La Rose dans la vallée

18 octobre 2018

Rendons le féminin à la langue française

Le français était bien plus égalitaire au Moyen Age qu’aujourd’hui. La masculinisation à marche forcée n’a eu lieu qu’au XVIIe siècle, comme le montre un essai captivant de l’universitaire Eliane Viennot.

On se souvient peut-être qu’en 1985, Bernard Pivot avait proposé, lors d’une émission d’Apostrophes, de rembourser quiconque n’aurait pas été conquis par Comme neige au soleil, le roman de William Boyd. L’animateur déclarait même ne prendre «aucun risque» avec cette proposition pourtant hardie, que je reprends aujourd’hui volontiers à mon compte pour recommander la lecture du dernier essai d’Eliane Viennot, le Langage inclusif. Pourquoi ? Comment ? (1). Je vois déjà les yeux qui s’écarquillent et j’entends d’ici les soupirs plein d’aigreur exhalés depuis le quai Conti ou la rédaction du Figaro. Attendez.

Imaginez un petit livre vif, qui dissèque avec autant de clarté et de concision que d’élégance, à la manière d’un polar, le grand roman de la langue française dans son rapport au genre - pas au genre policier, mais au genre masculin et féminin. Le résultat de ce «petit précis historique et pratique» est si passionnant que je m’engage à rembourser celui ou celle qui n’apprend pas quelque chose à chaque page.

Le livre est divisé en trois parties. Les deux premières («La langue française n’a pas besoin d’être féminisée» et «La masculinisation du français») dressent un constat ahurissant pour les profanes, dont je suis : dès le Moyen Age, la langue française disposait de tout l’arsenal nécessaire, grammaire et vocabulaire, pour exprimer très équitablement le féminin et le masculin. Soit par recours à des mots épicènes (commun aux deux genres comme enfant, mécène, ministre…), soit que les noms de métiers ou d’activités, par exemple, existent déjà au féminin : archière, cervoisière, coffrière, ferronne, heaulmière, mairesse, maréchale, portière, jongleresse, chevaleresse, moinesse, doctoresse, chirurgienne, et bien sûr médecine. Même le bourreau avait son équivalent, la bourrelle ! Une ambassadrice était une «dame envoyée en ambassade» - et non la femme d’un ambassadeur, acception inventée sous on ne sait quel prétexte par l’Académie. Jean de Marconville parle de Jeanne d’Arc «la pucelle, victrice des ennemis du nom Gaulois», Brantôme de la duchesse de Montpensier comme d’une «grande femme d’Etat». Plus stupéfiant, écrivaine et autrice, qui heurtent tant certaines oreilles contemporaines, sont attestées depuis belle lurette : on retrouve dans les archives la trace d’une certaine «Jeanne l’écrivaine», scribe qualifiée ; Marguerite d’Autriche se plaît à rappeler à son neveu Charles Quint qu’on lui écrit en tant qu’«autrice de paix». La grammaire n’est pas en reste. L’accord de proximité, hérité du latin, qui consiste à pratiquer l’accord avec le dernier terme prononcé ou écrit, était monnaie courante. Pierre Nicole, dans son traité De l’éducation d’un prince (1670) parle de «ces pères et ces mères qui font profession d’être chrétiennes» (et non chrétiens). Cet accord «à l’oreille» permet d’ailleurs de choisir à loisir, et cette souplesse est à souligner : «ces hommes et ces femmes sont belles» ou «ces femmes et ces hommes sont beaux». Si bien qu’Eliane Viennot est en droit de dire : «Nous n’avons pas à modifier notre langue, mais à renouer avec ses logiques, en nous appuyant sur ses ressources.»

Comment avons-nous perdu ou négligé, jusqu’à les faire disparaître, ces structures ? La masculinisation à marche forcée, qui doit tout à l’idéologie et rien à la linguistique, s’opère à partir du XVIIe siècle. Les «infléchissements masculinistes» s’observaient déjà avec le moyen français. Le pronom «il» en lieu et place d’un pronom neutre gagne du terrain : «il pleut» mieux que «ça pleut». Mais c’est avec la naissance de l’Académie française (1635) que les choses se gâtent vraiment. Bien que Vaugelas hésite mais préfère l’accord de proximité, Dupleix décrète en 1651 : «Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif.» Pourquoi «plus noble» ?«A cause de la supériorité du mâle sur la femelle», répond Beauzée en 1767, sans autre forme de procès. C’est assez dire que la cause est politique. Le «il» assoit son règne de neutre tout puissant. Si bien qu’en 1847, Bescherelle peut claironner que la langue française s’est «mise en opposition avec toutes les autres langues, en laissant au masculin tous ces nomsauteur, amateur, docteur, géomètre, général, graveur, professeur, philosophe, poète, traducteur, etc. lors même que ces noms désignent des femmes». Si Mme Furtado-Heine est élevée en 1887 au rang de chevalière de la Légion d’honneur et Rosa Bonheur à celui d’officière, Colette recevra sa décoration au masculin en 1920. Même les mots épicènes (commissaire, juge, maire, ministre) devront être employés exclusivement au masculin. Bien sûr, il y eut des protestations, comme celle de ce musicien qui remarque astucieusement en 1847 qu’on dit «lectrices» ou «accompagnatrices», mais dès qu’il s’agit de composer, la langue préfère étrangement parler de «femmes compositeurs»…

Ce catéchisme, en grande partie sédimenté sous la IIIe République, exige désormais un «travail de décontamination». C’est l’objet de la dernière partie du livre («Rendre son langage inclusif»), qui propose des solutions simples et argumentées : renoncer à la plus-value masculine en utilisant des féminins qui sonnent à l’oral comme des masculins (préférer donc autrice à auteure), utiliser la «double flexion» (le fameux : «Françaises ! Français !» du général de Gaulle), ouvrir la foire aux néologismes (iels ou ielles pour éviter ils et elles), adopter l’accord de proximité ou de majorité, intégrer le point médian, etc. Un programme simple et de bon sens, plus en phase avec notre monde, dont la langue est la première à exprimer la vision. En bref, et pour reprendre les mots d’Eliane Viennot : «L’égalité fait du bien.»

(1) Le Langage inclusif. Pourquoi ? Comment ? Petit précis historique et pratique, avec une postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh, éditions iXe, 2018, 15 €.

Laure Murat, professeure au département d'études françaises et francophones et directrice du Centre d'études européennes et russes à UCLA+

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12 octobre 2018

Emmanuel Maurel : « Ce n’est pas un départ du PS, c’est une scission »

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Dans un entretien au « Monde », le leader de l’aile gauche du PS estime que son ancien parti ne représente plus le socialisme.

LE MONDE | 12.10.2018 |Propos recueillis par Abel Mestre et Enora Ollivier

 

Emmanuel Maurel, le leader de l’aile gauche du Parti socialiste (PS), explique, dans un entretien au Monde, les raisons de sa rupture avec son ancienne formation, à la veille du conseil national du parti consacré à l’Europe. Il ne part pas seul, assure-t-il : « Des centaines de cadres et d’élus locaux, des maires », le suivent dans sa démarche lancée avec Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice de Paris. Désormais, il regarde en direction de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise (LFI).

