel. On n’est pas autonome tout seul. Or le discours du macronisme met l’accent sur les réalisations individuelles : il accroît la confusion entre la liberté comme in-dépendance et l’autonomie comme liberté partagée. Chez Rousseau ou chez Kant, on obéit à la loi qu’on s’est prescrite, et «penser par soi-même» ne signifie pas penser tout seul. C’est toujours une liberté qui engage la liberté des autres. Or, pour Macron, «l’autonomie» se réfère essentiellement à la réussite individuelle, à la performance d’un individu comme séparé du monde commun et qui ne devrait rien à personne. C’est une abstraction. Lorsqu’on en arrive à dire que la France doit être une «start-up nation», il est clair que l’on conçoit la politique sur le mode de l’entreprise, jusqu’à faire de l’individu un «entrepreneur de soi-même». Tout ce qui est relatif à la gestion, à l’anticipation «calculante» prend le pas sur la discussion autour des finalités du «bon gouvernement», comme disaient les Grecs.

En quoi le macronisme détourne-t-il le sens de la notion de responsabilité, selon vous ?

De quoi, de qui, devant qui sommes-nous responsables ? C’est une notion très complexe. Elle signifie d’abord que je suis responsable parce que je suis l’auteur de mes actes. La responsabilité est liée à l’imputation, au fait d’attribuer une action à une personne. En ce sens, elle implique la liberté du sujet : je ne peux répondre de mes actes, assumer leurs conséquences que si mes actions sont le fait d’une volonté libre. Elle se décline alors au passé. Mais nous sommes aujourd’hui confrontés à d’autres approches de la responsabilité : à l’égard de l’autre et des générations futures. Ces approches ont notamment été développées par Emmanuel Levinas ou Hans Jonas. Avec les catastrophes écologiques et climatiques, avec le nouveau rapport à la nature qui s’est instauré, l’accent a été mis sur le fait que la responsabilité est aussi projetée sur l’avenir. Nous sommes responsables d’autrui comme être vulnérable, fragile. Et nous sommes responsables de ce que nous faisons devant les générations futures. A la responsabilité d’imputation s’ajoute donc une autre dimension, liée à la présence de risques incalculables. Or la façon dont le discours macroniste investit cette notion ignore ces deux dimensions.

C’est-à-dire ?

La responsabilité est avant tout appréhendée au sein d’un processus d’individualisation et de «privatisation». Comme si l’individu était maître de lui-même, soustrait à des conditions préalables et peu préoccupé par le rapport à l’autre sinon par le biais de la concurrence. Lorsque Macron exhorte les chômeurs à «traverser la rue» pour trouver du travail, quitte à abandonner leurs compétences professionnelles, tout se passe comme si être «responsable», c’était avant tout être disponible et flexible. De même, l’éloge des «premiers de cordée», fondé sur leurs talents naturels, fait de la réussite une performance individuelle, séparée des déterminations extérieures. L’individu «responsable» prendra soin de lui en anticipant de la manière la plus rationnelle possible les bénéfices, les coûts et les risques de son activité. C’est avant tout un sujet d’intérêt rationnel et calculateur. Classiquement, le «compte» (on est «comptable» de ses actes) renvoie à la métaphore des plateaux de la balance qui symbolise la justice. Or dans le discours du macronisme, il est avant tout question du choix rationnel des moyens qui garantissent l’efficacité. L’épaisseur morale de la responsabilité (les notions de «tort», de «juste», d’«injuste») s’efface. Cette dérive traduit aussi une déficience de la pensée de l’institution et de la nature du lien social. Elle véhicule une forme de désendettement de l’individu par rapport au social et, réciproquement, du social par rapport aux individus. «La société n’existe pas», disait déjà Margaret Thatcher.

Dans cette perspective, vous semblez dire qu’il n’y a pas de place pour le conflit.

Une société politique - a fortiori une démocratie - est habitée par un conflit permanent qui fait sa dynamique et sa réinvention. Elle implique un débat incessant sur les choix, les orientations, les valeurs. Ce qui suscite inévitablement du désaccord et de la contestation. L’imaginaire social du macronisme minore ou méconnaît cette dimension conflictuelle. La métaphore des «premiers de cordée» est d’abord une métaphore du lien social. Tous vont dans la même direction et œuvrent à un projet commun, sans tensions, sans désaccords, sans discordances dans une société faussement harmonieuse où les conflits sont abolis et où comptent avant tout les compétences. Quant aux «passions tristes» (expression empruntée à Spinoza pour qui elle désigne les affects qui diminuent notre puissance d’agir), elles se réduisent aux frustrations et au ressentiment éprouvés par ceux qui jalousent la réussite individuelle.

Vous critiquez la référence du macronisme à la «capacité» des hommes. Pourquoi ?

L’homme «capable», pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, n’est pas tout puissant. Il est aussi habité par de multiples fragilités internes, par des incapacités. Cette question de la vulnérabilité est revenue au-devant de la scène (y compris politique) avec la pandémie. On a bien vu comment sa prise en compte a infléchi le discours présidentiel, notamment dans ses hommages aux travailleurs des «premières lignes», autrement dit aux «derniers» de cordée. Au printemps 2020, Macron avait mis en avant les termes de la déclaration des Droits de l’homme de 1789 : les distinctions sociales ne sont justifiées qu’en référence à l’utilité commune. Comme le dit Saint-Just, la force des choses nous conduit parfois là où nous ne voulions pas aller… Qu’en sera-t-il vraiment ? Ce qui est certain, c’est que la gouvernance par les chiffres s’est heurtée à l’imprévisibilité du réel. La pandémie a mis en défaut la rationalité néolibérale selon laquelle tout est calculable.

En vue de la sortie de crise sanitaire, quelle place occupe l’Etat social dans la pensée macronienne ?

Il y a une contradiction interne chez Macron sur ce sujet. Lorsqu’il explique que l’Etat doit être un «investisseur social», il se réfère implicitement à la théorie du «capital humain», autrement dit à l’idée selon laquelle l’action publique doit aider les individus à développer leur potentiel pour s’insérer dans le marché du travail et de la consommation, pour gagner des compétences et créer de la richesse. Mais à supposer même que la finalité de l’Etat soit d’assumer cette fonction, encore faut-il qu’il investisse à long terme dans la recherche et l’enseignement. Or, la loi recherche récemment votée témoigne d’une logique purement gestionnaire et ne fait que précariser encore davantage le secteur. Quant à l’enseignement supérieur, la réouverture des universités, qui accueillent généralement des étudiants moins favorisés sur le plan social, se fait de manière totalement chaotique alors que les classes prépas aux grandes écoles n’ont jamais cessé d’accueillir les étudiants. C’est sans doute l’un des scandales qui, en temps de pandémie, révèlent la misère structurelle des universités à laquelle l’Etat comme «investisseur social» aurait pour première tâche de remédier. Il est à craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Myriam Revault d’Allonnes L’Esprit du macronisme Seuil, 112 pp., 16 €.

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16 janvier 2021

Le Triangle de Gonesse en hub du circuit court : un projet carré

 

Par Sibylle Vincendon 15 janvier 2021 à 20:31

«Libé» a pris connaissance du rapport Rol-Tanguy, qui évalue plusieurs pistes de réflexion concernant l’avenir de ce territoire du Val-d’Oise devant initialement accueillir EuropaCity.

Et maintenant, que faire ? Quelle solution pour le Triangle de Gonesse, ce territoire de l’est du Val-d’Oise qui devait accueillir EuropaCity ? Après qu’Emmanuel Macron a décidé d’enterrer le projet de centre commercial géant en novembre 2019, une mission a été confiée Francis Rol-Tanguy, haut fonctionnaire de l’Equipement, afin de «reconstruire une vision d’avenir pour ce territoire». Avec quels éléments ? «Plusieurs projets coordonnés», un «projet alternatif» ou «un morceau de ville, qui donne envie», répondait alors vaguement l’entourage du chef de l’Etat.

Les élus locaux, toutes étiquettes confondues, qui voulaient croire à la promesse des 10 000 emplois qui devaient être créés avec EuropaCity, ont pris son arrêt comme un coup sur la tête. Les écologistes, qui défendaient le caractère agricole du secteur, ont eux triomphé, tout en rappelant qu’il restait urbanisable, donc menacé. Les propositions du rapport Rol-Tanguy, que Libération s’est procuré, ont été remises en juillet. Ce travail n’a toujours pas été rendu public et les intentions du gouvernement pour ce territoire restent inconnues.

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Chose rare dans les travaux technocratiques de cette nature, les conclusions de Rol-Tanguy donnent acte aux associatifs de la qualité de leur approche. Le rapporteur intègre dans ses scénarios le projet Carma, qui vise à faire du Triangle de Gonesse un laboratoire de la transition agricole, des circuits courts et de la marche vers davantage d’autosuffisance alimentaire en Ile-de-France. Née de l’opposition à EuropaCity, cette recherche est devenue une référence. Parmi les agriculteurs de cette plaine céréalière, très tournée vers l’export, certains sont prêts à entamer une transition si elle est soutenue par les pouvoirs publics. Une mobilisation est organisée dimanche pour soutenir ces projets.

L’hypothèse d’un «Rungis au nord»

Le rapporteur enrichit Carma avec l’hypothèse d’un «Rungis au nord», envisagée par la Semmaris, gestionnaire du marché d’intérêt national (MIN) actuel - le «vrai» Rungis. Il estime que la zone pourrait devenir une sorte de «MIN des circuits courts même s’il ne sera pas que cela». Et ne l’envisage que branché sur un faisceau ferroviaire pour diminuer la noria de camions qui caractérise Rungis.

