La Rose dans la vallée

07 décembre 2018

1948-2018 : que reste-t-il de la Déclaration universelle des droits de l’homme ?

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Par Dominique Rousseau, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, directeur de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (ISJPS) 6 décembre 2018 à 17:16

Comment le discours anti-droits de l’homme est-il devenu dominant ? Dominique Rousseau revient aux origines de la Déclaration et montre à quel point elle est le préalable à toute démocratie.

«Serions-nous aujourd’hui capables, en tant qu’Assemblée des nations, d’approuver comme, en 1948, [le 10 décembre, ndlr] la Déclaration universelle des droits de l’homme ?» demandait Angela Merkel au Forum de la paix réuni à Paris du 11 au 13 novembre. Pas sûr ! Et même si la chancelière allemande adopte le mode interrogatif pour adoucir son propos, sa question signe l’extraordinaire régression politique à l’œuvre sur tous les continents. En Europe de l’Est, comme en Amérique latine, des gouvernements d’extrême droite votent des lois qui restreignent les libertés individuelles et, en particulier, celles des femmes, la liberté de la presse, les libertés universitaires. Aux Etats-Unis, le Président excite les «sentiments» racistes, homophobes et misogynes. La liste est longue…

Le discours anti-droits de l’homme est devenu le discours dominant. La dissolution de la famille ? La faute aux droits de l’homme, qui auraient transformé ce qui était un collectif en une simple association d’individus possédant des droits égaux (ceux de la femme, des enfants, etc.). La difficulté des élus à gouverner ? La faute aux droits de l’homme qui, en permettant à chacun de demander droit à la santé ou à un logement, ne rendraient plus possible la construction d’une volonté générale. La légitimation de l’économie de marché ? La faute aux droits de l’homme ! La montée du populisme ? La faute aux droits de l’homme. En France aussi ce discours est soutenu par des intellectuels - les «amoureux du grenier», tournés vers le passé - qui ont oublié qu’au fronton de la Déclaration de 1789, il est écrit que «l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements».

Soixante-dix ans après la Déclaration universelle, il faut donc rappeler et encore rappeler que les droits de l’homme sont le code d’accès à la démocratie. D’abord, parce qu’ils constituent le citoyen qui est le référent de la démocratie. Quand, en effet, des hommes s’assemblent, cette réunion produit toujours la nécessité de règles qui fondent leur vie commune et organisent leurs rapports ; qui, pour reprendre l’article 2 de la Déclaration de 1789, les constituent en «association politique». Il n’est pas de société sans règles. Et, quand ces sociétés sortent de la religion et, plus généralement, de toute forme de transcendance où enraciner les règles d’intégration politique, le seul médium laïque qui reste pour «faire société», pour assurer le maintien, la maîtrise et le destin du collectif, c’est-à-dire, du politique et de l’histoire, c’est le droit. Dans les sociétés post-métaphysiques, sans droit pas de politique et pas d’histoire. Seulement le vide et l’anomie (1). Ainsi, en énonçant les droits de l’homme, la Déclaration de 1948 offre aux hommes de tous les pays la possibilité de «sortir» de leurs déterminations sociales, de ne plus se voir dans leurs différences sociales mais de se représenter comme des êtres de droit égaux entre eux, comme des citoyens du monde. La force propre du droit, écrivait Pierre Bourdieu, est d’instituer, c’est-à-dire de faire exister ou encore de donner vie, à ce qu’il nomme. Ainsi en est-il des droits de l’homme qui nomment le citoyen, et en le nommant le constitue - au sens premier du terme - citoyen sujet de droit. Le citoyen, en effet, n’est ni une donnée immédiate de la conscience ni une donnée naturelle. Il n’est pas une réalité objective, présent à lui-même, capable de se comprendre comme tel. Le citoyen est une création artificielle, très précisément, il est créé par les textes qui posent les droits qui le constituent.

Ensuite, les droits de l’homme sont le code d’accès à la démocratie en ce qu’ils mettent les hommes en relation les uns avec les autres - liberté d’aller et venir, liberté d’expression, etc. - pour construire les règles et ils ouvrent sur l’histoire car ils sont toujours devant nous, à découvrir et à réaliser : l’égalité proclamée en 1789, le logement proclamé en 1946, l’environnement sain proclamé en 2004 restent toujours des droits à venir et non des droits finis sous prétexte qu’ils auraient été proclamés en 1789, 1946 et 2004. Les droits de l’homme ne sont pas des libertés «fermées» mais des «libertés de rapport», selon l’expression de Claude Lefort (2). Lorsque l’article 6 de la Déclaration de 1789 reconnaît aux citoyens le droit de concourir à la formation de la loi, il invite les citoyens à entrer en relation les uns avec les autres pour définir la volonté générale. Lorsque l’article 4 définit la liberté comme le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, il invite les individus à prendre en considération l’existence et les droits de l’autre. Lorsque l’article 11 proclame la liberté de communication des pensées et des opinions, il invite moins l’individu à se replier sur lui-même qu’à s’ouvrir et à se mettre en rapport avec les autres hommes.

En d’autres termes, la Déclaration de 1789 fait éclater le système fermé des ordres de l’Ancien Régime et lui substitue un système ouvert. Ce qu’inaugurent les droits de l’homme n’est pas la constitution d’un espace privé dans lequel serait enfermé et s’enfermerait chaque individu mais au contraire la création d’un espace public dans lequel le corps et les idées de chaque homme pouvant circuler librement se confrontent nécessairement aux corps et aux idées des autres.