Pourquoi partez-vous du PS ?

Mieux vaut partir plutôt que de se mentir à soi-même et aux autres. Le PS ne correspond plus à l’idée que je me fais du socialisme. Son but, c’est la défense des intérêts des gens modestes. La stratégie pour répondre à cet objectif, c’est le rassemblement des forces de gauche. Le PS a perdu de vue et l’objectif, et la stratégie.

Lire aussi :   Emmanuel Maurel de plus en plus insoumis au PS

Qu’est-ce qui a motivé votre décision ?

Je n’ai pas supporté que les principaux dirigeants du PS accréditent la thèse des « deux gauches irréconciliables », ni qu’ils mènent une politique qui n’a pas contribué à l’amélioration des conditions de vie matérielles et morales des gens qu’ils étaient censés représenter. Ce double échec aurait dû être analysé. Non seulement ils n’ont pas tiré les leçons du quinquennat calamiteux de François Hollande, mais certains continuent de se réfugier dans le déni jusqu’à voir dans son principal instigateur un potentiel sauveur !

François Hollande est-il le seul responsable de l’échec du PS ?

C’est le principal. Il était à la tête de l’Etat, et il a mené, en notre nom, une politique qui a tourné le dos à nos engagements et à nos principes. Je ne veux pas être au PS le jour où il réinvestira François Hollande comme candidat.

La Hollandie a fait la courte échelle à Emmanuel Macron : il est leur créature. Les mêmes qui ont contribué à cet avènement, voté Macron au premier tour, demandé leur investiture à En marche !, nous donnent aujourd’hui des leçons de socialisme ! Je n’accepte pas cette hypocrisie. Enfin, la social-démocratie européenne a failli. Elle a été incapable d’incarner une résistance au néolibéralisme triomphant. Au contraire, elle en a accompagné le déploiement.

C’est-à-dire ?

Lors de la campagne aux élections européennes de 2014, nous avons expliqué aux électeurs qu’il ne fallait pas que Jean-Claude Juncker soit président de la Commission, car il était le VRP des paradis fiscaux, qu’il incarnait l’Europe dont on ne voulait plus. Et la première chose que le groupe socialiste m’a demandé une fois élu, c’est de voter pour lui !

Ce double langage, cette hypocrisie, c’est insupportable. Aujourd’hui on nous annonce que celui qui va représenter les sociaux-démocrates européens sera Frans Timmermans. Un homme qui vient de la droite, premier vice-président de la commission Juncker, connu pour sa brutalité néolibérale. Je ne veux pas être complice de cela.

En partant, vous risquez d’affaiblir encore le PS…

On sait qui a affaibli le PS. C’est le même courant de pensée qui est à sa tête depuis plus de vingt ans. Ce serait fort de café de me faire porter une telle responsabilité, à moi qui ai porté sans relâche une parole critique et proposé un autre chemin. Au moment où les portes se ferment sur le siège de la rue de Solférino, je ne crois pas être infidèle à cette histoire singulière, et je chéris pour longtemps encore l’idéal socialiste.

Le PS est-il encore un parti de gauche ?

Il appartient à ceux qui restent de répondre à cette question et d’en apporter les preuves.

Le PS se définit comme un parti d’opposition…

On verra au Parlement européen quand il s’agira de nouer, ou non, des alliances avec les élus macronistes et libéraux ; on verra aux municipales ce qu’il en sera des rapports avec les listes En marche !

Lire aussi :   Pour les militants de l’aile gauche du PS, « la refondation ne doit pas être que du ripolinage »

Tout ce que vous dites était valable après la présidentielle ou après le congrès d’avril. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

C’est une décision difficile. Je suis au PS depuis plus de vingt-cinq ans. Je suis attaché à ses militants, à ses traditions et à ses rites. J’ai consulté, réfléchi… On pouvait attendre de la nouvelle direction qu’elle incarne le sursaut. Ce n’est pas le cas.

En France, le macronisme défigure notre République. Au niveau européen, l’Histoire nous mord la nuque avec la montée en puissance des mouvements fascistes. Au niveau mondial, la maison brûle. Il y a urgence ! Pour militer pour la transformation radicale de cette société, je serai plus utile ailleurs qu’au PS.

Ce sera dans le cadre de La France insoumise ?

Je ne pose pas les choses comme ça. Il y a d’abord un choix, celui de la rupture. C’est un choix d’espoir, mais aussi un retour aux sources qui redonne du sens à notre engagement. C’est exaltant. C’est aussi une volonté, celle de donner une maison à la gauche républicaine.

Le travail commencé avec les amis du Mouvement républicain et citoyen y contribuera. Notre fil rouge, c’est la République sociale. Promouvoir la laïcité, défendre les services publics, l’égalité des territoires, un modèle social de qualité, faire vivre la souveraineté populaire… Privilégier le commun sur le particulier. On doit faire la synthèse avec les luttes nouvelles, à commencer par l’écologie.

La maison dont vous parlez sera-t-elle LFI ?

La maison que nous allons construire est ouverte aux socialistes sincères, aux républicains éclairés, aux citoyens engagés. Je n’annonce pas un départ, mais une scission. Aujourd’hui, je ne pars pas seul mais avec de très nombreux militants, des centaines de cadres et d’élus sur l’ensemble du territoire.

Les « insoumis » assurent que vous avez toute votre place sur leur liste aux élections européennes de mai 2019…

Ma stratégie est celle des convergences. Avec tous ceux qui agissent dans le même sens. Il y a évidemment La France insoumise. Considérer que LFI est infréquentable, c’est stupide, et c’est se condamner à l’impuissance. Je suis pragmatique. Jean-Luc Mélenchon a fait près de 20 % des voix à la présidentielle de 2017, son mouvement est en dynamique, son programme attractif. Il faut faire avec eux ce travail de convergences.

Que voulez-vous dire ?

Notre objectif est de préparer le Front populaire du XXIe siècle. A la fois la fusion des mouvements sociaux et politiques et la convergence programmatique. LFI y a une place de choix : celle que les électeurs lui ont donnée.

 

LFI est très critiquée sur sa position eurosceptique…

Les « insoumis » ne disent rien d’autre que ce que pense une majorité des gens de gauche aujourd’hui : l’Union européenne (UE) court à sa perte si elle reste fondée sur la concurrence libre et non faussée ; le libre-échange généralisé et la libre circulation des capitaux. Car le résultat, c’est la compétition généralisée, le dumping social et fiscal, des déséquilibres structurels au profit de la seule Allemagne.

Ce qui empêche l’UE de bouger, ce sont les traités européens, véritable « camisole de force » comme le dit Arnaud Montebourg. La critique des traités qui empêchent les politiques de relance et de solidarité est largement partagée à gauche. On ne s’en sortira que par le rapport de force, avec l’Allemagne, avec la droite européenne. Et s’il faut désobéir, il faudra le faire.