Enfin, en troisième élément, le rapporteur retient Eurocarex, un projet de «TGV-fret» imaginé par les aéroports de Paris, Lyon, Liège et Amsterdam associés à Fedex. «Il a pour cible de capter une bonne partie du fret aérien même si [en réalité] celui-ci est, pour une bonne part, "camionné" en Europe malgré son label aérien.» Les marchandises pourraient être transportées dans de vieilles rames du TGV Sud transformées.

Bref, les «projets alternatifs» souhaités par l’Elysée existent mais il reste une question épineuse : faut-il construire la gare du Grand Paris Express Triangle-de-Gonesse, prévue sur la ligne 17 entre le Bourget et la zone aéroportuaire de Roissy ? Cet arrêt était la condition sine qua non d’Auchan pour installer EuropaCity. Pas de centre géant, encore besoin d’une gare ? Telle que la ligne 17 est prévue actuellement, Triangle-de-Gonesse verra passer «un train toutes les sept minutes», écrit Francis Rol-Tanguy.

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Afin de sortir de l’alternative, le rapporteur imagine une troisième voie. Il est possible «de créer une ligne 17 bis, qui partirait du Mesnil-Amelot [au-delà de l’aéroport Charles-de-Gaulle, ndlr], irait jusqu’à la gare du Triangle de Gonesse et bifurquerait à ce lieu pour rejoindre la gare de Villiers-le-Bel-Arnouville où une correspondance avec le RER D serait créée». Le rapporteur signale au passage qu’un arrêt devant l’hôpital de Gonesse serait alors possible. Dans l’est du Val-d’Oise, plus de la moitié des personnes ayant terminé leurs études n’ont pas de diplômes qualifiants. Un jeune sur trois est au chômage dans le Grand Roissy. Or le bassin d’emploi de la zone aéroportuaire est inaccessible pour nombre d’habitants, dont les jeunes des cités de Villiers-le-Bel.

Le risque d’une «boîte de Pandore»

D’après les premières estimations de Rol-Tanguy, cette 17 bis représenterait un investissement de 300 millions d’euros (à rapprocher des 35 milliards du Grand Paris Express dans sa totalité). Toutefois, rappelle-t-il, le schéma des quatre lignes du Grand Paris Express «est inscrit dans un décret du Conseil d’Etat». Il reconnaît qu’avec l’ajout d’un tronçon, il y a «un certain risque d’ouverture d’une boîte de Pandore dans laquelle pourraient s’engouffrer toutes les demandes» de changement du schéma.

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Reste une question de fond : dans quelle mesure urbaniser ce foncier agricole et d’ailleurs, faut-il le faire tout court ? Sur les 700 hectares de la zone, le schéma directeur d’Ile-de-France, ratifié en 2013, prévoyait d’en ouvrir 280 hectares à l’urbanisation. Une zone d’aménagement concertée (ZAC) a été votée sur ce périmètre. «Cette ZAC est donc validée juridiquement. Mais ce n’est pas le cas économiquement», estime Rol-Tanguy. L’absence d’EuropaCity annule le modèle économique qui prévoyait que l’Etat, aujourd’hui propriétaire de 110 hectares, en achèterait 180 de plus. Aussi le rapporteur préconise-t-il de s’en tenir à l’urbanisation de 110 hectares «dans la partie nord du Triangle, autour de la future gare du Grand Paris Express», sur du foncier déjà public. «Ce scénario n’a de sens que si la création de la ligne 17 bis est actée dans son principe», ajoute-t-il. Il n’y a plus, pour le gouvernement, qu’à prendre les décisions.

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13 janvier 2021

L'Institut Montaigne, la très riche boîte à idées de la macronie

Par Jérôme Lefilliâtre

 

De mieux en mieux financé, le think tank techno-libéral est plus proche que jamais du pouvoir en place. Pour la sortie de crise, il pousse un agenda très favorable aux grandes entreprises qui le soutiennent.

Un sentiment de satisfaction a rempli Franck Morel lorsqu’il a entendu, le 26 octobre, la ministre du Travail présenter le dispositif de «transition collective». Une nouvelle offre de formation professionnelle, financée par l’Etat à hauteur de 40 à 75%, visant à reconvertir des salariés dont l’emploi est menacé vers des qualifications porteuses localement. Avocat en droit du travail au cabinet Flichy Grangé, Franck Morel, qui conseille des entreprises, a reconnu dans cette nouveauté la proposition qu’il avait lancée un mois plus tôt dans une note rédigée pour l’Institut Montaigne, le «think tank» d’orientation libérale. «Je ne crois pas que l’idée était déjà dans les cartons. J’ai sans doute participé à la mise en lumière et l’acceptabilité de cette mesure. Ma note n’y a pas nui en tout cas !» explique tranquillement Franck Morel.

«Il est évident que cette note, écrite tout seul dans mon coin, aurait eu beaucoup moins de résonance, poursuit l’avocat. Montaigne lui en a donné.» Flanqué de ce label, Franck Morel a eu droit à une invitation du directeur de cabinet d’Elisabeth Borne, Thomas Audigé. Le rendez-vous a eu lieu quelques semaines avant l’annonce de la ministre. Franck Morel y a défendu son plan, en compagnie de Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne.

Entre les trois hommes, il n’a pas été besoin de fluidifier le dialogue par des politesses de présentation : ils font partie du même cercle de pensée, à l’aise avec la politique d’Emmanuel Macron. Avant de remettre la robe et d’être promu «senior fellow», bénévole, à Montaigne, Franck Morel a été le conseiller social d’Edouard Philippe à Matignon entre mai 2017 et juillet 2020. Thomas Audigé a coanimé le groupe «travail emploi» de la campagne présidentielle du chef de l’Etat il y a trois ans. Quant à Laurent Bigorgne, il a été l’un des membres du «comité exécutif» de cette campagne, l’une des principales têtes chercheuses de son «pôle idées».

L’anecdote raconte la place de choix occupée par l’Institut Montaigne dans la sphère de pouvoir gravitant autour d’Emmanuel Macron. Vingt ans après sa création par l’ancien patron d’Axa Claude Bébéar, l’association, qui se présente comme «une plateforme indépendante de réflexion, de propositions et d’expérimentations consacrée aux politiques publiques en France», n’a jamais aussi présente au sommet de l’Etat, aussi puissante et influente.

«La fondation Saint-Simon de notre époque, mais à droite»

Proche idéologiquement du macronisme, elle produit des idées pour ses représentants, qu’elle accueille volontiers au sein de ses groupes de travail. «L’Institut Montaigne est à la mode. Son identité techno-libérale colle parfaitement avec celle de l’exécutif», observe un conseiller en communication réputé, qui fraye dans les mondes des affaires et de la politique. «C’est la fondation Saint-Simon de notre époque, mais à droite», se marre un ancien membre de ce club d’influence, qui joua un rôle non négligeable dans la conversion du Parti socialiste au libéralisme dans les années 80.

Dans la période actuelle de crise violente, dont on cherche désespérément la voie de sortie, l’Institut Montaigne s’active. Depuis le printemps, il multiplie les notes qui poussent, sur le plan socio-économique, un agenda à faire rougir de plaisir les entreprises : assouplissement du marché du travail, subventionnement de l’investissement, libéralisation des soldes, augmentation de la durée du temps de travail, réduction des dépenses publiques structurelles…

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Rien pour déplaire aux 160 entreprises qui le financent, la crème de la crème : la quasi-totalité du CAC 40 (LVMH, Total…), des grands cabinets d’avocats, des banques (Lazard, BNP Paribas…) et même Google et Amazon ! Aucun cotisant n’apporte plus de 1,2% du budget total. Question «d’indépendance», selon Montaigne. Dans sa profession de foi, l’Institut affiche trois objectifs : «l’efficacité de l’action publique» et «la compétitivité de l’économie» bien sûr, mais aussi la «cohésion sociale». Il s’est distingué par le passé avec des rapports sur la diversité, les discriminations ou la désinformation (certains salués par Libé). «Certaines études sociétales sont remarquables. On ne censure jamais les chercheurs», dit René Ricol, expert-comptable préféré du CAC 40 et membre du comité directeur de Montaigne.

Infusion dans le débat public

Relayées par des médias proches (BFM Business, le Journal du dimanche, les Echos…), les suggestions de Montaigne ne trouvent pas toujours un débouché politique. Certaines seulement se transforment en actions publiques, comme la recommandation de Franck Morel. Vieille revendication du patronat, l’allégement de 20 milliards d’euros des impôts de production, acté par le «plan de relance» du Premier ministre, Jean Castex, avait été chaudement conseillé par l’Institut en octobre 2019. Simple coïncidence ?

D’autres idées infusent le débat public. Depuis peu, le think tank réclame le retour de la réforme des retraites. Au même moment que le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, que l’on dit attentif aux publications de Montaigne et qui a tenu une visioconférence avec ses adhérents le 7 janvier. Le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Clément Beaune, vient de demander à Laurent Bigorgne, et à d’autres think tanks, une proposition de «feuille de route» en vue de la présidence française de l’Union européenne en 2022.