La distinction démocratique tient précisément dans cette interrogation continue sur les droits de l’homme. Les régimes totalitaires comme les régimes démocratiques «fonctionnent» sans doute au droit. Mais, alors que les premiers refusent, par principe, toute discussion sur le droit dont ils s’affirment seuls détenteurs légitimes, les seconds acceptent, par principe, la légitimité du débat sur les droits. La spécificité de la démocratie est de laisser la question des droits toujours ouverte puisque sa logique est de ne reconnaître aucun pouvoir, aucune autorité dont la légitimité ne puisse être discutée. Et, au centre de cette discussion, demeure constamment l’interrogation sur les revendications qui peuvent être qualifiées ou non de droits de l’homme.

«Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, écrit Camus, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lien commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes (3).» Les droits de l’homme sont tous issus de la révolte et, en ce sens, ils portent le souci de tous les hommes, ils sont le lieu commun de tous les hommes, ils signent la solidarité de tous les hommes. Ils sont la part sans laquelle l’individu démocratique ne peut être et donc ne pourrait être la démocratie.

(1) Forgée par Durkheim, ce concept caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres.

(2) Droits de l’homme et politique, de Claude Lefort, in Libre 7, Payot, 1980. (3) L’Homme révolté, d’Albert Camus, La Pléiade, 2008, p. 79.

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01 décembre 2018

Une question de littérature, de morale et de politique

Elisabeth de Fontenay, philosophe et essayiste.

Le livre de Laurent Demoulin, Robinson, qui vient de reparaître en Folio, ne m’est pas tombé du ciel. Au moment où je cherchais comment formuler le pacte qui m’unirait désormais à mon frère «différent», il m’a enseigné un malheur beaucoup plus grand que le mien et comment, frappé par ce malheur, un père, au lieu de s’enfuir, peut prendre, au propre et au figuré, son fils dans ses bras. Il m’a fait comprendre que, si un enfant des hommes, dans lequel se reconnaît mal le propre de l’homme, est tombé dans votre vie et en a irréversiblement orienté le cours, il n’y a peut-être pas de réponse à cette irruption d’une catastrophe absolue et durable, sinon le pur amour, le pur amour fénelonien, inconditionnel, et dont l’ultime critère serait la renonciation à toute réciprocité. Laurent Demoulin, avec une distance magnifique de raffinement, d’héroïsme et de tendresse, raconte donc des moments d’invivable vie quotidienne avec son fils autiste, âgé de 10 ans, des épisodes qui suscitent l’épouvante et la pitié. Mais, dans un même souffle, il trouve les mots pour faire rire son lecteur, évoquant, pour ne prendre que cet exemple, des scènes scatologiques irrésistiblement comiques. Il rapporte avec minutie les situations baroques dans lesquelles le placent les actes prévisibles ou improbables de son bel enfant. Mais si l’humour peut tenir lieu d’arme de résistance, ce n’est jamais sans amour, et quand Demoulin décrit les incongruités de l’enfant terrible, c’est toujours en se moquant aussi de sa propre impuissance à y faire face. Il tient une chronique des semaines durant lesquelles, tout en s’efforçant de poursuivre son travail d’universitaire, qui est aussi celui d’un écrivain, il a la garde de son fils. Jours de détresse que ces jours où Robinson lance et casse tout ce qu’il peut saisir, assouvit avec jubilation ses besoins en public, fait entendre des cris inarticulés et ne prononce jamais qu’un mot, l’étrange nom lié à son ours, Omgohod. C’est seulement par la tendresse physique que son père parvient parfois à le calmer ou à l’endormir. Comme si une réciprocité existait entre eux, malgré tout, mais différée, décalée. Et qu’est-ce que trouvent à lui dire les bons apôtres, ceux qui, comme les amis de Job, ont réponse à tout et même au pire ? «Sois plus sévère, ne te laisse pas faire ainsi. Place-le dans une institution : il y sera très heureux. Et les médicaments ? Et les dauphins ? Et les chevaux ? Et les dromadaires du Nil ? Et les camisoles de force ? Et la danse biodynamique ? […] Il comprend plus de choses qu’on ne le croit, cet enfant. T’adresses-tu assez à lui ?» T’adresses-tu assez à lui ! L’imbécillité navrante de cet «il n’y a qu’à» me fait penser au récit de la conférence que Primo Levi fit dans un lycée et à la fin de laquelle un écolier lui démontra, craie en main, au tableau, qu’il avait, lui, trouvé un plan pour s’enfuir d’Auschwitz. Un tel refus d’accepter que l’on puisse parfois se heurter à de l’insoluble pourrait condamner définitivement au désespoir. Aujourd’hui, Robinson est encore un jeune garçon et quand il aura grandi, qu’il aura acquis la force d’un adulte, n’aura plus lieu pour lui cette vie commune tantôt avec son père, tantôt avec sa mère. Comment la société et ses institutions lui permettront-elles de survivre humainement à la séparation d’avec ses parents, d’avec un père qui aura par ce livre forgé le lien pathétique qui noue leurs vies ? Mais cette postulation de l’humanité d’un être autre, dans l’abîme même de son éclatement et de sa dispersion, pendant combien de temps encore n’y aura-t-il rien d’autre que l’écriture pour la tenter ? C’est là une question de littérature, de morale et de politique.