Quitte à sortir de l’UE ?

Non, je n’ai jamais pensé qu’il fallait partir. A partir du moment où la France élève la voix, on se met autour de la table pour négocier. Ce n’est pas n’importe quel pays au sein de l’UE.

La question des migrants divise à gauche. Est-ce le nouveau clivage ?

Surtout pas ! Franchement, si on entre dans le piège qui consiste à dire que ce qui aujourd’hui rend impossible le rassemblement de la gauche, c’est la question des migrants, alors on est morts. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi ne pas avoir signé le « Manifeste pour l’accueil des migrants » de « Politis », « Mediapart » et « Regards » ?

J’aurais adoré le signer. Je suis bien sûr d’accord pour sauver les gens qui essaient de traverser la Méditerranée ; soutenir l’Aquarius et lui donner un pavillon français ; régulariser les travailleurs sans papiers ; dire que l’accueil des réfugiés politiques doit être inconditionnel, parce que ça correspond à la tradition d’asile de la République française.

Mais il y a dans le texte un parallèle entre la libre circulation du capital – ce à quoi je ne me résigne pas – et la libre circulation des êtres humains. Je considère qu’il faut de la régulation, et que ça vaut aussi pour la circulation des êtres humains.

Deuxième chose, il y a une formule maladroite qui consiste à considérer que dès qu’il y a frontière, il y a mur, et dès qu’il y a règle, il y a répression. Je ne partage pas ce point de vue.

Serez-vous candidat aux élections européennes ?

C’est vraisemblable : je pense avoir un bon bilan de député européen et j’ai envie de continuer à mener les combats qui me tiennent à cœur. Notamment dans le cadre de la commission commerce international : moratoire sur les traités de libre-échange, élaboration de législations protectrices pour nos entreprises, nos savoir-faire, nos territoires. Appelez cela protectionnisme solidaire ou juste échange, ce qui compte c’est que l’Europe cesse d’être l’idiot du village planétaire.

En créant une nouvelle « maison », ne risquez-vous pas de fragmenter la gauche, alors que vous appelez à son rassemblement ?

Mon pari, ce n’est pas de contribuer à renforcer un émiettement, mais de clarifier pour mieux recomposer. Et c’est cela qui me rend optimiste et enthousiaste : je ne doute pas un instant que nous soyons au début d’un cycle de recomposition. Il faut travailler au programme qui sera celui de l’alternative républicaine, écologiste et socialiste, qui pourra permettre de gagner en 2022.

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01 octobre 2018

An 2, l’échec annoncé du macronisme

Il aura fallu tout juste un an. Un an pour que la couche de vernis du macronisme triomphant se craquèle et laisse apparaître la réalité. Un an pour faire voler en éclat cette fable d’une « ligne » politique qui ne serait ni de droite, ni de gauche, mais qui préparait en vérité la mise en œuvre du pire de la droite. Un an pour que les rouages d’une machine de communication bien huilée se grippent sous le poids d’une « tempête dans un verre d’eau » et d’échec sur les terrains économiques et sociaux. Un an pour, en somme, que le péché originel de la macroniese transforme en échec de la macronie. Un échec total, tant sur le fond que sur la forme et la pratique démocratique.
Sur le fond, bien que les mesures déjà appliquées aient permis de se faire depuis un an une idée de l’orientation générale de la politique d’Emmanuel Macron – suppression de l’ISF, loi asile et immigration, diminution de la fiscalité sur le capital, baisse des APL, défiscalisation des heures supplémentaires, destruction des protections collectives, priorité donnée aux lobbys de l’agroalimentaire au détriment des questions environnementales, hausse du forfait journalier à l’hôpital, privatisations, suppression des contrats aidés – en seulement deux mois, les choses se sont malheureusement accélérées. La croissance, qui avait pourtant redémarré grâce à l’action menée pendant le quinquennat précédent, a été revue à la baisse ; le pouvoir d’achat des ménages amputé par la hausse de la CSG et des différentes taxes ; ou encore l’indexation des pensions de retraites et des allocations sociales sur l’inflation reléguée au passé pour financer les cadeaux aux plus riches.
Et que dire des budgets de l’État et de la Sécurité Sociale pour 2019 qui ont été présentés en début de semaine ?
Des orientations qui ne changent pas, un budget gagnant pour les plus favorisés et, une fois encore, perdant pour les classes moyennes et les plus précaires ou qui n’ont pas la chance de vivre à proximité des infrastructures de transport et services publics. Des baisses d’impôt en trompe l’œil qui ne consistent en réalité qu’à faire payer les uns pour les autres, notamment 8 millions de retraités qui ont subi la hausse de la CSG à taux plein en 2018, et à qui la désindexation des pensions sur l’inflation va coûter près d'un demi-mois de retraite en 2019.
Pour faire « avaler la pilule », le gouvernement a présenté ses plans pauvreté – la coupe du monde étant terminée – et santé, censés constituer le fameux rééquilibrage social du quinquennat. Encore raté.
Le plan pauvreté, avec un budget annoncé de 8 milliards d’euros sur quatre ans - soit 2 milliards par an - dont 4 milliards qui ne sont en réalité que du redéploiement, cache mal la forêt des 16 milliards d’euros de coût de la suppression de l’ISF et des 8,9 milliards de la « flat tax », soit un total de près de 24,9 milliards d’euros pour le « plan richesse » du quinquennat. Au total, le plan pauvreté du gouvernement c’est 62 centimes par personne pauvre par jour.
Quant au plan santé, le budget de 400 millions d’euros fait bien pale figure face aux économies prévues de 3,8 milliards d'euros en 2019, et après celles de 4,2 milliards en 2018. Un budget de 400 millions d’euros, c’est également 1 milliard de moins que le coût de rénovation du seul hôpital de Nantes. De quoi résoudre, n’en doutons pas, à la fois les problèmes des déserts médicaux, de la surcharge des services d’urgence, de l’engorgement de l’hôpital public,…
Une bonne nouvelle à souligner tout de même - il en faut - le retour à l’équilibre de la sécurité sociale, conséquence logique des mesures prises par François Hollande qui avaient permis le retour à l’équilibre de trois branches sur quatre et la réduction continue du déficit général de 13,4 milliards en 2012 à 400 millions en 2017. Notons que le gouvernement, tout comme ce fut le cas pour l’application de l’interdiction des néonicotinoïdes, ne manquera pas de s’en attribuer le mérite.
Et que dire des suppressions de postes de fonctionnaires dans l’éducation, censée être une priorité…
Voilà pourquoi les parlementaires socialistes, sénateurs et députés, présenteront cette année comme l’an dernier, un budget alternatif, celui du pouvoir d’achat et des services publics, qui ne sacrifie pas les plus précaires, organise l’accès à l’éducation pour toutes et tous, fait de la fiscalité un outil de justice sociale là où celle-ci s’est transformée en levier de reproduction des inégalités, de la santé un droit ou encore de l’environnement une priorité.
Et les Françaises et les Français ne s’y trompent pas. Si Emmanuel Macron est aujourd’hui le président le plus impopulaire de la cinquième République au bout d’un an de mandat (d’après le baromètre IFOP-Fiducial) en raison des mesures et réformes qu’il décide d’appliquer, il n’y a malheureusement pas que le contenu de sa politique qui contribue à ce désaveu dans l’opinion. Sa pratique du pouvoir y est également pour beaucoup.
Mépris des institutions, des contre-pouvoirs, de la presse, des corps intermédiaires, de la justice, l’hyper centralisation du pouvoir n’est pas dans l’ADN de notre pays et l’autoritarisme institutionnel, n’a jamais été bien perçu par ses citoyennes et citoyens. Et quand à cette volonté d’autorité exacerbée viennent s’ajouter les démissions de deux ministres, l’un déplorant un bilan et des marges de manœuvres inexistantes en matière d’écologie et de transition énergétique, et l’autre évoquant des raisons personnelles qui semblent plutôt ressembler à des désagréments fiscaux, on ne peut y voir autre chose qu’une crise de gouvernance. Crise accentuée par un phénomène inédit dans notre République, le fait qu’un Ministre d’État – le Ministre de l’Intérieur – se déclare candidat à des élections en 2020 et pose un préavis de départ d’un an, amputant son action et celle de l’État de toute forme de crédibilité. Les questions liées à l’intérieur, à la sécurité ou à la lutte anti-terrorisme méritent mieux, elles demandent mieux qu’un Ministre déjà la tête ailleurs et concentré sur la seule ville de Lyon.