«Les notes de Montaigne circulent beaucoup dans l’administration, d’autant plus qu’ils n’hésitent pas à pousser les portes des cabinets, témoigne un haut fonctionnaire bien vu à l’Elysée. Ils sont très forts pour être dans l’actualité la plus immédiate, tout en étant dans la profondeur.» La force du think tank est d’avoir réussi à donner un prestige quasi universitaire à ses publications. «Laurent Bigorgne a apporté à Montaigne son empreinte académique. Il y a des gamins de Sciences-po qui veulent y faire leurs stages», admire le communicant Philippe Manière, directeur de l’Institut de 2004 à 2009.

Même du côté de la CGT, on reconnaît le talent du bonhomme : «En intégrant des sujets sociétaux, Bigorgne a rendu l’Institut plus fréquentable, moins frontal, juge un cadre. Il l’a désidéologisé, du moins en apparence.» Christian Chavagneux, directeur d’Alternatives économiques, magazine ancré à gauche : «Il y a un vrai travail derrière. Ce n’est pas de la pure idéologie. Ils ont leurs propres choix, bien évidemment, mais honnêtement, on apprend des choses parfois.»

En 2020, «un budget de 6,8 millions d'euros»

Question de physique politique : à quoi mesure-t-on l’accroissement d’une influence, par définition immatérielle ? Il est un indicateur tangible qui ment rarement : l’argent. D’environ 3 millions d’euros en 2012, les cotisations des adhérents montent en flèche depuis l’épiphanie macronienne : 3,8 millions d’euros en 2016, 4,7 millions en 2017, 5,7 millions en 2018… «Les donateurs d’un think tank sont attentifs à la proximité de celui-ci avec le pouvoir», analyse le conseiller en communication déjà cité.

«En 2020, nous visions un budget de 7,2 à 7,3 millions d’euros avant la crise. Nous serons autour de 6,8 millions», révèle Laurent Bigorgne, le directeur de l’association, qui compte trente salariés. Cela fait d’elle le think tank le mieux pourvu de France, de loin et sans aucune subvention publique. Les rivaux les plus médiatiques, la fondation Jean-Jaurès (centre gauche) et la Fondapol (droite), avaient respectivement des ressources de 2,9 millions d’euros en 2019 et 1,6 million en 2018.

«Nous sommes en croissance», constate Laurent Bigorgne, pour qui c’est le résultat d’une «structuration» et «l’effet mécanique du bouche-à-oreille». Nommé en 2010, l’ex-directeur d’études à Sciences-po reçoit tôt le matin, au siège de l’Institut, dans le VIIIarrondissement de Paris. Le quartier du luxe, des affaires et aussi de l’Elysée, qui est à cinq minutes à pied.

L’argent, c’est la prérogative de cet agrégé d’histoire qui se voit davantage en «patron de PME» qu’en «intellectuel». «Une journée normale pour moi, c’est en moyenne dix rendez-vous, dont la moitié ou plus sont avec des adhérents», dit-il. Au printemps, il a refusé le chèque de 65 000 euros d’une entreprise chinoise : «Il y a des gens dont on ne veut pas, des entreprises russes, des Etats étrangers ou des sociétés qui ont un agenda de lobbying tellement énorme…» Avec ses moyens financiers en hausse, l’homme a deux directions de développement stratégique, vers les territoires (le think tank vient de sortir une note sur la Seine-Saint-Denis) et vers l’Europe. On résume l’ambition : être présent à tous les échelons de la décision publique.

«Je ne suis pas un visiteur du soir»

Laurent Bigorgne, qui est tout sauf idiot, sait bien quelle question on est venu lui poser. L’Institut Montaigne est-il devenu le point de rencontre parfait des intérêts des grandes entreprises et des besoins du pouvoir macronien ? Le véhicule de communication des premières et, en même temps, la boîte à idées du second ? Le directeur refuse l’étiquette de «lobbyiste» : «C’est quand vous avez des clients. Moi, Carrefour ne me demande rien.»

Réponse peu convaincante. Les notes et rapports sont rédigés par des groupes de travail intégrant, à côté de hauts fonctionnaires et parfois d’universitaires, des cadres dirigeants des entreprises adhérentes concernées par le sujet traité. Logiquement, les solutions poussées sont rarement au détriment des sociétés… Le président de l’Institut est l’ancien PDG d’Axa, Henri de Castries, un intime de François Fillon et l’un de ses conseillers économiques lors de la dernière présidentielle. Pas un gauchiste: «Contrairement aux discours ambiants, notre problème, ce ne sont pas les inégalités, expliquait-il récemment au Figaro. Notre État-providence compte parmi ceux qui les corrigent le plus et le mieux. Donc oublions Piketty! En revanche, la réforme de l’État s’impose comme une évidence et une priorité absolue.»

Sur sa proximité avec Emmanuel Macron, Laurent Bigorgne ne peut se cacher. Elle est telle que le président de la République a voulu faire de lui le délégué général de son parti, En marche, au lancement en 2016. Il aurait pu le nommer ministre ensuite mais c’est Jean-Michel Blanquer, un autre «ami très cher» du directeur de Montaigne, qui a décroché l’Education. Laurent Bigorgne prévient néanmoins : «Je ne suis pas un visiteur du soir.» Il dit avoir vu le chef de l’Etat deux fois au printemps, dont l’une lors d’un déjeuner avec d’autres patrons de think tank, et lui a parlé «cinq ou six fois» depuis, par la messagerie Telegram. «Quand le Président me pose une question, je lui réponds. Quand il a envie de me voir, je me déplace», explique-t-il.

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Il ajoute aussitôt qu’il a discuté récemment avec l’écolo Yannick Jadot – dont il dit du bien –, qu’il a déjeuné avec la socialiste Anne Hidalgo, qu’il aime échanger avec les députés PS Valérie Rabault et Boris Vallaud. Un homme de réseaux. Son œcuménisme s’arrête aux «populismes de droite et de gauche» : «Mélenchon, Ruffin… On ne peut pas parler à ces gens-là…» déplore-t-il. Et Zemmour est «aussi nul en économie qu’en histoire».

Relation privilégiée avec la nébuleuse macronienne

C’est bien avec la nébuleuse macronienne que le lien de l’institut est le plus fort. En 2018, l’association avait dressé un bilan flatteur des premiers pas du nouveau chef de l’Etat sous le titre «Les 12 mois de Jupiter». Cette relation privilégiée se mesure au nombre considérable d’employés et de proches de Montaigne passés dans les cabinets des ministères ou les structures publiques depuis 2017. La directrice de cabinet de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, est Fanny Anor, ex-chargée d’études à Montaigne. Conseiller technique de Jean Castex, Florian Bosser a été le rapporteur d’une étude de l’association sur les médias en juin 2019. Ex-responsable des opérations du think tank, Blanche Leridon est conseillère de la ministre de l’Enseignement supérieur.

Soutien notoire du chef de l’Etat, Gilles Babinet, vice-président du Conseil national du numérique, est aussi l’expert de cette question à l'institut. Deux vice-présidents de Montaigne, enfin, ont leurs entrées en macronie : David Azéma, ex-patron de l’Agence des participations de l’Etat, qui fut de la campagne présidentielle, et Jean-Dominique Senard, poussé par le chef d’Etat à la présidence du constructeur Renault après l’affaire Carlos Ghosn. Même chose pour un autre membre du comité directeur, Jean-Pierre Clamadieu, qui a pris la tête d’Engie en mai 2018 avec le soutien de l’Elysée. La toile n’est pas exhaustive.

Suffit-elle à conclure que Montaigne est comme un gouvernement de l’ombre, aux ficelles tenues par le CAC 40 ? Non, bien sûr. Le circuit de la décision publique est une mécanique complexe. Sur la politique économique, la haute administration de Bercy, notamment à la direction du Trésor, a plus que son mot à dire. «Macron ne fait pas ce que dit Montaigne, s’agace Philippe Manière, le prédécesseur de Bigorgne. C’est un préjugé stupide, selon lequel les think tanks décident, alors qu’ils sont là pour enrichir le débat. Il est difficile d’imputer une idée à une seule source.»

Autre argument : s’il est plus élevé que ceux de ses rivaux, le budget de Montaigne n’est pas si dantesque. Il est à comparer aux 5,5 millions d’euros de L214, l’association de défense des animaux, une autre sorte de «lobby». Enfin, la montée en puissance de l’institut coïncide avec l'émergence d'un phénomène favorable à l’ensemble des think tanks, à savoir l’effondrement des partis politiques comme lieux de production d’idées.

Club endogame et orthodoxe

L’Institut Montaigne a certainement supplanté La République en marche, incapable d’avoir une idée depuis 2017. Mais cela fait-il vraiment de lui le «laboratoire» qu’il se targue d’être ? «Ils font circuler des propositions plus qu’ils ne les créent», juge le patron d’une boîte de conseil aux dirigeants. Qui renverse la problématique : n’est-ce pas la macronie qui utilise Montaigne pour tester des idées, plutôt que l’inverse ? «Ces notes, on ne sait jamais comment les prendre, car elles servent souvent de ballon d’essai. Le pouvoir politique a besoin de ces jeux de rôles», commente Sophie Binet, secrétaire confédérale de la CGT.

«Montaigne est un think tank modéré de centre droit, financé par le CAC 40, qui va dans le sens du grand capital et de la haute administration, lance le philosophe libéral Gaspard Koenig, promoteur d’un revenu universel à sa sauce et d’une retraite à la carte. Il est au cœur du capitalisme français de connivence. Personne, dans la société, n’irait porter un badge à son nom. Ses mesures incrémentales peuvent être intelligentes, mais elles ne font rêver personne.»