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22 novembre 2018

Internet, inégalités à très haut débit

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Par Erwan Cario
Si la fracture numérique, soit la non-connexion d’une partie de la population, est pratiquement de l’histoire ancienne, les usages en ligne restent très marqués par l’appartenance sociale. Aux plus riches la création et la participation, aux plus pauvres la consommation et le divertissement  ?

Dans la «start-up nation», il faut savoir «disrupter», et donc parler le numérique couramment. Mais pas d’inquiétude : portée par une jeunesse ultraconnectée et une population rompue au «digital» grâce à l’incroyable popularisation des smartphones ces dernières années, la France est prête à affronter le futur dématérialisé. Derrière ce discours (à peine caricatural), il y a un mythe, celui d’un eldorado virtuel capable d’effectuer un «reboot» de la vieille société analogique, d’effacer les inégalités de la vie réelle par un coup de baguette magique. Ou par un clic de souris, si on préfère.

«Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien», pouvait-on lire sur les forums de discussion à la fin des années 90. Si on parlait à l’époque du pseudonymat en vigueur sur le Net, on pouvait aussi y lire la croyance en l’égal accès aux opportunités permises par les «autoroutes de l’information». Derrière son écran, tout est à portée : l’information, la consommation, la création, la sociabilité, l’emploi, le business… C’est l’avènement de la méritocratie idéale. La réalité, c’est que, bien sûr, il n’en est rien. Pour fonder une start-up, il vaut mieux sortir de HEC ou d’une école d’ingénieurs. Et l’utilisation «active» d’Internet, celle qui ne se contente pas des services simplifiés et tactiles des grandes plateformes, reste une prérogative des classes moyennes et supérieures, celles qui savent se servir d’un ordinateur.

S’il fallait un symbole à cet Internet de classe, ce serait évidemment Uber. L’application, fondée par des hommes riches et très diplômés, destinée aux CSP+, ne fonctionne que grâce à l’exploitation de centaines de milliers de chauffeurs issus des milieux populaires.

La fracture numérique, qui désignait la non-connexion d’une partie de la population, est aujourd’hui pratiquement de l’histoire ancienne. Mais quand on regarde de près les usages des classes populaires, que ce soit chez les jeunes (lire l’enquête page suivante) ou dans les familles rurales (lire l’interview page 23), on se rend compte que la «disruption» numérique ne les concerne pas vraiment. Si Internet s’est imposé à eux, c’est pour son versant tactile, serviciel et divertissant. C’est souvent très utile, et on aurait tort de le mépriser, mais si on veut aller plus loin, et donner accès à l’outil numérique, qui permet la création et la participation, on ne peut pas se contenter des applis pour smartphones. C’est bien sûr à l’école que beaucoup se jouera, mais il faudra plus, bien plus que des tablettes dans les salles de classe.

 

Des jeunes au bord de l’illettrisme numérique

Par Rachid Zerrouki, professeur en Segpa à Marseille et journaliste

Les nouvelles générations seraient capables d’utiliser de façon intuitive les outils du Web. Ce mythe menace les plus défavorisés.

Tribune. «Chaque génération possède un million de visages et autant de voix» : ainsi débute un article du Time, publié en novembre 1951, qui se pose la question de savoir s’il est possible de dépeindre le portrait d’une génération entière. S’ensuit une enquête hasardeuse mais captivante durant laquelle des correspondants, partout à travers les Etats-Unis, sondent les jeunes, leurs parents et leurs professeurs, avec une bien audacieuse ambition : au million de visages et de voix, trouver des traits communs et des tonalités semblables. Cette enquête, plus lyrique que scientifique, donne naissance à un terme qui traverse les âges pour décrire la jeunesse américaine des années 50 : la génération silencieuse. Celle qui ne veut pas aller à la guerre mais montre peu d’enthousiasme pour la paix.

Le terme est forcément essentialisant, mais on ne pourra pas enlever aux journalistes du Time d’être allés à la rencontre de la jeunesse d’alors, dans sa diversité, pour l’observer et la questionner sur elle-même. Le concepteur américain de jeux vidéo Marc Prensky a-t-il fourni les mêmes efforts en 2001, avant de parler de «digital natives» pour décrire les enfants de notre siècle ? Les médias et autres think thanks ont-ils bien tendu l’oreille à toutes les jeunesses françaises avant d’acter que l’adolescent d’aujourd’hui est un «enfant du numérique» ? Lorsque j’emmène mes élèves de sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) en salle informatique et que je vois la plupart d’entre eux être déconcertés par des consignes aussi simples qu’ouvrir un navigateur, j’ai de sérieux doutes sur le fait que le maniement des outils numériques soit, chez eux, une compétence innée./

Mes doutes sont confirmés par des études. L’une d’entre elles, publiée en juin 2017 dans la revue Teaching and Teacher Education, montre qu’on ne naît pas avec des prédispositions qui renforcent la maîtrise des outils numériques, on les acquiert. Et cette acquisition ne se fait pas à la faveur d’un simple accès illimité à Internet : mes élèves, quoique pour la plupart issus de milieux défavorisés, possèdent tous des tablettes à la maison et des smartphones. Ils savent jouer à Fortnite et publier des statuts sur Facebook ou des stories sur Snapchat. Ils sont aussi capables de trouver les clips de leurs artistes préférés sur YouTube et de suivre les carrières de telle ou telle star de télé-réalité sur Instagram. C’est quand il s’agit de faire un usage éducatif de l’outil numérique qu’ils redeviennent ces êtres chétifs et impuissants qu’ils sont devant un livre ou un cahier.