Certains considèrent Emmanuel Macron comme le président des riches, il s’est en réalité simplement révélé comme un président de droite n’ayant pas beaucoup de considérations pour les institutions de notre République. Charge à la gauche démocratique qui ne considère pas le populisme comme un argument électoral, qui assume de mettre les mains dans le cambouis pour lutter contre les inégalités et leur reproduction, qui ne cède pas à la tentation du dégagisme ni à la stratégie de la terre brûlée, qui assume son ancrage à gauche en toute circonstance plutôt que de jouer la carte des « petits » contre les « grands » car elle sait que la cohésion est un préalable nécessaire à l’émancipation de toutes et tous, en somme, charge au Parti Socialiste de proposer une alternative démocratique au naufrage annoncé du macronisme qui, malgré un autre nom, n’est autre

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30 septembre 2018

Université Poliique PS95 Samedi 6 octobre 2018

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24 septembre 2018

Olivier Faure : «Bâtir des convergences plutôt que des alliances artificielles»

 Rachid Laïreche et Laure Bretton —Libération

En vue des européennes de mai 2019, le premier secrétaire du Parti socialiste veut éviter la catastrophe annoncée et une division des gauches. Il table sur des campagnes transnationales pour mobiliser les électeurs.

Bientôt six mois qu’Olivier Faure écope dans un Parti socialiste à fond de cale. Avant la bataille des européennes, au printemps prochain, il espère pouvoir rassembler la gauche sur des «combats communs», prélude à un éventuel rapprochement électoral, et prône une «Europe du concret».

Juste avant de prendre les rênes du PS en avril, vous disiez qu’il fallait prendre tous les risques. Depuis, le PS n’est pas redevenu audible pour autant. Vous trouvez que vous avez pris assez de risques ?

Prendre des risques, cela veut dire accepter un examen critique de notre passé, nous revisiter complètement et faire des propositions pour l’avenir. Et, c’est ce qu’on fait. Par exemple sur la question migratoire. Nous pourrions rester ambigus ou, pire, gonfler notre voile aux vents mauvais du nationalisme ou du populisme. Nous faisons au contraire le choix de propositions qui renouvellent, en le renforçant le droit d’asile en France et en Europe. C’est aussi le risque que prennent avec courage nos maires des grandes villes, de Paris à Nantes, et nos élus, de Bretagne en Occitanie.

Au sein du PS, on entend beaucoup de critiques à votre encontre. Le job de premier secrétaire est-il plus dur que prévu ?

Ce qui est difficile dans cette fonction, ce sont les comportements… Parmi nous, certains agissent comme si nous étions toujours au pouvoir ou dans le bipartisme. Comme si, naturellement, un jour ou l’autre, les responsabilités allaient revenir vers nous, l’opposition. Ce temps est terminé. Je constate que quand on arrête de mettre en scène la vie au sein du PS, nos divisions, nos divergences, nous sommes capables de trouver des accords sur tous les sujets comme la semaine dernière sur notre projet européen.

Ceux qui «théâtralisent» empêchent la renaissance du PS ?

Je ne veux pas parler à la place de ceux qui se livrent à ces jeux obsolètes. J’observe juste que dans les fédérations où je tourne, cette volonté de débattre sur le fond et de dépasser le conflit entre frondeurs et légitimistes existe. Ce que l’on nous demande aujourd’hui est simple : avons-nous encore quelque chose à raconter aux Français et aux Européens ? Ma réponse est catégoriquement oui ! Seule la gauche peut répondre aux défis du XXIe siècle. Pense-t-on sérieusement qu’on peut encore séparer la question environnementale de la question économique ou sociale ? Pense-t-on qu’il n’y a pas aucun lien entre le marché sans régulation, le libéralisme échevelé et la destruction de la planète ?

Les menaces de sécession de l’aile gauche du PS, c’est une défaite pour vous ?

Si chacun monte son club et qu’on se retrouve à 25 partis se faisant concurrence à gauche pendant que les libéraux font front ensemble, alors on n’a rien compris ! Cela reviendrait à dérouler le tapis rouge à nos adversaires. A l’approche des européennes, La République en marche est en chute libre dans les sondages, mais la gauche est tellement fragmentée que le parti d’Emmanuel Macron risque d’apparaître comme le gagnant du scrutin. Ça sert à quoi de crier toute la journée «Macron ça suffit !» si c’est pour créer les conditions de sa réélection ?

D’où votre idée de «combats communs» avec les partis de gauche ?

Exactement. Je crois que la gauche peut de nouveau entraîner une force, que des millions de personnes peuvent nous rejoindre, mais pour cela, il faut mener des combats positifs, volontaires. J’ai proposé trois exemples qui ne devraient pas faire débat entre nous : l’accueil des réfugiés, l’égalité femmes-hommes et l’écologie. Sur ces sujets, nous pouvons, en étant unis, forcer le gouvernement à avancer avant la prochaine présidentielle.

Vos homologues ont topé ?

Jean-Luc Mélenchon et David Cormand m’ont dit leur volonté de me répondre et Pierre Laurent a l’air partant. Nous ne sommes pas d’accord sur tous les sujets. Mélenchon et Faure, ce n’est pas la même chose. Mais nous devons avoir cette capacité à faire front commun sur des sujets d’intérêt général comme nous avons su le faire sur la question démocratique, en déposant ensemble une motion de censure cet été.

Les alliances électorales sont repoussées aux calendes grecques ?