De fait, l’Institut Montaigne est un club endogame, parfaitement orthodoxe. Où l’on se montre aussi pour réseauter entre pairs. «Dans l’accompagnement que j’ai auprès de dirigeants, je les pousse à Montaigne pour travailler leur réputation», explique l’un des conseillers de patrons déjà cité. «Participer à leurs groupes de travail peut être un accélérateur de carrière», affirme un second. L’objectif n’est alors pas de bouleverser le monde des idées…

Au sein de l’institut, le débat économique se tient principalement entre deux libéraux : Eric Chaney, ex-chef économiste d’Axa, et Bertrand Martinot, ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Deux économistes réputés, mais qui pensent à peu près la même chose. A Montaigne, jamais un rapport n’a par exemple été confié aux Economistes atterrés, un collectif de gauche. «Ils ne viennent pas vers moi, je ne vais pas vers eux, concède Laurent Bigorgne. C’est dommage, vous relevez un bon point. Nous sommes peut-être trop exclusifs.» Le constat a pourtant un air d’évidence.

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06 janvier 2021

Ecoles de commerce : amusez-vous, vous êtes formatés

  • Ecoles de commerce : amusez-vous, vous êtes formatés ()

Le folklore de la vie en école de commerce, entre soirées d’intégration et vie associative, est un pilier de l’expérience étudiante. L’enquête de Maurice Midena montre que ces rites participent aussi à la métamorphose d’élèves brillants et curieux en manageurs guidés par la recherche du profit.

En 2017, la direction de Grenoble Ecole de management (GEM) a demandé à ses étudiants de dernière année de décrire leur «aventure» au sein de cet établissement d’un mot, avant d’afficher les résultats en direct dans l’amphithéâtre où ils étaient réunis. En tête du classement : «bullshit», suivi de «33 000 euros», le coût des trois ans de formation à l’époque. Cette anecdote illustre un phénomène aussi répandu que l’humour potache des étudiants : leur déception à l’égard de ces écoles de commerce qui devaient être l’accomplissement d’une scolarité brillante. La promesse était pourtant formulée par la campagne de publicité de l’Inseec Business School en mai 2018 : «Entrez rêveurs. Sortez manageurs». S’inspirant de ce slogan maladroit, le journaliste indépendant Maurice Midena a mené une enquête, Entrez rêveurs, sortez manageurs. Formation et formatage en école de commerce (La Découverte), pour comprendre le processus de «métamorphose» des étudiants au sein des écoles. Etant lui-même passé par l’école de commerce de Nantes entre 2013 et 2015, il noue récit personnel et témoignages d’anciens élèves pour décrire la manière dont «l’idéologie néolibérale imprègne les cellules grises des étudiants les plus brillants avant de se répandre dans les plus hautes sphères du pays».

«Habitus scolaire»

La fameuse aventure commence par les classes préparatoires, dont sont issus près de la moitié des 45 000 étudiants qui garnissent les rangs des écoles de commerce chaque année. Pendant deux ans - trois pour les redoublants -, les élèves ingèrent jusqu’à l’overdose aussi bien des notions de mathématiques que de culture générale, des langues vivantes que de l’histoire économique et géopolitique. Mais il ne s’agit pas ici d’inculquer un goût désintéressé pour le savoir : pour Midena, cette formation consolide un «habitus scolaire», soit une manière d’être et une «méthode de travail» qui profilent déjà les calculs pragmatiques que devront faire les manageurs. L’exigence scolaire contraint les préparants à gérer leur temps et à l’investir dans les matières à plus fort coefficient (les plus «rentables») comme les mathématiques. Car si presque tous les étudiants ont la garantie de trouver une école à la sortie du processus - il y a presque autant de places que de concourants -, tout l’enjeu est d’obtenir les meilleures notes aux concours d’admission pour intégrer une école du haut du panier, qui ouvre plus de portes et garantit un meilleur salaire.

C’est tout logiquement qu’après ces années «sacrifiées», l’entrée en école a une odeur de liberté - qui s’accompagne souvent de quelques relents d’alcool mal digéré. La crise sanitaire risque de perturber cette étape essentielle dans la formation des nouvelles recrues : Midena voit dans les soirées d’intégration des rituels qui permettent de forger un «sentiment d’impunité» (ici, vous pouvez tout faire, y compris vous balader cul nu sur le campus) et qui créent un «esprit de corps» qui adoucira les critiques que portent les étudiants réfractaires. «Ce folklore […] structure les rapports sociaux entre les étudiants et produit un ensemble d’affects joyeux qui catalyse le formatage et permet d’emporter l’adhésion des étudiants au projet de formation», écrit Midena. Pour y parvenir, l’école doit devenir une «bulle» imperméable au monde extérieur. Une microsociété assez homogène socialement (51,3 % des étudiants en école de commerce ont des parents cadres supérieurs, 4,1 % sont enfants d’ouvriers) dans laquelle tout le monde n’a pas les mêmes chances de briller.

Et gare à ne pas devenir un «nobode» (comprendre nobody, c’est-à-dire «personne»), le boloss auquel on n’a pas envie de se mêler. L’argot que se forgent les étudiants montre bien les enjeux de ces rites d’intégration : une bonne partie de la vie estudiantine se résume à «choper» un maximum de «targets», comprendre «personnes que tu convoites» (1). Si des scandales attirent régulièrement l’attention de la presse (lire l’enquête de Libération en novembre 2013 après qu’un étudiant de l’Edhec a été grièvement blessé lors d’une soirée d’intégration), Midena se concentre plutôt sur une série de petites violences symboliques qu’il voit comme des «vecteurs de la constitution d’un esprit de corps», qui assurent à terme la pleine adhésion au projet porté par l’école. Ces violences à l’égard des comportements qui échappent à la norme redoublent envers les filles : des étudiants de l'EDHEC désignent le titre de «pute du mois» à celles ayant accumulé trop de conquêtes à leur goût.

Mais la vie étudiante, organisée autour des associations, est aussi un pilier essentiel de «l’expérience étudiante» que vendent les écoles : elles participent à l’acquisition d’un savoir pratique au travers de l’organisation d’un festival pour l’association de musique ou la négociation avec un producteur de vin pour celle d’œnologie. C’est que ces savoirs ne seront pas dispensés par les cours, dont le niveau est «indigent» : le sociologue Yves-Marie Abraham décrit un phénomène de «déscolarisation» des étudiants de HEC, qui ne deviendront «de bons manageurs que dans la mesure où ils auront cessé d’être de bons étudiants». Outre la pauvreté des enseignements, Midena relève que les étudiants baignent dans une «pensée néolibérale […] qui légitime à la fois des logiques de subordination parfois violentes entre manageurs et employés, mais également un cadre de pensée dans lequel la quête permanente de profit de l’entreprise est le seul horizon valable». Et de citer un exercice basé sur un conflit du travail au sein d’un grand quotidien américain : quand une étudiante s’indigne de la façon dont sont traités les grévistes, le professeur lui répond simplement que «la question qui se pose, c’est d’abord de savoir si c’est efficace pour l’entreprise de gérer un conflit de cette manière».

«Produit fini»

Mais à simplement observer les chiffres, il faut bien admettre que les écoles s’acquittent de la mission dont elles sont investies : le «produit fini», comme le formule le directeur adjoint du groupe Grenoble Ecole de management, est prêt à devenir un manageur. «Il est passé d’un goût pour le savoir gratuit à un appétit pour le savoir rentable», reformule Midena. Une enquête menée en 2019 par la Conférence des grandes écoles (CGE) montre que 87,9 % des diplômés ont été embauchés dans les six mois suivant l’obtention de leur diplôme. Dès son premier emploi, un jeune manageur peut espérer toucher plus de 35 000 euros brut annuels, autant que le salaire moyen national et plus que le salaire médian. Toutes les portes lui sont ouvertes, pour devenir cadre du privé ou se hisser dans les hautes sphères étatiques (François Hollande est un ancien diplômé de HEC, tout comme l’ancien patron de l’OMC Pascal Lamy ou l’ex-directeur général du FMI Dominique Strauss-Kahn).

C’est d’ailleurs cette perspective de mener un train de vie «de gagnant», à base de très haut salaire, de statut social élevé et d’évolution de poste rapide, qui permet d’oublier que ces carrières sont aussi des «prisons dorées» dont il est difficile de s’échapper. Pour compenser cette perte de sens en école, les élèves se concentrent sur les associations, les séjours à l’étranger et les années de césure ; de même, les cadres «multiplient en marge de leur vie professionnelle […] années sabbatiques pour partir en tour du monde, ateliers de cuisine ou de brassage de bière, woofing dans des contrées lointaines».

En suivant les étudiants de leur classe préparatoire à leur intégration professionnelle, Midena donne une vue systémique à ce que l’on pouvait déjà avoir entendu sous forme de bribes. Et l’on ressort de cette enquête en se demandant, suivant le concept forgé par l’anthropologue David Graeber, si les écoles de commerce auxquelles s’intéresse Maurice Midena ne seraient pas des bullshit schools pour des bullshit jobs.

(1) Voir le «Lexique Scepien» sur http://admissibles-escpeurope.eu/vie-ecole.html

 

Maurice Midena Entrez rêveurs. sortez manageurs

La Découverte, à paraître le 7 janvier, 256 pp., 20 € (ebook : 12,99 €)

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29 décembre 2020

Ressources naturelles : pour la gauche, un combat commun qui fait du bien

  • Le 11 octobre, près de Saint-Hilaire-la-Palud (Deux-Sèvres), Jean-Luc Mélenchon soutient les opposants à la construction de 16 réservoirs d'eau dans le département. (Photo Philippe Lopez. AFP)

L’idée de protéger les ressources nécessaires aux besoins fondamentaux a émergé chez les écologistes et s’impose aujourd’hui comme une alternative à la propriété.