La vision idéalisée

C’est ce qui mène certains sociologues à rappeler la nécessité de faire la différence entre l’accès et l’usage. La fracture numérique telle qu’on l’entendait au début des années 2000 est derrière nous : 98 % des 12 à 17 ans ont aujourd’hui un ordinateur chez eux. Demeurent pourtant de fortes inégalités liées à leur utilisation qui poussent le sociologue Fabien Granjon à parler de «fractures numériques de second degré», définies comme étant des inégalités sociales qui résultent d’un usage différent des mêmes outils numériques. Il faut se pencher sur ce phénomène pour en finir avec la vision idéalisée d’une génération de digital natives toute convertie aux nouveaux écrans et naturellement habile avec les appareils électroniques. Les données révèlent en effet des écarts de pratiques considérables entre les plus jeunes.

Les Américaines Ellen Seiter en 2008 (1), Eszter Hargittai en 2009 (2) et Jen Schradie (3) cette année : toutes ces sociologues sont arrivées à la conclusion selon laquelle la classe sociale façonne la compétence et l’usage en matière d’outils numériques. Et derrière ce constat se cache l’ombre de Bourdieu, c’est en lui que les chercheurs anglo-saxons ont trouvé une approche à même de raconter combien les relations de pouvoir et les reproductions des inégalités sociales sont au cœur même des outils numériques. En utilisant sa théorie du capital comme étant un ensemble de richesses matérielles mais aussi culturelles et sociales, ils ont montré que la position sociale construit une manière d’être («habitus» dans la terminologie de Bourdieu) vis-à-vis de l’utilisation d’Internet et des nouveaux médias. Dans son article «Les classes sociales sont-elles solubles dans Internet ?», le chercheur en sociologie de la communication Eric George donne un chiffre frappant : 72 % des utilisateurs d’Internet en milieu ouvrier ont un objectif de divertissement, contre 36 % seulement chez les cadres supérieurs.

En effet, au début des années 90, le journaliste Howard Rheingold défendait l’idée que ce réseau allait devenir un espace public tel que l’imaginait Habermas : un lieu capable de revitaliser la démocratie, gouverné par la raison, affranchi des «gatekeepers» et permettant aux citoyens de se rassembler pour discuter des questions d’intérêt commun. C’est raté, Internet n’est pas devenu ce lieu magique où s’évapore la stratification sociale : «La classe sociale est l’élément démographique le plus déterminant dans la production de contenu en ligne», explique Jen Schradie.

«Et alors ?» répondront ceux pour qui la déconnexion est un choix assumé, qui sont encore convaincus qu’on peut vivre et exercer sa citoyenneté à l’écart des écrans et des intelligences artificielles. Chaque changement social qui prend source sur les terres numériques et se répand dans la vie réelle leur rappelle la triste défaite de leur pensée. Aujourd’hui, ne pas participer à la production de contenu sur Internet, c’est se mettre un peu à l’écart de la marche du monde.

On peut en avoir l’illustration en regardant le récent documentaire Mission vérité diffusé sur Arte, qui explore les coulisses du New York Times et où on peut voir une rédaction évaluer la qualité de ses sujets en ne prenant en compte que les réactions sur Twitter. Contactée par mail, Jen Schradie déplore cette démarche de plus en plus répandue : «Quand les journalistes et les décideurs politiques s’appuient sur les réseaux sociaux, c’est une forme d’exclusion sociale. Ils favorisent les gens qui ont le temps, les ressources et les compétences pour être en ligne fréquemment et ceux qui comprennent le fonctionnement des algorithmes.»

Les voix absentes

Pire encore, comme en témoigne ce terme englobant de digital natives, on continue de faire comme si la voix d’une jeunesse tout entière n’était pas sous-représentée sur Internet. Et pendant qu’on façonne un monde de plus en plus connecté dans lequel l’exclusion numérique vous laisse au bord du chemin, vous bâillonne et vous condamne à un rôle d’observateur invisible et inaudible, c’est toute une cohorte d’adolescents fragiles, des milieux populaires ou ruraux, qu’on condamne à rester des «digital immigrants.»

L’«illectronisme», cet illettrisme du numérique, ne se contente pas d’être un obstacle empêchant la participation à la vie démocratique. A l’heure où le gouvernement envisage des services publics totalement dématérialisés en 2022, il est la promesse d’une exclusion sociale pure et simple. La comparaison avec l’illettrisme a de quoi interpeller, mais est-elle si absurde ? En 1957, Marguerite Duras s’était entretenue avec Germaine Roussel, une ouvrière de Romainville qui avait grandi chez des fermiers de la Somme et qui ne savait ni lire ni écrire. Au cours d’un entretien qui marque pour toute une vie, cette femme a tout déballé : sa sensation d’être comme une aveugle, sa honte, et sa façon de reconnaître le nom de sa rue : «Le mot "Lilas", il est haut presque comme il est large, il est joli.» Ce sentiment d’être à l’écart, cette honte et ce contournement de l’obstacle par l’intelligence ou la débrouille, c’est ce que je ressens quand je vois des parents échouer à demander une bourse pour leurs enfants par Internet.