Le but, c’est déjà de retrouver des gauches qui réapprennent à dialoguer, à se respecter et à en finir avec cette idée des gauches irréconciliables qui les condamne à l’impuissance. Aujourd’hui, à gauche, chaque dirigeant se présente comme la solution. En réalité, aucun n’est en capacité de rassembler naturellement la gauche et les écologistes. Cela ne se fera pas derrière un individu, cela se fera derrière une création de contenus.

Pour vous, quels sont les contours de cette éventuelle union de la gauche ? Des écologistes jusqu’à Mélenchon ?

La porte est ouverte à tous ceux qui se sentent concernés. Il ne s’agit pas de construire artificiellement des alliances mais plutôt de bâtir progressivement des convergences. Pas de déclarations d’amour, des preuves d’amour !

Comment faire pour que la gauche se rassemble pour les européennes ?

Je suis ouvert à toutes discussions visant à conclure un accord sur le fond et débouchant éventuellement sur une incarnation commune. Mais je ne vais pas courir après les uns et les autres si cette volonté n’existe pas. Nous, nous nous préparons…

Le PS a adopté la semaine dernière un texte d’orientation qui marque un virage à gauche après le quinquennat Hollande…

Nous ne sommes pas seulement un espace entre Macron et Mélenchon. Pour créer de l’adhésion, il faut se réidentifier. Proposer, montrer ce que nous sommes et ce que nous pouvons apporter.

Avec ce programme plus rouge que rose, on ne voit pas comment Pierre Moscovici, qui incarne une forme de social-libéralisme, pourrait être votre tête de liste…

Ni rose ni rouge : européen, social et écologique. Pierre Moscovici a-t-il la volonté de porter ce projet ? La réponse lui appartient. Mais je ne veux pas entrer prématurément sur le terrain de la personnalisation. Si on commence par parler incarnation, on efface le message collectif. Ma priorité, c’est d’en finir avec la confusion entre droite et gauche qu’entretient à dessein le président de la République. Le débat se limiterait à un affrontement entre pro et anti-Européens, une opposition entre l’Europe telle qu’elle est et celle qu’on défait. C’est un jeu dangereux qui peut nous conduire à la mort de l’UE. L’alternance viendra forcément un jour : les peuples finissent toujours de se fatiguer de ceux qui les gouvernent. Présenter les nationalistes comme la seule force d’alternance est criminel. Les européennes doivent être un référendum pour une autre Europe. Dans ce scrutin, le sortant c’est Emmanuel Macron, c’est son camp politique qui dirige l’UE.

Etre «de droite et en même temps de gauche», comme le dit Macron, nourrit donc le populisme ?

Objectivement, Emmanuel Macron se comporte comme un agent électoral pour les populistes. Viktor Orbán ou Matteo Salvini l’ont très bien compris. Ils se sont choisis comme épouvantails réciproques. Nous, nous défendons une Europe de gauche et écologiste car le libéralisme est à la racine de la crise économique, écologique et démocratique que nous connaissons. Qui ne voit pas les ravages de l’austérité et la montée des inégalités ? Les libéraux ne peuvent être «en même temps» la maladie et le remède. Nous partageons l’idée européenne avec d’autres, mais nous ne voulons pas la même Europe. Emmanuel Macron veut l’Europe-marché dirigée par une technocratie. Nous défendons une Europe-providence, démocratique, sociale et écologique. Sans Europe, pas de possibilité de répondre aux grands défis comme le réchauffement climatique. C’est notre grand désaccord avec Jean-Luc Mélenchon.

Pour parvenir à des avancées concrètes, peut-on en rester aux traités européens actuels ?

Changer les traités ne doit pas être un slogan, tout juste bon à donner de l’urticaire aux dirigeants européens. Il faut prendre les choses dans l’autre sens, celui du concret. Si on veut créer un géant européen de l’énergie, les règles actuelles de l’UE en matière de concurrence nous interdisent de le faire. C’est absurde. Intégrer les investissements en faveur de la transition énergétique dans le calcul du déficit, c’est se condamner à ne pas répondre à l’urgence climatique. Il faut donc modifier les traités en énonçant des projets positifs. Nous ne pouvons pas être les idiots utiles de la mondialisation. Nos règles doivent être le reflet de nos intérêts, pas des règles rigides que nous sommes les seuls à appliquer.

Comment mobiliser les Européens ?

En menant des campagnes transnationales ! Prenez l’idée d’un salaire minimum européen : si on en reste au niveau des gouvernements, ça bloque en effet. Donc, il faut passer par l’opinion publique du continent. Les Espagnols, les Français, les Slovaques n’ont pas tous la même perception de l’UE mais ils ont tous la même perception de leurs intérêts ! C’est un détail mais cela me frappe toujours au Parlement européen que les interventions des députés soient sous-titrées dans leur langue : dans les vidéos, un Français est sous-titré en français. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? Pour que les idées se diffusent dans toute l’Union, il faut traduire chaque vidéo dans toutes les langues. Le débat n’est pas européen, c’est la juxtaposition de 27 débats nationaux. Les Européens, ça n’existe pas pour l’instant. Il y a simplement des gens qui vivent dans une sorte de serpent monétaire et juridique reliant les peuples entre eux. Il est temps de changer cela.

Vous qui voulez incarner une «opposition résolue et constructive», que pensez-vous des plans «hôpital» ou «pauvreté» ?

Ce sont des plans de communication ! On parle de 400 millions d’euros par an pour l’hôpital alors que la seule rénovation du CHU de Nantes c’est 1,4 milliard ! Chacun comprend que le compte n’y est pas. Le gouvernement supprime le numerus clausus en pensant que cela va tout régler, mais c’est une illusion si on n’ajoute pas des profs de médecine et des moyens à l’université. Quant au plan pauvreté, le gouvernement nous dit qu’il va mettre 8 milliards d’euros sur quatre ans, mais d’où vient cet argent ? La moitié vient des masses budgétaires réallouées et le reste, c’est le produit de la baisse des APL. Autrement dit, c’est un plan autofinancé par les pauvres. Les Français ne sont pas dupes.

Cela explique la cote de popularité de Macron au plus bas ?

Le temps où les Français se disaient «donnons-lui du temps, faisons-lui confiance» est terminé. Ils semblaient même prêts à accepter que la politique menée soit injuste si elle était efficace, ce qui était le maître mot du candidat Macron. Quinze mois plus tard, où est l’efficacité sur la croissance ? Sur la création d’emplois ? Sur le pouvoir d’achat ? Nulle part. Les acquis du quinquennat précédent sont en train de fondre. Il y a une crise profonde du résultat doublée d’une trahison. En 2017, deux tiers des électeurs d’Emmanuel Macron venaient de la gauche. Ils pensaient voter pour le fils spirituel de Rocard. Ils se retrouvent avec le fils caché de Juppé et Fillon.