En politique, il y a des classiques. La gauche, par exemple, a pris l’habitude ces dernières années de s’opposer aux monopoles privés. C’est donc sans surprise que toutes les familles qui la composent dénoncent la tentative de rachat hostile de Suez par Veolia, numéro 1 du traitement de l’eau. Mais il y a aussi des idées nouvelles qui infusent. Depuis quelques années, on reparle beaucoup des «communs» à gauche. A savoir des biens, comme l’eau, nécessaires à tous et qui devraient être garantis aux générations futures.

Garantir l'accès

L’idée a émergé chez les écologistes. En 2011, la protection «des biens communs pour répondre aux besoins humains fondamentaux» fait déjà partie des priorités de leur programme d’action. Ils citent l’eau, mais aussi les forêts ou les savoirs. Les Verts répètent qu’ils marchent sur leurs deux jambes : l’une environnementale, l’autre sociale. Dans le cas des communs, il s’agit de préserver une ressource, mais aussi d’en garantir l’accès à chacun. D’où la volonté de protéger le secteur de l’eau des intérêts privés et des profits en favorisant les régies municipales. Aujourd’hui, les mairies peuvent directement gérer ce service ou déléguer sa gestion à un opérateur. Après la réélection du socialiste Bertrand Delanoë en 2008, la capitale avait été une municipalité précurseure en créant Eau de Paris.

A lire aussiA Lyon, la rente de Veolia tombe à l’eau

Jean-Luc Mélenchon, qui a fait sa mue écologique, a aussi investi le sujet. En 2017, un des livrets de l’Avenir un commun, le programme de La France insoumise, était dédié à l’eau, ce «bien commun». A l’origine de la brochure : Gabriel Amard, très impliqué dans la «guerre de l’eau» depuis plus de dix ans. Maire de Viry-Châtillon puis président de la communauté d’agglomération des Lacs de l’Essonne jusqu’en 2014, cet ex-socialiste - puis dirigeant du Parti de gauche - a créé la régie publique et sillonné la France pour porter la bonne parole sur les bienfaits d’une telle opération. Mélenchon récolte ainsi le travail semé par son gendre.

En octobre, le chef des insoumis a fait deux déplacements sur le sujet. Le premier dans les Deux-Sèvres, où avait lieu une manifestation contre les retenues d’eau, le second dans le Doubs, pour parler de l’assèchement de la rivière du même nom. A cette occasion, il promettait dans Libération : «Si les insoumis gouvernent le pays, plus une seule goutte d’eau ne sera gérée par le privé. […] Les premiers mètres cubes indispensables pour boire, se laver, cuisiner doivent être gratuits. Mais certains usages doivent être plus chers. Remplir sa piscine devrait coûter davantage que remplir sa carafe.» Pour les communistes, évidemment, «l’eau ne peut et ne doit être considérée comme une marchandise. C’est un bien commun de l’humanité». Les dirigeants du PCF proposent aussi la création d’un «service public national de l’eau».

Gratuité

Les socialistes, de leur côté, viennent de proposer, au Sénat, une proposition de loi «visant à préserver les biens communs indispensables à tous et à les mettre à l’abri de la pure loi du marché». «Biens communs qui ne peuvent être la propriété de personne dès lors que nous en avons tous besoin pour vivre et qu’à ce titre nous devons les protéger et favoriser leur accès pour tous», développent-ils, citant le climat, la biodiversité, l’air, la santé, et l’eau. On retrouve aussi les «communs» dans le nom de la structure qui a porté la candidature d’Anne Hidalgo aux municipales : Paris en commun. «L’idée du Paris des communs, c’est de montrer qu’il y a des formes plus intéressantes que la propriété, comme l’usage», expliquait Emmanuel Grégoire, à l’époque directeur de campagne, désormais premier adjoint de la maire socialiste. Le concept n’est pas un gadget intellectuel. Il suppose un renouveau du logiciel de la gauche. Le projet marxiste abandonné, le courant socialiste longtemps majoritaire a accepté l’économie de marché et la propriété et a opté pour la redistribution. L’idée de commun, surtout quand elle implique la gratuité, vient chambouler tout ça. Fini l’exploitation illimitée des ressources. «Les biens communs deviennent aujourd’hui une alternative tant au capitalisme qu’à l’étatisme», estimait en 2017, dans un entretien à l’Humanité, le sociologue Christophe Aguiton, proche des milieux anticapitalistes. Et si les «communs» devenaient un nouveau projet pour la gauche ?

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15 décembre 2020

OUÏGHOURS Esclavage moderne dans les champs de coton chinois

Par Laurence Defranoux 14 décembre 2020 à 23:11
  • (191030) -- URUMQI, Oct. 30, 2019 (Xinhua) -- Photo taken on Oct.25, 2019 shows a cotton field in Awat County, northwest China's Xinjiang Uygur Autonomous Region. With a long history of cotton planting, Awat is known as the "Town of Cotton" in China. The county boasts high-quality cotton and high-efficiency in production. (Xinhua/Sadat) ()

Un rapport révélé en exclusivité par «Libération», la BBC et la «Süddeutsche Zeitung» montre comment Pékin, pour atteindre ses objectifs d’expansion industrielle, organise le travail forcé de centaines de milliers de personnes pour la récolte au Xinjiang.

C’est un travail harassant, de l’aube jusqu’au crépuscule, à ramasser des dizaines de kilos de fleurs par jour, courbé dans des champs immenses. De mi-septembre à fin novembre, les ramasseurs doivent vivre loin de chez eux, dormir en dortoir, pour un salaire souvent inférieur au minimum local. Parfois, ils couchent par terre ou en plein air. La récolte du coton au Xinjiang, où est produit 85 % du coton chinois, soit 20 % du coton mondial, est si contraignante que les Ouïghours, ethnie turcophone musulmane majoritaire dans la région, ont longtemps rechigné à y participer. Chaque automne, les planteurs se trouvaient obligés de recruter des travailleurs saisonniers dans les gares et organisaient la venue, en train ou en avion, de centaines de milliers de migrants de Chine intérieure. Un coûteux casse-tête logistique.

Selon une enquête réalisée par le chercheur allemand Adrian Zenz (lire pages 4-5) pour la fondation américaine Victims of Communism, révélée lundi par la BBC, Libération et la Süddeutsche Zeitung, au moins un demi-million d’habitants du Xinjiang issus des minorités ethniques sont désormais envoyés dans les champs de coton pour y travailler de force. En France ou dans le reste du monde, chaque personne qui porte un vêtement ou un accessoire qui comprend, à un moment ou à un autre de la chaîne de production, une fibre de coton produite en Chine, doit envisager la forte probabilité d’être bénéficiaire du travail forcé de Ouïghours. Une probabilité encore plus élevée lorsqu’il s’agit de coton de haute qualité à longues fibres, majoritairement ramassé à la main dans le sud de la région.

 

«éducation de la pensée»

Le recours aux travailleurs migrants venus d’autres provinces chinoises a beaucoup diminué ces dernières années. A la place, l’Etat chinois fournit désormais aux planteurs une main-d’œuvre locale «disponible», «docile», «obéissante», «travaillant dur», «avec un encadrement de style militaire». Le 2 décembre, les Etats-Unis ont placé sur liste noire l’organisation paramilitaire Xinjiang Production and Construction Corps (XPCC), qui supervise 33 % de la récolte de coton de la région, «pour ses liens avec de graves violations des droits de l’homme contre les minorités ethniques» : «Les données présentées apportent des preuves solides sur le fait que le travail forcé implique en réalité la grande majorité du coton produit au Xinjiang», précise le rapport.

Selon l’Organisation internationale du travail, «le travail forcé fait référence à des situations dans lesquelles les personnes sont contraintes de travailler par l’utilisation de la violence ou de l’intimidation». Or, au Xinjiang, les 11 millions de Ouïghours, Kazakhs et autres peuples musulmans sont soumis à un contrôle policier totalitaire. Depuis 2017, des centaines de milliers d’entre eux ont été envoyés en camps de rééducation, rebaptisés «centres de formation» en 2018. Des cours de travaux manuels y ont été imposés, que les détenus soient riches ou pauvres, étudiants ou commerçants, universitaires ou musiciens. Et alors qu’au moins 300 000 longues peines de prison ont été distribuées pour «extrémisme» ou «terrorisme» sous des motifs aussi futiles qu’avoir écouté une émission religieuse dans sa voiture ou téléphoné à l’étranger, l’intimidation est permanente.