Fabien Granjon l’a d’ailleurs théorisé dans son article portant sur les inégalités numériques : «L’échec dans les manipulations ou, sans doute plus violent encore, le fait de ne pas savoir quels types d’utilisation faire du dispositif technique, se transforment en une variété de moments négatifs, allant de la perte de confiance au sentiment de relégation», démontre-t-il. Et Philippe Marchal, qui a récemment conduit une étude sur ces Français déconnectés, met en avant ce qu’il appelle des «abandonnistes». Ce sont des personnes qui, par manque de maîtrise, renoncent à faire une démarche administrative sur Internet, à envoyer un mail important ou à faire un achat. L’abandon est encore plus ou moins permis aujourd’hui, il ne le sera plus avec la dématérialisation rampante.

Ils sont d’ailleurs 21 % de soi-disant digital natives à être des abandonnistes, selon cette même étude. Preuve, s’il en fallait encore, que des spécificités telles qu’un effet de génération ne sauraient supplanter d’autres déterminants sociologiques aussi puissants que l’appartenance sociale. «Chaque génération possède un million de visages et autant de voix», disait l’article du Time. C’est toujours aussi vrai, et l’oublier revient à fermer les yeux sur un fléau qui promet, aux jeunes les plus fragiles, l’extension du domaine de leur exclusion sociale.

(1) «Practicing at Home : Computers, Pianos, and Cultural Capital», d’Ellen Seiter, 2008.

(2) «Digital Na(t)ives ? Variation in Internet Skills and Uses Among Members of the "Net Generation"», d’Eszter Hargittai, 2009.

(3) «The Digital Activism Gap : How Class and Costs Shape Online Collective Action», de Jen Schradie, 2018.

Dominique Pasquier : «Les usages avancés du Net restent élitistes»

Par Erwan Cario

Avec les smartphones, Internet est entré dans les usages quotidiens des familles modestes. Mais il s’agit avant tout d’une version simplifiée et servicielle.

Sociologue, directrice de recherches au CNRS et enseignante-chercheuse à Télécom ParisTech, Dominique Pasquier a enquêté suhr l’appropriation par les classes rurales et populaires de l’outil numérique lors de la dernière décennie. Son enquête a été publiée dans un livre, l’Internet des familles modestes, sorti en octobre aux éditions Presses des Mines.

Longtemps, on a parlé de fracture numérique, des classes populaires et rurales qui n’étaient pas connectées…

Les familles modestes se sont équipées plus tard que les autres. Je me suis intéressée à ce sujet car ça m’horripilait de voir de nombreux travaux sur les usages d’Internet, mais toujours sur les mêmes populations, comme les jeunes, les diplômés, les urbains. Il y a eu aussi des travaux sur les populations précaires, comme sur l’usage du téléphone mobile dans les périodes de migration. Il y avait donc les précaires et les élites avec leurs usages innovants, mais rien entre les deux. Le projet est parti de cette interrogation : est-il en train de se passer quelque chose que personne n’est allé voir ? C’était étrange car on savait par certaines enquêtes qu’il y avait un rattrapage énorme qui s’était fait, notamment avec le smartphone.

Comment avez-vous abordé cette enquête ?

Ce qui m’intéressait, c’est qu’Internet est un outil conçu par des archidiplômés américains pour un milieu de chercheurs. Ça s’est ensuite élargi, mais c’est resté un outil des élites, qui passait par l’écrit. Et donc, que se passe-t-il quand cet outil s’intègre dans la vie quotidienne de gens qui n’ont pas ce profil en termes de formation ou de diplôme ?

Une de vos constatations, c’est qu’Internet s’est intégré à la vie quotidienne…

C’est ce qui m’a frappé quand j’ai commencé les entretiens : non seulement Internet est là, mais c’est comme s’il avait toujours été là ! C’est très frappant. Les femmes m’ont raconté : «Le matin, je me lève, je prends mon café et je lis mes notifications Facebook.» C’est déjà ritualisé alors que c’est très récent. Je pensais que ça continuait à être vécu comme quelque chose de compliqué. Mais en fait, c’est totalement fluide. L’adoption d’Internet est aussi allée très vite car, si elles se sont équipées tard, ces familles en avaient beaucoup entendu parler. Ce devait être un sentiment d’exclusion très fort, d’être en dehors de cet univers.

Ces familles accèdent-elles aussi à Internet avec un ordinateur ?

Non, ces familles ne se sont jamais vraiment approprié l’ordinateur. Les tablettes et téléphones, avec leur interface tactile, suppriment l’obstacle du clavier et de la souris. C’est ce qui a boosté l’équipement et la connexion.

L’Internet de ces familles est donc une version simplifiée, tactile et servicielle…

Oui, Internet a avant tout pour elles un usage utile, qui s’intègre parfaitement dans le quotidien. Ce que je retiens, c’est que les personnes que j’ai rencontrées ont pris ce qui était important pour elles. Mais ce qui a encore du mal à passer aujourd’hui, c’est la dématérialisation des services administratifs. Ce sont des personnes qui se promènent sur le Bon Coin avec une grande aisance, elles n’y ont aucun problème d’interface, et dès qu’elles se retrouvent sur le site de Pôle Emploi ou de la CAF, c’est l’horreur. Ce sont d’énormes problèmes d’ergonomie, et il y a une grosse responsabilité de la part des pouvoirs publics.

Une des conclusions assez inattendue de votre enquête, c’est que le mail est quasi absent…

Je ne m’y attendais pas. Et ça explique aussi les problèmes avec les administrations. Le mail n’est pas du tout utilisé pour communiquer. Il sert pour la gestion des comptes sur les sites d’achats et pour les services publics. Mais les boîtes mail se retrouvent très vite encombrées par les pubs. Il y a aussi un rapport à l’écrit différent avec le mail, qui est plus protocolaire que les messages laissés sur Facebook.