Rachid Laïreche , Laure Bretton

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11 septembre 2018

Eva Illouz contre la tyrannie du bonheur

 Virginie Bloch-Lainé

Dans son dernier livre «Happycratie», la sociologue dénonce l’injonction qui nous est faite d’être heureux. Cette idéologie, dont la psychologie positive est le bras armé, n’a qu’un objectif : culpabiliser les individus et conforter le néolibéralisme. Une fois de plus, l’auteure veut «mettre de la sociologie là où domine la psychologie».

Elle donne ces jours-ci des entretiens à tout bout de champ et court les studios de plusieurs radios. Il faut dire qu’elle a du travail : la tyrannie du bonheur, contre laquelle son livre s’élève, se porte comme un charme en France, et en Occident en général.

La sociologue Eva Illouz publie Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (Premier Parallèle), coécrit avec le docteur en psychologie Edgar Cabanas. L’essai dénonce l’injonction qui nous est lancée d’être heureux, et le rapprochement, dans lequel nous baignons, entre plénitude et normalité. Selon cette logique, les insatisfaits seront regardés comme des incapables. L’euphorie à tout prix s’accompagne de l’hyperculpabilisation de ceux qui ne l’atteignent pas. A nous de développer notre capital de bonheur puisque ce dernier sommeille en nous, n’attend que nos efforts pour éclore, et que l’éprouver résulte d’un choix.

Une vision du monde

Cette fable, explique Happycratie, anesthésie la souffrance sociale et les reproches qu’une population peut adresser à l’Etat et au non-partage des richesses. De nombreux bénéficiaires profitent d’une telle vision du monde : les auteurs de guides de développement personnel, leurs éditeurs, les comportementalistes, le coaching, mais aussi le management paternaliste qui lie joie sur le lieu de travail, et accomplissement personnel. C’est aux Etats-Unis, le pays de l’élévation par le dur labeur, la nation obsédée par la santé physique et mentale, qu’a émergé la promotion de cette «pseudoscience» du bonheur. Son bras armé est la psychologie positive qui fructifie depuis les années 90.

Ce n’est pas la première fois qu’Eva Illouz, chercheuse à l’EHESS depuis trois ans, s’attaque aux beaux discours sur l’épanouissement et la réussite, et déconstruit nos émotions. Selon Eva Illouz, l’amour, la colère, le sentiment d’injustice sont fabriqués par la société. Sa grille de lecture est sociologique. Son précédent livre publié en France s’intitulait Pourquoi l’amour fait mal (2012, Seuil). Elle y disséquait le sentiment amoureux contemporain, et le discours qui le porte. Si l’amour fait souffrir, à l’heure où les séparations sont si fréquentes, ce n’est pas que l’être quitté est peu doué pour la relation amoureuse, comme, selon Eva Illouz, le martèlent les psychologues aux cœurs solitaires. La cause se situe du côté de «l’économie émotionnelle et sexuelle propre à la modernité» qui sans cesse évalue les comportements, exige la perfection (de la silhouette, des ébats), et la réussite d’une relation. La culpabilisation et la responsabilisation individuelle à outrance sont donc aussi à l’œuvre dans le domaine amoureux, et leur dénonciation semble être un fil directeur du travail d’Eva Illouz. Elle l’admet, quand on la rencontre, la semaine passée, à Paris : «Souvent on ne perçoit la cohérence de nos recherches qu’avec plusieurs années de recul. On comprend mieux la prose que l’on parle au fil du temps. Celle que j’ai parlée sans le savoir serait celle-ci : mettre de la sociologie là où domine la psychologie. Les émotions reflètent les normes, les hiérarchies, les codes moraux. J’essaie de m’opposer au fait de ne se penser, soi, qu’en termes psychologiques. Ce que l’on appelle la psyché et les émotions sont faites de bric-à-brac social.»

Les médias

Eva Illouz, 57 ans, se partage entre Paris et Israël, où vivent ses enfants. Née à Fès dans une famille juive marocaine, elle a habité à Sarcelles à son arrivée en France avant de déménager à Paris. Elle quitte la khâgne pour voyager, part en Israël où elle fait son master. «Je n’ai pas décidé de devenir sociologue, mais, très jeune, je me suis intéressée à l’influence des médias. A l’époque, en France, ce n’était pas un centre d’intérêt prestigieux. Depuis tout a changé. Les Etats-Unis prenaient au sérieux leurs médias, tant sur le plan intellectuel que pratique. J’ai fait ma thèse à l’Université de Pennsylvanie, et petit à petit, ma façon d’écrire est devenue sociologique.» En Israël, c’est dans un département de sociologie qu’elle est admise comme professeure.

Contre l’intériorité

Jeune adulte, les textes qui l’ont marquée sont d’abord ceux de Barthes : «J’ai adoré le lire. Bourdieu et Foucault sont venus plus tard. Un roman a aussi éminemment compté pour moi : Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. J’ai compris en le lisant qu’il y avait une dimension sociologique à l’amour ; c’est le romancier qui pour la première fois crée une trame narrative autour de l’idée que l’amour est étroitement lié au pouvoir social.» Elle continue de lire de la fiction, le lieu des nuances par excellence. Elle aime la romancière israélienne Zeruya Shalev, dont elle est une amie, et Annie Ernaux, un goût curieux de la part d’une sociologue qui s’élève contre l’intériorité : elle a aimé les Années, dont elle pense qu’il est un grand livre sociologique.

à portée de la main

Happycratie consacre une partie décisive et inquiétante de son analyse à la naissance de la psychologie positive aux Etats-Unis. Elle doit son origine au psychologue Martin Seligman, né en 1942. Il œuvre à doter d’une assise soi-disant scientifique cette idéologie du «self-help», de la performance à portée de la main. Il est puissant, capable notamment de lever des fonds importants pour la recherche en «santé mentale», ce qui fait frémir. Grâce à cet argent aussi, il a publié une «classification universelle des forces et vertus humaines», afin que les lecteurs atteignent «leur potentiel maximal», expliquent Eva Illouz et Edgar Cabanas.

Le livre présente aussi l’alliance, qui date du début du XXe siècle, entre «économistes du bonheur» etpsychologie positive. En répandant l’idée que le bonheur se mesure objectivement, qu’il est le but de toute existence et que le rater est un échec individuel et non collectif, ces acteurs aident les multinationales et les gouvernements à se défausser des crises qui pourraient remonter contre eux les citoyens. Selon Eva Illouz et Edgar Cabanas, c’est ainsi que les ravages de 2008 furent amortis par endroits. Ils prennent l’exemple de Coca-Cola qui, dans chaque pays où la marque possède une branche, a implanté un «Coca-Cola Happiness Institute, institut chargé de publier chaque année des rapports, pays par pays, sur le sujet - les Happiness Barometers».