Depuis plus d’un an, des rapports et des enquêtes de chercheurs ou de journalistes, des coalitions d’ONG et de syndicats alertaient la communauté internationale sur l’utilisation massive du travail forcé dans les usines du Xinjiang, et enjoignaient les entreprises occidentales à couper toute relation avec des sous-traitants chinois opérant dans la région. Grâce à des documents chinois disponibles sur Internet, Adrian Zenz apporte pour la première fois les preuves que la coercition commence dès le ramassage du coton. Sous couvert de «lutte contre la pauvreté» et de «rééducation politique par le travail», l’emploi est organisé sur un schéma «du haut vers le bas». Les planteurs transmettent aux autorités leurs besoins de main-d’œuvre pour la saison, avec les compétences souhaitées. Après une formation sur mesure, les ouvriers agricoles leur sont livrés par lots, à l’endroit et à la date prévue, depuis tous les coins du Xinjiang. A la date du 8 octobre 2018, par exemple, les préfectures d’Aksu et Hotan avaient à elles seules transféré 210 000 travailleurs agricoles vers les plantations gérées par le XPCC pour la saison. Durant le transfert, mais aussi tout le temps de la mission, les ramasseurs sont étroitement encadrés par des superviseurs qui doivent, selon les instructions officielles, leur inculquer «la gratitude envers le Parti» et «vigoureusement leur implanter une éducation de la pensée» pour les «libérer» de leur mode de vie traditionnel. Parfois, l’encadrement est réalisé par des forces de police. Ces transferts massifs n’ont pas cessé malgré la pandémie de Covid-19.

 

Far-west

Grand comme trois fois la France et regorgeant de matières premières, le Xinjiang (ou Turkestan oriental) est une pièce maîtresse du projet stratégique chinois des Nouvelles Routes de la soie. Un immense plan d’expansion industrielle y est mené tambour battant, et des usines sortent de terre par dizaines, notamment dans le secteur textile. Les entreprises de la région de Canton se délocalisent dans ce far-west pour profiter d’un coût du travail inférieur et de la proximité des champs de coton. Car le textile est un secteur clé pour le géant économique chinois. En 2018, la production de coton brut, de fil, de tissu et de vêtements, représentait près de 10 % de la valeur totale des exportations chinoises. Un des buts principaux de ce système, piloté au sommet du Parti-Etat depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, est de réduire les coûts pour rester compétitif sur le marché mondial. La hausse des salaires en Chine, le prix du transport des travailleurs saisonniers, conjugués à une diminution des aides publiques au secteur depuis 2013, avaient rendu le coton chinois cueilli à la main plus cher que le coton mécanisé américain. La Chine a entrepris d’accélérer la mécanisation, notamment en subventionnant l’achat de machines. Mais la mécanisation ne dépasse pas les 20 % dans le sud de la région. De plus, les surfaces agricoles dédiées au coton ne cessent d’augmenter. Ce qui fait que, en 2019, 70 % du coton produit au Xinjiang était encore cueilli à la main. Rien que dans les préfectures d’Aksu, Hotan et Kashgar, la tâche a mobilisé 570 000 personnes en 2018.

 

Quotas

Le recours massif à des formations collectives organisées de manière militaire, avec chants nationalistes obligatoires, et les transferts de travailleurs locaux permettent aussi de répondre aux objectifs politiques de suppression de (l’extrême) pauvreté fixés par Xi Jinping. Au 31 décembre, plus aucun Chinois ne doit gagner moins de 510 euros par an. Or les activités paysannes ou le petit commerce génèrent un revenu informel impossible à quantifier. Pour remplir leurs quotas, les fonctionnaires locaux, qui subissent une énorme pression sous forme de promesses de primes et menaces de punitions, ont tout intérêt à envoyer les habitants de leur district gagner un salaire, même faible (estimé autour de 100 euros mensuels), durant la récolte. A partir de 2014, le Xinjiang a dépêché chaque année 350 000 cadres dans les villages pour mener à bien la lutte contre la pauvreté. Et lorsque des récalcitrants rechignent à abandonner leur famille, leur maison ou leurs bêtes, les fonctionnaires assurent que l’Etat «prendra soin des enfants et des personnes âgés» qui seront laissés seuls.

En 2018, le canton de Karakax a dépêché 54 000 habitants pour ramasser du coton dans d’autres régions. Soit 15,7 % des adultes âgés de 18 à 59 ans. La même année, la préfecture de Hotan, peuplée d’environ 2 millions d’habitants, a fourni à elle seule 25 000 ramasseurs dans la préfecture de Bayingol, située à 950 km. Même les zones agricoles qui utilisent largement des machines nécessitent toujours beaucoup de main-d’œuvre manuelle. Cet automne, la préfecture d’Aksu a envoyé 146 000 cueilleurs sur les terres gérées par le XPCC, pourtant mécanisées à 83 %. De rares photographies, prises par la presse locale ou publiées par la propagande, montrent des travailleurs impeccablement alignés sur des quais de gare, vêtus à l’identique de la tête aux pieds. Parfois, ils portent tous la même fleur au revers de leur bleu de travail, des valises identiques ou lèvent le poing dans une chorégraphie parfaite.

Le rapport précise que le travail forcé dans les champs concerne la main-d’œuvre locale, mais aussi extérieure à la région, notamment des prisonniers fréquemment assignés au ramassage du coton par le XPCC. Et que même en tenant compte des travailleurs venus de leur plein gré s’assurer un revenu sur quelques semaines, l’auteur, Adrian Zenz, affirme que la cueillette du coton au Xinjiang emploie au moins 500 000 travailleurs forcés. Le rapport conclut : «Les entreprises devraient se voir demander d’enquêter sérieusement sur le rôle tenu par le coton chinois dans leur chaîne de production, même si celle-ci se trouve en dehors de Chine.»

Posté par Luc Fricot à 12:22 - Permalien [#]

Régis Debray : «La laïcité est une bataille, ce n’est pas la guerre»

Dans «France laïque», court essai qu’il dédicace à son ami Bernard Maris, le philosophe fait une mise au point sur les «contre-vérités» qu’il a entendues au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. La laïcité est anticléricale, rappelle-t-il, elle n’a jamais été un athéisme.

L’écrivain et philosophe, ancien compagnon de route du Che et conseiller de Fidel Castro, dit vouloir «rappeler quelques notions de base» sur la laïcité, prise «en tenaille» dans un climat tendu. Il fut l’un des signataires (avec Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Elisabeth Badinter) de la lettre ouverte dans l’Obs du 2 novembre 1989 intitulée «Profs, ne capitulons pas !», au moment de l’affaire des «foulards de Creil». Celui qui milite pour l’apprentissage du fait religieux à l’école théorisera les jours suivants la distinction entre république et démocratie (la république, c’est l’Etat qui gouverne ; la démocratie, c’est la société) dans un nouveau texte qui fera date. «On peut se dire républicain sans se conduire en démocrate», écrivait-il. Un article d’une éclatante actualité trente ans plus tard, alors que le gouvernement tente de légiférer contre les «séparatismes» communautaires. L’essayiste réitère l’exercice de funambule dans un court essai, France laïque, publié dans la collection «Tracts» de Gallimard et téléchargeable en ligne.

Quel est votre sentiment sur l’état du débat public, depuis l’assassinat de Samuel Paty ?

Je n’ai pas pour habitude de chroniquer l’actualité, c’est le rôle du journaliste, je ne suis qu’un philosophe. Si je publie France laïque, c’est sous un double choc. D’abord l’atroce assassinat de Samuel Paty, et au même moment, la lecture de l’admirable, du provocant petit livre de Bernard Maris, un autre assassiné, Et si on aimait la France ?. Devant le déluge de contre-vérités auxquelles a donné lieu l’immonde attentat, j’ai cru devoir remettre les points sur les «i», à la lumière des propos décapants du gendre de Maurice Genevoix [Bernard Maris a épousé Sylvie Genevoix, ndlr], qui aura tant fait pour son entrée au Panthéon.

Quelles contre-vérités ?

Il est faux que la liberté d’expression soit chez nous complète et inconditionnelle, elle ne l’a jamais été, encore moins aujourd’hui qu’hier ; il est faux qu’il n’y ait plus de délit de sacrilège, il y en a de plus en plus, avec les dernières lois mémorielles et sociétales, sacrilège étant rebaptisé outrage, injure ou offense. Il est faux que toutes les images, et même toutes les caricatures, sont autorisées dans l’espace public. Il y en a de plus en plus d’interdites, je le documente dans ma petite mise au point.

Comment expliquez-vous un tel flottement d’interprétation autour de la laïcité, un siècle après la loi de 1905 ?

Le mot «laïcité» ne figure pas dans la loi fondamentale de 1905. On a sans doute eu tort de faire de l’adjectif «laïque» un substantif, une abstraction philosophique et passe-partout. D’où d’incessants conflits de définition. Le fond du propos, c’est l’égalité en droit de tous les citoyens, afin de permettre à une Cité de se rassembler en faisant coexister ses particularismes, sans qu’ils empiètent sur l’intérêt général. Chacun peut alors donner à un mot qui fait à la fois écran et étendard le sens qui lui sied et, faute que la Constitution et la loi en donnent une définition nette, il y a du branle dans le manche. De l’hypocrisie souvent, de l’hystérie au pire. Et beaucoup de malentendus. Le mieux, pour sortir du flou, est de s’en tenir à la construction juridique faite d’arrêts, d’avis et de législations, d’où sort ce qu’on pourrait appeler un code de bonnes manières. C’est ce que nous avons décliné très concrètement, en 2016, le préfet Leschi et moi, dans un guide pratique, la Laïcité au quotidien (Folio), qui traite d’une quarantaine d’occurrences dans la vie quotidienne.

Selon vous, «réduire la liberté républicaine à celle de blasphémer» n’est pas un modèle à suivre…

C’est une erreur de fond. La laïcité est anticléricale, mais n’a jamais été un athéisme, et ce n’est pas un hasard s’il y eut beaucoup de protestants dans sa mise en œuvre. C’est Dieu chez soi, si on y tient, et l’Etat chez lui, en tout état de cause. Un président laïc et républicain n’a pas à prendre position ni en faveur d’une publication antireligieuse ni contre elle. Le contenu ne le concerne pas. Il a à défendre seulement la liberté de tout un chacun de croire ou ne pas croire. S’il donne à penser qu’être laïc, c’est pouvoir injurier telle ou telle confession, cela revient non seulement à faire passer la laïcité pour ce qu’elle n’a jamais été, dans son principe, avec en plus l’inconvénient de se mettre à dos les quatre cinquièmes de l’humanité.