Avez-vous eu des réactions sur les questions de vie privée sur Facebook ?

Non, je n’ai jamais recueilli quoi que ce soit sur le problème des données personnelles, comme si le débat qui agitait la presse à ce sujet restait celui des élites, un sujet qui ne les concernait pas.

Internet, dans sa globalité, ne reste-t-il pas très élitiste ?

Oui, complètement. Les travaux sur les hackers ont bien montré qu’il s’agissait dans la plupart des cas d’hommes très diplômés. Les usages très avancés et créatifs, ça reste une histoire de classes supérieures. Et il y a aussi un aspect d’humilité très fort, il ne faut pas «ramener sa fraise» en ligne.

Vous avez aussi enquêté à partir de comptes Facebook…

J’ai récupéré ces accès grâce à une autre enquête, Algopol, qui avait aspiré, avec le consentement des gens bien sûr, le contenu de comptes depuis leur création. C’est un autre univers. Quand on rencontre les gens, il y a un certain rapport qui s’installe, les gens affirment ne pas se dévoiler sur Internet. J’ai sélectionné des comptes avec le même profil que les personnes que j’ai rencontrées : elles habitent à la campagne, elles ont entre 30 ans et 50 ans, employées des services à la personne ou ouvrières. Eh bien on voit que ça peut aller assez loin dans le dévoilement de l’intimité.

C’était un travail compliqué. Il n’y avait pas de méthode. J’ai passé presque un an à lire tous les jours pour essayer de comprendre quel statut il fallait donner à ce contenu. On comprend assez vite que les interactions en ligne sont des échanges qui restent dans l’entre-soi social. Avec quelques spécificités. Par exemple, on échange très peu sur son activité professionnelle, contrairement aux classes moyennes et supérieures.

Et on partage beaucoup de citations…

J’ai découvert cette pratique que j’ai trouvée fascinante : les envois de citations sur la vie, ces «panneaux» qui sont énormément partagés. Ça se finit toujours par «Poste-le sur ton mur si tu es d’accord». On voit qu’il y a une morale qui circule à toute vitesse et qui contient toujours les mêmes messages : être authentique, être soi-même, aimer sa famille, ne pas trahir, ne pas faire attention aux apparences, etc. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce qu’on raconte du monde politique, qui est faux, fourbe, voleur, etc.

Cette circulation de citations mais aussi de caricatures, c’est une manière de tester l’accord de son entourage. C’est une recherche de consensus avec un objectif de réassurance sur la morale commune. Et il faut condamner les gens contraires aux normes.

Observez-vous des similitudes entre les usages étudiés et ceux des «gilets jaunes», qui se sont organisés sur Facebook ?

Effectivement, la population que j’ai étudiée a beaucoup à voir avec les Français mobilisés par ce mouvement. Au premier chef, parce qu’ils sont dépendants de la voiture : certaines des aides-soignantes que j’ai interviewées faisaient 80 kilomètres par jour pour aller travailler… Mais cela va très au-delà, il y a toute une vision du monde derrière : en haut, les élites politiques se sucrent - «la place est bonne» revient tout le temps dans les comptes Facebook que j’ai étudiés dès qu’il s’agit de parler des hommes politiques - et en dessous dans l’échelle sociale, les «assistés»… Les premiers ne payent pas leur essence, les seconds ne sont pas obligés de faire le plein pour aller travailler. C’est une vision très chiffrée de l’échelle sociale, et les sommes qui circulent sur Facebook sont souvent farfelues. Mais ce qui compte, c’est que ce sentiment de se faire avoir des deux côtés nourrit un ressentiment énorme et entretient une défiance à l’égard de l’Etat-providence.

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14 novembre 2018

Pouvoir d'achat et le financement de la transition écologique

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02 novembre 2018

Lutter contre l'extrême-droite...un impératif pour les socialistes !