Etrangement, la psychanalyse, pourtant vent debout contre le culte de l’optimisme et de l’amélioration de soi, n’apparaît jamais dans Happycratie. C’est qu’Eva Illouz refuse de différencier psychologie cognitive et psychanalyse freudienne : «Je l’inclus dans la psychologie. Toutes deux partagent l’idée que le plus important est notre psyché, et la façon dont elle nous structure particulièrement et individuellement.» Selon Eva Illouz, nous ne sommes pas des êtres à l’intériorité unique mais nous réagissons selon les concepts et les lois collectives du moment. L’explication par l’intériorité individuelle, qui triompherait actuellement, est pour Eva Illouz nocive : «Quand une femme est abandonnée par un homme pour la cinquième fois, son entourage abordera ce problème à travers l’explication psychologique et lui demandera d’examiner son enfance pour comprendre ce qui dans sa psyché provoque l’échec amoureux inconscient. La psychologisation des êtres humains est devenue incontournable.»

Ce qui revient à déposer un fardeau sur les épaules des malheureux que l’on incite à fouiller leur moi. Au service du «néolibéralisme», la psychologie positive culpabilise ceux qui échouent ou se perdent dans la dépression. Le mot «résilience» est mis désormais à toutes les sauces. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, le «père» du concept, a vécu un traumatisme, sa famille fut exterminée par les nazis, et il est sorti de son enfance par le haut : tout le monde devrait en faire autant, selon l’idéologie honnie par Eva Illouz. Ceux qui s’effondrent s’ils sont au chômage ou freinent des quatre fers devant la mobilité exigée par leur hiérarchie ont tout faux. «Affirmant la victoire de la vie et de l’esprit sur la mort, la notion de résilience a tout pour plaire», écrivait la sociologue dans une tribune parue dans le Monde (1), à l’origine du livre - qui n’est publié qu’en France pour l’instant et le sera bientôt en Grande-Bretagne, en Espagne, en Italie et en Allemagne.

Scruter les codes sociaux qui nous conditionnent, relever le cynisme de la publicité faite à la réussite, affirmer que nous ne sommes pas entièrement responsables de notre bonheur (même si le mot inconscient n’appartient pas au vocabulaire d’Eva Illouz), tout ceci préserve-t-il la sociologue de la culpabilité en cas d’échec ? «Pas du tout, je suis comme tout le monde et peut-être même pire. C’est sans doute parce que je connais bien le sujet que j’écris sur la culpabilité.»

(1) «Gare aux usages idéologiques de la résilience», le Monde, décembre 2016.

Virginie Bloch-Lainé

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09 septembre 2018

Université Poliique PS95 Samedi 6 octobre 2018

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22 août 2018

Appel à l'abandon de la réforme constitutionnelle à la sauce macron !

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Il y a quelques semaines, la majorité parlementaire a dû, sous la contrainte et la panique, suspendre son projet de réforme de nos institutions. En cause, l’affaire dite « Benalla » mettant à nu les dangers d’une hyperprésidence dans une version inexpérimentée et caricaturale de « start-up nation ».

Dans ce contexte, comment accepter la volonté du Président de l’Assemblée nationale de reprendre, comme si de rien n’était, les travaux parlementaires sur une réforme d’ordre constitutionnelle.

Après les associations, les syndicats et les collectivités, ce projet s’attaque maintenant à la voix du peuple et des territoires incarnée par chacune des deux chambres du Parlement.

Cette réforme est la philosophie du pouvoir. Une hypercentralisation sans contre-pouvoir efficace. Un déni de démocratie, qui réduit les droits du parlement pour les recentraliser entre les mains d’un pouvoir personnel.

Nos institutions ne peuvent être l’otage d’une telle pratique jupitérienne.

Il est impératif que la majorité présidentielle renonce à cette réforme, tant sur la partie constitutionnelle qu’organique et ordinaire.
 
Signer et rejoindre cet appel en cliquant ICI
 
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09 août 2018

Quand le sage montre le climat, l’économiste regarde l’inflation

Jean-Joseph Boillot, Conseiller économique au club du CEPII

Alors qu’apporter une réponse économique à la crise climatique relève désormais de l’urgence absolue, les spécialistes persistent à se focaliser sur des indicateurs à la pertinence illusoire. Et les dirigeants se murent dans un «silence caniculaire».

«On entend l’arbre qui tombe mais pas la forêt qui pousse.» Ce proverbe africain bien connu peut être rangé au musée. Désormais, la forêt tombe sous l’effet du changement climatique et ce sont les économistes qu’on n’entend pas. Alors que les climatologues retiennent de plus en plus sérieusement le troisième scénario mis sous le tapis de l’accord de Paris d’une augmentation de 3 à 4 °C de la température de la planète d’ici à 2025-2030, les économistes se sont plutôt passionnés en juin pour la montée à 2 % de l’inflation en Europe, ou pour le demi-point de croissance mondiale que pourrait coûter la guerre commerciale déclenchée par Trump. Puis ils sont partis en vacances comme le Président et so8n gouvernement dont le seul devoir d’été est de préparer les «grandes» réformes de la rentrée dont le plan pauvreté et la Constitution.

Comme si la grande tâche de l’heure n’était pas le bouleversement climatique en cours et de se lancer dans des réformes fondamentales. Par exemple, pour inverser nos émissions de gaz à effet de serre (GES) qui continuent d’augmenter ; ou encore pour reculer drastiquement le fameux «jour du dépassement» tristement fêté le 1er août pour la planète, mais bien silencieusement en France le 5 mai, jour d’épuisement de notre biocapacité annuelle.

On entend les climatologues qui poussent (des cris d’urgence), mais les économistes continuent de tomber dans leur discrédit, qui se mesure par exemple au millimètre linéaire de leur rayon dans les librairies. Et ce n’est pas surprenant. L’inflation, par exemple ? Tant mieux, en réalité, si les prix montent. Les Français ne sont pas des imbéciles. Ils répondent comme tout le monde à des incitations comme les prix ou à des réglementations. Ce qui est vrai pour le tabac est tout aussi vrai pour les émissions de CO2. De même pour l’alimentation aux prix maintenus artificiellement très bas, comme pour la viande ou le lait, grâce à des méthodes de production de plus en plus intensives fondées sur une agrochimie destructrice rendue possible grâce à un système de puissants lobbys.

Ce dernier n’hésite pas à jouer du chantage sur la faim dans le monde pour exporter les trois quarts de la production française alors que cela tue les agricultures des pays en développement. En particulier en Afrique, où l’exode rural s’accélère, premier facteur de migration bien avant les guerres. Ce qui nous ramène au commerce international, dont le libre-échange le plus intégral serait censé apporter des gains de pouvoir d’achat alors que c’est un vaste système de dumping environnemental et social où les prix ne reflètent surtout pas la rareté des ressources de la planète. Tout particulièrement parce que les lobbys du transport maritime et aérien ont discrètement réussi à sortir de l’accord de Paris et ne supportent aucune contrainte sur leurs énormes émissions de CO2 ou leur pollution bien connue, qui n’ont rien à envier à la Chine en bilan total.