La laïcité est «une exigence de frontières», écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?

La laïcité, n’en déplaise au vocabulaire gouvernemental, est une forme spécifique de séparatisme, à l’intérieur du territoire. C’est d’abord une séparation entre les Eglises et l’Etat. Mais aussi une séparation entre la chose publique et la vie privée, entre la loi et les mœurs, entre l’agent public et l’individu, entre le citoyen et le consommateur. La laïcité instaure une séparation des espaces de compétence. Faire de l’école le reflet de la rue, et d’une conduite politique le reflet des sondages, c’est donner droit de cité au fait social, alors que pour un laïque, le fait ne vaut pas droit. Une école laïque était celle où les parents d’élèves ne pouvaient pas mettre les pieds et où les professeurs étaient seuls maîtres à bord, indépendamment des pouvoirs, des passions et des humeurs ambiantes. Quand des présidents de la République mettent en avant leur petite famille, leurs enfants ou leur épouse, ils marchent sur la ligne de partage. L’individu doit s’effacer derrière la fonction comme les intérêts particuliers derrière l’intérêt général. Un juge n’a pas de nom propre ni de prénom. Un professeur non plus. La laïcité nous demande cet effort, surmonter, dans l’espace public, notre personne privée pour exprimer l’intérêt général ou, dans l’espace scolaire, des vérités qui ne dépendent pas des humeurs et des opinions. Au lieu de répandre la bonne parole un peu partout, on devrait d’abord la respecter chez nous.

A quoi faites-vous référence ?

Malgré notre universalisme très ethnocentrique, nous sommes de plus en plus seuls au monde. Certes, ce n’est pas parce qu’on est seul qu’on a tort. Mais il faut bien prendre acte du retour en force du religieux sur tous les continents. On est parti de l’idée que plus on allait ouvrir d’écoles, plus on fermerait d’églises et de temples. Or ça ne s’est pas passé comme cela. Il faut comprendre pourquoi il y a des temples, des églises, des synagogues et des mosquées. C’est pourquoi j’avais demandé que le fait religieux soit enseigné à l’école, au même titre et en même temps que la laïcité. Si on continue de faire l’un sans l’autre, on remet le religieux dans la main des clergés et on finit par parler de laïcité sans tenir compte de ses adversaires éventuels, sans vouloir savoir d’où ils viennent, l’environnement dans lequel elle évolue. C’est ce que j’appelle une laïcité de théâtre, faite pour la scène et qui refuse de descendre dans la salle. C’est celle de nos gouvernants qui ont soigneusement enterré ce projet capital - exception faite du ministère de l’Education de Jack Lang et de Luc Ferry.

Quelle laïcité prônez-vous ?

D’abord, pas de forfanterie. Ne faisons pas le matamore. Nous n’avons pas toutes les vertus qu’on se prête si facilement. Il me semble qu’un peu plus d’esprit pratique, c’est-à-dire de modestie, serait le bienvenu. La France n’est pas seule au monde et Internet a transformé notre domicile en un appartement collectif, où tout ce qu’on fait se répercute immédiatement chez d’autres à plusieurs milliers de kilomètres. Ce qui pose des problèmes de cohabitation entre civilisations, au pluriel. La France n’a pas un magistère universel. Le mot de laïcité n’existe dans aucune autre langue, mis à part le turc. La Turquie est certes officiellement laïque, mais le mot de laïcité n’y a pas du tout le même sens. Il ne signifie pas la séparation des Eglises et de l’Etat, mais le contrôle d’une religion unique par l’Etat.

La laïcité doit-elle être de «combat», comme certains l’exigent ouvertement ?

Il est prudent de ne pas affubler le mot d’une escorte conjoncturelle, tantôt pour l’adoucir, tantôt pour le rendre agressif. Il est certain que la mise en œuvre du principe juridique s’avère à chaque fois conflictuelle. Contre l’intégrisme catholique hier, et aujourd’hui contre l’intégrisme islamiste. Bien sûr qu’il faut un peu au départ de coercition. En 1905, la République a violenté beaucoup de catholiques, elle a utilisé la force pour procéder aux inventaires dans les églises. Elle a expulsé manu militari des congrégations enseignantes. Aujourd’hui, qu’il y ait des attitudes de ce type ne me semble pas choquant. Que la laïcité soit toujours une bataille idéologique, oui je suis d’accord. Mais ce n’est pas la guerre. Il y a de la casse en aval, mais en soi le principe est de pacifier et d’unir. Qui dit bataille idéologique ne dit pas hystérie et tambour battant. Il faut se battre intelligemment. D’abord en se comprenant soi-même, en sachant ce que veut dire le mot qu’on manipule et aussi comment il peut être reçu, et donner prise à des contresens.

La laïcité est-elle une tolérance ?

Non. Il est important de parler en termes de droit, et jamais de tolérance. Il ne s’agit pas d’une indulgence, d’une condescendance par laquelle un supérieur, qui pourrait ne pas le faire, octroie telle ou telle liberté à un obligé. Un droit n’est pas concédé, il est reconnu, et la tolérance est à peu près à la laïcité ce que la charité est à la justice. La tolérance n’est pas une idée républicaine. C’est une idée d’Ancien Régime.

Vous écrivez que la mise aux normes de la France laïque est prise «en tenaille entre deux rouleaux compresseurs faussement opposés, la gauche non socialiste mais sociétaliste et la droite non culturelle mais économiciste».

La gauche sociétaliste a voulu faire entrer la société dans l’école, avec ses communautés, ses signes religieux, ses modes et ses engagements politiques. Jean Zay, ministre de l’Education sous le Front populaire, un vrai laïque, interdisait les journaux de pénétrer dans les lycées et les collèges. On est censé s’y vouer à l’universel, pas aux passions sociétales. C’est ce qu’ont fait nos pseudo-socialistes et mauvais républicains quand ils ont cédé à la dictature des identités en s’adaptant à l’argent roi. Quant à la droite économiste, elle désire simplement que l’école s’adapte aux besoins du moment et qu’elle produise de bons employés. Adieu les humanités. Fin de la culture générale. La recherche de performance en réponse au tout-économie. Méfions-nous de ce mot, «s’adapter», très utilisé sous l’Occupation. Cela voulait dire collaborer.

Vous semblez déplorer le règne de la «société civile». Pourquoi ? On reproche à Macron de ne pas assez l’écouter…

Il ne fait que cela. Lisez Hegel, c’est lui qui a inventé l’expression, pour désigner le monde des intérêts privés, des besoins et de la richesse. Le monde du libéralisme économique. Il s’oppose en ce sens à l’Etat, représentant, en principe, de l’intérêt général. Ce qu’on appelle société civile, le nom noble du business, ce ne sont pas simplement les ONG sympathiques et les associations humanitaires, c’est aussi et surtout le monde des affaires. Quand j’entends le mot, je demande à préciser laquelle. Le jour où on a commencé à dire qu’il fallait que l’Etat se réconcilie avec la société civile, on a nommé Bernard Tapie ministre. Et ainsi de suite. Si la nation unitaire s’envole, en laissant la place à la guerre de tous contre tous propre à la société civile, profondément incivile, on pourra dire adieu à la France laïque, comme à celle de Bernard Maris. Ce sont les mêmes.

Posté par Luc Fricot à 11:35 - Permalien [#]

02 décembre 2020

En marche vers l’autocratie néolibérale

Les médias étrangers ne s’y trompent pas : derrière les discours «visionnaires» des dirigeants français, c’est un tournant autoritaire et très néolibéral qui se met en place, et ce depuis le précédent quinquennat.

Une pratique courante des dirigeants français est de se présenter à l’opinion publique mondiale comme des visionnaires prêts à affronter les plus grands défis planétaires alors que leur pratique politique est en totale contradiction avec ces déclarations. Emmanuel Macron en donne un exemple avec l’interview fleuve donnée à la revue le Grand Continent. Il y présente sa doctrine pour affronter le changement climatique, la question de la biodiversité, les inégalités et la transformation numérique.

Il déclare œuvrer pour un «consensus de Paris» en remplacement du célèbre consensus de Washington, lequel est décrit ainsi : «Réduction de la part de l’Etat, privatisations, réformes structurelles, ouverture des économies par le commerce, financiarisation de nos économies, avec une logique assez monolithique fondée sur la constitution de profits.» Là, on se dit qu’on a dû mal lire parce que c’est exactement le programme qu’il applique depuis qu’il est au pouvoir : privatisation de la Française des jeux et d’Aéroport de Paris, fin du statut des cheminots, allègement de la réglementation protectrice de l’emploi, baisse des cotisations sociales employeurs, réforme des retraites et une politique «de l’offre» fondée sur la vision de l’économie d’un banquier d’affaires.