Dimanche 28 octobre 2018, le Brésil a rejoint la trop longue liste des pays ayant choisi la voie du populisme et de l’extrémisme. Trente-trois ans après la fin de la dictature militaire, ce pays - dont la population est désormais scindée en deux – a fait le choix d’installer à sa tête un militaire nostalgique de cette sombre période qui, prenant modèle sur son - désormais - homologue américain, n’hésite pas à faire de l’outrance, de l’injure et de toutes les bassesses des arguments et atouts.
Même si nous savions toutes et tous que l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite n’était plus du registre de l’impossible après les exemples américain, italien, hongrois ou polonais pour ne citer qu’eux, c’est avec un sentiment terrible de « gueule de bois » que tous les démocrates du monde se sont réveillés lundi matin. Un sentiment accentué par un constat qui n’augure rien de bon pour l’avenir : à côté de ces pays qui ont clairement basculé, nous assistons à la montée des mouvements usant des mêmes ficelles et propageant la même haine partout dans le monde, et ce jusqu’en Allemagne où l’idée même était encore inconcevable il y a peu.
Face à cette poussée du pire de ce dont l’humanité est capable, il est presque naturel de se rassurer en pensant « après tout, cela n’arrive qu’aux autres ». Rassurant à court terme certes, mais faux en tous points. D’abord parce que si l’histoire nous a montré une chose, c’est que ces idéologies s’encombrent rarement de concepts aussi futiles à leurs yeux que les frontières de leurs États (Donald Trump l’a bien intégré en prenant des décisions mettant à mal des équilibres internationaux fragiles et ayant demandé de longues années de travail). Ensuite parce que chez nous, en France, l’extrême-droite est arrivée au second tour de l’élection présidentielle deux fois en seulement 15 ans, contrôle des communes, a été à deux doigts de diriger des régions, et est donnée première force politique, par plusieurs sondages, à l’occasion des élections européennes à venir.
Se penser à l’abri de tels cataclysmes serait donc la pire des réactions. Parce que les faits l’invalident, et parce qu’elle exonèrerait les forces républicaines de l’impératif rôle qu’il leur incombe de combattre ces idées. À ce titre, et pour revenir à des considérations plus Françaises, celles et ceux qui nous dirigent ont décidé de jouer avec le feu.
Lors du second tour de la présidentielle, nous avons toutes et tous – à quelques exceptions près, que l’histoire retiendra – appelé à voter contre l’extrême-droite, à faire barrage à ce danger pour notre pays. Cela ne veut-il pas dire que nous n’avons pas abandonné la lutte contre ses idées ? Rien n’est moins sûr. Certes, nous avons encore ce réflexe – bien atténué par rapport à 2002 convenons-en – d’empêcher par notre vote l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, et ce même si le vote pour le clan Le Pen a très largement évolué en un vote d’adhésion, là où il était parfois largement un vote de protestation.
Mais là où tous les partis de gouvernement combattaient ses idées, où tous se faisaient les défenseurs du vivre ensemble, de la République une et indivisible, nous voyons maintenant la une partie de la droite reprendre à son compte quelques thèses ; la gauche - au clair avec elle-même quant à l’attitude à adopter – ayant abandonné le combat au fond pour ne s’attacher qu’à la forme ; une partie du syndicalisme confrontée à l’apparition dans ses rangs de militants du Front National, à rebours de tous les principes défendus par le mouvement ouvrier depuis ses origines ; et que dire de celles et ceux qui se réclament d'un populisme de gauche lorsqu’ils et elles refusent clairement d’appeler au vote de barrage tandis que l’extrême-droite est aux portes du pouvoir ?
À lire ces quelques lignes, l’on pourrait penser que les seuls à être épargnés par ce constat, et dédouanés de toutes responsabilités, seraient les représentants du parti présidentiel. Il n’est rien de plus inexact. Emmanuel Macron et son mouvement portent une double responsabilité du fait de leur stratégie.
La première repose sur ce discours de négation du clivage droite-gauche – pourtant essentiel dans la structuration du débat d’idées – pour en venir à ce clivage artificiel « ouverture/fermeture ». Ce faisant, Emmanuel Macron a choisi de polariser le débat autour d’un parti dit « d’ouverture » (qui rassemblerait en son sein la droite, le centre et la gauche, fable des plus dangereuse s’il en est) et d’un ou deux partis dits de « fermeture ». Stratégie payante en matière électorale à court terme, mais désastreuse quant à la lutte contre les extrémismes car elle les place de manière assumée comme des alternatives crédibles.
La seconde, qui découle de la première, vient de cette tendance à se positionner comme seul rempart à ces idées que l’on a soi-même érigé en alternatives, faisant de sa suffisance et de sa conviction quasi-biblique de sa réussite à la tête de l’État un argument implacable pour décrédibiliser ces mouvements. Soit, mais que se passera-t-il en cas d’échec ? Une fois que toutes les forces démocratiques auront été cornerisées et l’échec – qui s’annonce – consommé ? Que restera-t-il comme offre politique en dehors de celles et ceux dont on se disait « au moins ça n’arrivera pas chez nous » ?
Les Brésiliennes et les Brésiliens ont basculé seulement 33 ans après la fin de la dictature. Nous avons connu la fin des dégâts ravageurs du nazisme en Europe il y a 73 ans. Se penser à l’abri est une illusion.
Si nous avons toutes et tous une part de responsabilité, toutes et tous un rôle à jouer, toutes et tous des idées et des champs de bataille à réinvestir, toutes et tous des fondamentaux à retrouver, il est un rôle qui n’appartient qu’à celles et ceux en responsabilités aujourd’hui : ne pas jouer avec le feu ni amorcer eux-mêmes la bombe qui emportera tout sur son passage.
Le Parti socialiste doit pleinement s'engager dans le combat contre l'extrême droite et ses idées. Cela doit devenir une de ses priorités. En s'appuyant bien évidemment sur les militants et les élus qui le font au quotidien, notamment dans les communes que l'extrême droit dirige. Je pense par exemple aux camarades de Hénin-Beaumont avec qui j'ai pu discuter lors d'un déplacement dans le Pas-de-Calais.
Nous devons certes avoir une approche morale mais surtout et surtout et avant tout mener un combat idéologique contre les idées et propositions de ce courant de pensée, vieux de 150 ans en France. Nous devons également ne lui céder aucunes thématiques, de l'histoire de France à la laïcité en passant par l'immigration par exemple, mais aussi aucun territoire ou par exemple des citoyens se sentiraient abandonnés ou déclassés par la suppression de services publics ou de bassins d'emplois notamment. Nous devons enfin proposer un projet de société pour tous nos concitoyens, et en Europe avec les autres partis du Parti socialiste européen.

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18 octobre 2018

Rendons le féminin à la langue française

Le français était bien plus égalitaire au Moyen Age qu’aujourd’hui. La masculinisation à marche forcée n’a eu lieu qu’au XVIIe siècle, comme le montre un essai captivant de l’universitaire Eliane Viennot.