A de rares exceptions près, les économistes des pays riches sont toujours obsédés par le paradigme du progrès linéaire et quantitatif. Leur véritable traumatisme ces derniers mois a été le débat lancé par l’ancien secrétaire d’Etat au Trésor américain Lawrence Summers sur la stagnation séculaire de la productivité et donc de la croissance, près d’un million d’occurrences sur la Toile. Or, de l’avis de tous les climatologues, seule une division par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre permettrait au mieux d’éviter la catastrophe. Et ne nous faisons pas d’illusions. Son impact sur le vaudou du taux de croissance ne peut être que négatif en effet. Le concept de décroissance - pourtant dû à un grand économiste mathématicien, Nicholas Georgescu-Roegen - n’a toujours pas droit de cité dans les manuels d’économie, et très rares sont les travaux de recherche entrepris pour en comprendre les mécanismes et la mise en œuvre.

La quatrième révolution industrielle en cours n’est vue par les économistes standards qu’au travers des points de croissance supplémentaires qu’elle pourrait apporter pour compenser le risque de stagnation séculaire. Elle devrait être, au contraire, un formidable atout pour gérer la décroissance d’une façon intelligente, et notamment inclusive sur le plan social tant l’explosion des inégalités ces dernières années a un lien étroit avec celle des risques sur la planète. C’est ce que vient de montrer une étude passionnante sur le tourisme de masse à l’échelle mondiale qui ne fait que reproduire le mode de vie des élites. Les inégalités de prélèvement des ressources de la planète sont aujourd’hui de l’ordre de ce qu’elles étaient sous l’Ancien Régime.

Et ici, les économistes savent bien que le seul système d’incitation par les prix pèche en termes d’équité et qu’il n’est d’ailleurs pas toujours le plus efficace en présence de déficiences de marché. Il leur faut donc imaginer des systèmes de taxation, de quotas, de réglementation et surtout de réformes de structures qui permettraient d’atteindre le Facteur 4 d’ici à 2030, c’est-à-dire demain.

Ce qui compte in fine n’est pas le PIB ou le revenu national brut, mais bien le revenu net, notamment de tous les dégâts du soi-disant «progrès», surtout ceux à venir qui constituent une dette vis-à-vis de nos enfants. C’est une révolution conceptuelle pour les économistes. Ils ont commencé leur mutation avec ce fameux rapport commandé à l’ère Sarkozy sous la direction des Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Amartya Sen (Richesse des nations et bien-être des individus, Odile Jacob, 2010). Mais ils n’ont toujours pas concrètement franchi le Rubicon dans leurs conseils aux dirigeants. D’où leur silence caniculaire cet été.

Or, les prédictions d’un autre scientifique (Safa Motesharrei) publiées dans un papier remarqué de 2014 (1) mentionnent la probabilité très sérieuse d’un effondrement de notre civilisation lié aux inégalités et à la surexploitation des ressources. Elles rejoignent celles des climatologues et des scientifiques de la nature qui envisagent de plus en plus sérieusement une rupture systémique brutale des grands équilibres de la planète et le scénario graduel très diplomatique de l’accord de Paris. Les économistes connaissent pourtant ce type de phénomène. C’est celui des hyperinflations comme dans l’Allemagne des années 30 ou au Venezuela aujourd’hui. C’est celui des crises financières. Ils savent que pour les arrêter, il faut une réaction radicale des autorités monétaires. Cette fois, la réaction doit être aussi radicale mais dans tous les domaines de la relation entre les ressources de la planète et nos systèmes de production et de consommation. La France a besoin de bien autre chose qu’un plan canicule et les économistes doivent se mobiliser pour en dessiner les contours. Voilà une vraie grande réforme pour la rentrée.

(1) Safa Motesharrei, Jorge Rivas, Eugenia Kalnay : «Methodological and Ideological Options Human and nature dynamics (Handy) : Modeling inequality and use ofresources in the collapse or sustainability of societies», Ecological Economics 101 (2014), pp. 90-102.

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02 août 2018

«Jour du dépassement» : le gouvernement parle sans agir

 

 Coralie Schaub

Chaque année, nous découvrons avec ­effroi que nous épuisons toujours plus vite les ressources offertes par la planète. ­Chaque année, survient de plus en plus tôt le «jour du dépassement», soit la date ­à laquelle l’humanité commence à vivre à crédit après avoir consommé plus d’arbres, d’eau, de sols ou de poissons que ce que la nature peut renouveler en un an et émis plus de carbone que les océans et forêts peuvent absorber (lire notre infographie sur Libé.fr). En 1971, ce seuil calculé par l’ONG Global Footprint Network était atteint le 24 décembre. En 1980, le 4 novembre. En 2000, le 23 septembre. En 2010, le 9 août. En 2017, le 3 août. Cette année, le 1er août. Et l’an prochain, sans doute en juillet. En 2020 ? L’auteure de ces lignes est prête à se faire appeler Arthur si ce n’est pas plus tôt encore. Car si la prise de ­conscience progresse, nous n’agissons pas à la hauteur du défi, immense. Nicolas Hulot a raison de rappeler, dans une vidéo postée mercredi sur Twitter, que nous avons basculé dans une nouvelle ère climatique, que les fléaux inédits s’en­chaînent : feux de forêt en Suède, canicule au Japon, «record absolu vendredi à Lille, avec 38,6° C».

Il fait bien d’avertir que «tout cela risque d’être une sinistre bande-annonce d’un film catastrophe que nous ­regardons en spectateurs informés». Le ministre de la Transition écologique appelle à l’engagement de chacun. Ce qui revient, pour vous et moi, à éviter l’avion, ne pas gaspiller la nourriture, manger moins de viande, s’abstenir de se jeter sur le dernier IPhone... C'est vrai. C’est important. Mais les autorités ne peuvent se défausser sur la bonne volonté des individus et des entreprises. Cela ne suffira pas à enrayer cette funeste glissade vers l’effondrement imminent de notre civilisation ­redouté par Edouard Philippe. S’il a cité plusieurs fois ce risque ces derniers temps, le Premier ministre ne semble pas en avoir compris la portée et surtout tiré les conséquences. Hulot pointe à juste titre la responsabilité de notre modèle de développement dans le chaos climatique et l’érosion de la biodiversité. Mais «en même temps», l’exécutif ne prend pas de mesures courageuses pour radicalement changer de système, sortir de l’ultraproductivisme mortifère. Il se contente de mesurettes cosmétiques. Pire, il multiplie les incohérences, voire les régressions. Selon des projections officielles, la France dépassera jusqu’en 2023 le plafond d’émissions de gaz à effet de serre qu’elle s’est fixée, entre autres à cause du retard dans la rénovation thermique des logements. Hulot, qui s’était ému de la chute de la population des oiseaux des champs, pourrait autoriser le piégeage de 370 000 alouettes (3,5 fois plus qu’en 2017), s’inquiète la ­Ligue de protection des oiseaux -même si le ministère assure que «rien n'est décidé» et qu'une concertation est en cours-. L'ONG s’insurge aussi du refus par Paris de la proposition de Bruxelles de suspendre la chasse à la tourterelle des bois, autre espèce menacée qui a perdu 80% de sa population en trente ans. Et ce ne sont là que quelques exemples, parmi les plus

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