Quand il rentre dans le détail, ce n’est pas mieux. Quid du changement climatique ? Ce serait «une externalité» qu’il faudrait «remettre dans le marché». Le consensus de Paris agirait en ce sens «avec par exemple le prix carbone, qui n’est pas compréhensible dans le cadre du consensus de Washington, car il implique que quelque chose d’autre que le profit doit être intégré». Ce qu’on peut comprendre de cette formulation alambiquée est tout simplement la façon standard en économie de traiter une externalité, en «l’internalisant» dans le prix. C’est en fait une perspective classiquement néolibérale : une intervention publique pour que le marché fonctionne mieux. Et pour les inégalités, que faire ? «On n’y répond pas par la fiscalité, on y répond en construisant différemment les parcours de vie», nous dit celui qui a allégé la fiscalité sur le capital. Bref, c’est toujours la même inspiration néolibérale.

Quelle est l’utilité politique de ce genre d’exercice ? Si Macron pense soigner son image à l’international, c’est raté. La presse étrangère est remplie d’articles sur la dérive autoritaire du régime. Un récent éditorial du quotidien suisse le Temps se demandait si cette dérive pouvait fragiliser sa base sociale en aliénant la partie la plus modérée. Cette préoccupation n’est pas absente de l’interview de Macron et il indique la façon dont il entend y répondre.

Il voit le «progrès pour les classes moyennes» comme «la base sociologique de nos régimes». Si ces classes moyennes «n’ont plus d’éléments de progrès pour elles-mêmes […] un doute s’installe sur la démocratie». Elles se disent alors : «Puisque je n’ai plus de progrès, pour revenir au progrès pour moi, eh bien il faut soit que je réduise la démocratie et que j’accepte une forme d’autorité, soit que j’accepte de fermer des éléments de frontières parce que ce fonctionnement du monde ne marche plus.» Emmanuel Macron prétend lutter contre cette funeste évolution, mais est-ce si sûr ? Ne dévoile-t-il pas plutôt le principe directeur de sa stratégie politique ?

Le tournant autoritaire et brutal du régime n’est que la continuation d’une tendance déjà très affirmée lors du précédent quinquennat. Le traitement policier des mouvements sociaux a commencé au plus tard avec la répression brutale des manifestations contre la loi travail. Cela n’a pas empêché les «modérés», les classes moyennes éduquées, le bloc bourgeois, de voter en masse pour celui qui était le principal inspirateur de cette loi.

Récemment, le ministre de l’Economie affirmait rejeter une hausse des impôts parce que les Français seraient prétendument contre. Ils sont surtout contre la réforme des retraites que le même ministre voit pourtant comme l’élément central de la politique structurelle du gouvernement. Le programme radical de transformation du modèle socio-économique français, qui implique le démantèlement et la privatisation du système de protection sociale, n’est pas soutenu par une majorité sociale. La mise en œuvre de ce programme s’accompagne inévitablement de tensions auxquelles le pouvoir ne peut faire face que par des atteintes aux libertés publiques. Si les «modérés» rejettent ces atteintes à la démocratie, ce qui reste à prouver (voir leur indifférence aux violences subies par les gilets jaunes), ils doivent s’opposer aux choix de politique économique structurelle dont elles ne sont que la conséquence.

Posté par Luc Fricot à 11:54 - Permalien [#]

17 octobre 2020

Contre la barbarie terroriste

 appel au rassemblement en soutien à notre École

Nous sommes tous sous le choc de ce nouvel attentat, commis à Eragny par un terroriste islamiste contre un professeur de collège de Conflans Ste Honorine.

Cet enseignant a été assassiné pour avoir enseigné la liberté de penser, l’esprit critique à ses élèves.

Après la liberté d’expression, c’est la liberté pédagogique qui est attaquée, une des libertés inscrite dans notre Constitution.

Nous apportons tout notre soutien à la famille de l’enseignant assassiné, à ses collègues, à ses élèves.

Nous devons aussi montrer tout notre soutien à l’Ecole de la République, à la communauté éducative.

C’est pourquoi nous appelons à rejoindre le rassemblement de soutien aux côtés des organisations syndicales d’enseignants et de chefs d’établissements :

Lundi  19 octobre à 12h

Parvis de la Préfecture de Cergy

Nous ne nous laisserons pas terroriser, nous ne nous laisserons pas envahir par la haine, la peur, l’ignorance.

 

Défendons toujours nos valeurs : liberté, égalité, fraternité, laïcité !

 

 

Merci de relayer ce message auprès de vos amis et contacts.

Posté par Luc Fricot à 12:19 - Permalien [#]

13 octobre 2020

L’épargne des très riches ne «ruisselle» pas.

 Anne-Laure Delatte, chargée de recherches au CNRS (Leda, université Dauphine)

L’investissement recule alors que l’épargne des plus fortunés explose mais ne «ruisselle» pas. Selon une étude récente, les très riches n’investissent plus dans l’économie réelle mais dans la dette des ménages plus pauvres et dans celle de l’état.

En ces temps de repli sur soi et sur ceux qui nous ressemblent, j’ai la chance de partager mes réveils avec une auditrice assidue de BFM… Ça contraste avec mon France Culture à moi… Or vendredi dernier, nous avons été frappées toutes les deux par la réception caricaturale du rapport d’évaluation sur la suppression de l’ISF publié la veille par France Stratégie. En fonction du média, l’évaluation du même rapport était hypernégative ou hyperpositive. Sur BFM, on retenait que la réforme avait baissé le niveau de pression fiscale du pays et donc fait «rentrer la France dans le rang» de la fiscalité sur le patrimoine ; et surtout sur BFM on retenait le chiffre choc du rapport : une baisse des expatriés fiscaux et une hausse des impatriés. En bref, le retour de nos super-entrepreneurs. Check l’attractivité de la France ! Pendant ce temps-là, France Culture retenait une autre conclusion du rapport : le revenu des 0,1 % les plus riches a explosé depuis la suppression de l’ISF grâce à la distribution de dividendes en augmentation de 14,3 à 23,2 milliards d’euros. Comme la réforme visait à rétablir l’attractivité de la France et encourager les épargnants à investir dans l’économie, on attendait avec impatience l’évaluation des effets de la réforme sur l’investissement. Or, BFM a bien souligné que les auteurs du rapport ne se prononcent pas car il est encore trop tôt, mais d’ajouter qu’avec le retour de nos super-entrepreneurs, les retombées réelles ne tarderaient pas !

Sauf que non, malheureusement l’un n’entraîne pas l’autre. C’est un travail récent de l’université de Princeton qui le confirme (1). Celui-ci utilise soixante ans d’informations chiffrées sur les revenus et les placements financiers, et constate comme les autres travaux la forte accumulation d’épargne chez les très riches depuis les années 80 - coucou les inégalités -, et cette étude révèle un nouveau résultat : cette épargne supplémentaire n’a pas financé plus d’investissement réel. Le message est clair et très bien documenté : l’argent en plus accumulé par les très riches depuis les années 80 n’est pas venu financer l’achat de nouvelles machines, ordinateurs, brevets, ni même n’a contribué à financer la recherche et développement privés etc. On s’en doutait un peu vu que l’investissement en part de revenu national a reculé depuis quarante ans. Mais on ne faisait pas bien le lien avec l’accumulation de patrimoine chez les plus riches. Ce travail révèle le mécanisme : le patrimoine supplémentaire des super riches au lieu de financer l’investissement réel est venu financer la dette des ménages en dessous d’eux - les 90 % restant de la distribution et la dette publique. Plus précisément : si on prend les 1 % des ménages les plus fortunés, deux tiers de l’augmentation de leurs placements au cours des quarante dernières années a financé de la dette privée comme des crédits à la consommation ou des crédits immobiliers et de la dette de gouvernement. Donc, non, baisser la fiscalité des riches depuis quarante ans ne s’est pas traduit en investissements réels créateurs d’emplois. La baisse de la fiscalité a appauvri les finances publiques, la dette publique a augmenté, et avec elle, celle des ménages les moins fortunés. Cet énorme travail de données révèle donc un mécanisme assez tordu de notre système économique : les très riches s’enrichissent et pendant ce temps les ménages moins riches s’endettent auprès d’eux pour continuer à consommer et l’Etat pour continuer à faire face aux dépenses publiques. Quand on connaît un peu les sociétés de gestion de patrimoine, on peut être surpris que les 1 % des plus riches américains aient autant prêté aux ménages plus pauvres et à l’Etat. En effet, les hauts patrimoines investissent volontiers leur argent en bourse dans des grosses entreprises du Nasdaq et du Dow Jones. Et en effet, l’article le confirme : les riches détiennent des actions de très grosses entreprises. Mais celles-ci ont arrêté de jouer le jeu économique depuis les années 90 : elles ont accumulé des profits et au lieu de les réinvestir dans l’économie, elles les ont placés sur les marchés, en crédits aux ménages et en obligations d’Etat. Autrement dit, les riches ne prêtent pas directement aux pauvres et aux Etats, ça passe par des canaux indirects que ce travail remarquable a dévoilés. Il reste à faire la même chose sur les données européennes !

On peut donc s’enorgueillir que les très riches reviennent mais cela ne se traduira pas en investissement. On peut en être sûr. Plus de données, moins de dogmatisme, et le monde ira mieux. Et au fait, dans leur conclusion, les auteurs américains recommandent une taxation de capital pour réduire les inégalités de patrimoine.

(1) Mian, A. R., Straub, L., & Sufi, A., The Saving Glut of the Rich and the Rise in Household Debt (No. w26941), National Bureau of Economic Research, 2020

Posté par Luc Fricot à 16:40 - Permalien [#]

14 septembre 2020

Suez - Véolia au Parlement

Posté par Luc Fricot à 19:38 - Permalien [#]

Suez - Véolia : opération capitalistique

Posté par Luc Fricot à 19:14 - Permalien [#]