On se souvient peut-être qu’en 1985, Bernard Pivot avait proposé, lors d’une émission d’Apostrophes, de rembourser quiconque n’aurait pas été conquis par Comme neige au soleil, le roman de William Boyd. L’animateur déclarait même ne prendre «aucun risque» avec cette proposition pourtant hardie, que je reprends aujourd’hui volontiers à mon compte pour recommander la lecture du dernier essai d’Eliane Viennot, le Langage inclusif. Pourquoi ? Comment ? (1). Je vois déjà les yeux qui s’écarquillent et j’entends d’ici les soupirs plein d’aigreur exhalés depuis le quai Conti ou la rédaction du Figaro. Attendez.

Imaginez un petit livre vif, qui dissèque avec autant de clarté et de concision que d’élégance, à la manière d’un polar, le grand roman de la langue française dans son rapport au genre - pas au genre policier, mais au genre masculin et féminin. Le résultat de ce «petit précis historique et pratique» est si passionnant que je m’engage à rembourser celui ou celle qui n’apprend pas quelque chose à chaque page.

Le livre est divisé en trois parties. Les deux premières («La langue française n’a pas besoin d’être féminisée» et «La masculinisation du français») dressent un constat ahurissant pour les profanes, dont je suis : dès le Moyen Age, la langue française disposait de tout l’arsenal nécessaire, grammaire et vocabulaire, pour exprimer très équitablement le féminin et le masculin. Soit par recours à des mots épicènes (commun aux deux genres comme enfant, mécène, ministre…), soit que les noms de métiers ou d’activités, par exemple, existent déjà au féminin : archière, cervoisière, coffrière, ferronne, heaulmière, mairesse, maréchale, portière, jongleresse, chevaleresse, moinesse, doctoresse, chirurgienne, et bien sûr médecine. Même le bourreau avait son équivalent, la bourrelle ! Une ambassadrice était une «dame envoyée en ambassade» - et non la femme d’un ambassadeur, acception inventée sous on ne sait quel prétexte par l’Académie. Jean de Marconville parle de Jeanne d’Arc «la pucelle, victrice des ennemis du nom Gaulois», Brantôme de la duchesse de Montpensier comme d’une «grande femme d’Etat». Plus stupéfiant, écrivaine et autrice, qui heurtent tant certaines oreilles contemporaines, sont attestées depuis belle lurette : on retrouve dans les archives la trace d’une certaine «Jeanne l’écrivaine», scribe qualifiée ; Marguerite d’Autriche se plaît à rappeler à son neveu Charles Quint qu’on lui écrit en tant qu’«autrice de paix». La grammaire n’est pas en reste. L’accord de proximité, hérité du latin, qui consiste à pratiquer l’accord avec le dernier terme prononcé ou écrit, était monnaie courante. Pierre Nicole, dans son traité De l’éducation d’un prince (1670) parle de «ces pères et ces mères qui font profession d’être chrétiennes» (et non chrétiens). Cet accord «à l’oreille» permet d’ailleurs de choisir à loisir, et cette souplesse est à souligner : «ces hommes et ces femmes sont belles» ou «ces femmes et ces hommes sont beaux». Si bien qu’Eliane Viennot est en droit de dire : «Nous n’avons pas à modifier notre langue, mais à renouer avec ses logiques, en nous appuyant sur ses ressources.»

Comment avons-nous perdu ou négligé, jusqu’à les faire disparaître, ces structures ? La masculinisation à marche forcée, qui doit tout à l’idéologie et rien à la linguistique, s’opère à partir du XVIIe siècle. Les «infléchissements masculinistes» s’observaient déjà avec le moyen français. Le pronom «il» en lieu et place d’un pronom neutre gagne du terrain : «il pleut» mieux que «ça pleut». Mais c’est avec la naissance de l’Académie française (1635) que les choses se gâtent vraiment. Bien que Vaugelas hésite mais préfère l’accord de proximité, Dupleix décrète en 1651 : «Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif.» Pourquoi «plus noble» ?«A cause de la supériorité du mâle sur la femelle», répond Beauzée en 1767, sans autre forme de procès. C’est assez dire que la cause est politique. Le «il» assoit son règne de neutre tout puissant. Si bien qu’en 1847, Bescherelle peut claironner que la langue française s’est «mise en opposition avec toutes les autres langues, en laissant au masculin tous ces nomsauteur, amateur, docteur, géomètre, général, graveur, professeur, philosophe, poète, traducteur, etc. lors même que ces noms désignent des femmes». Si Mme Furtado-Heine est élevée en 1887 au rang de chevalière de la Légion d’honneur et Rosa Bonheur à celui d’officière, Colette recevra sa décoration au masculin en 1920. Même les mots épicènes (commissaire, juge, maire, ministre) devront être employés exclusivement au masculin. Bien sûr, il y eut des protestations, comme celle de ce musicien qui remarque astucieusement en 1847 qu’on dit «lectrices» ou «accompagnatrices», mais dès qu’il s’agit de composer, la langue préfère étrangement parler de «femmes compositeurs»…

Ce catéchisme, en grande partie sédimenté sous la IIIe République, exige désormais un «travail de décontamination». C’est l’objet de la dernière partie du livre («Rendre son langage inclusif»), qui propose des solutions simples et argumentées : renoncer à la plus-value masculine en utilisant des féminins qui sonnent à l’oral comme des masculins (préférer donc autrice à auteure), utiliser la «double flexion» (le fameux : «Françaises ! Français !» du général de Gaulle), ouvrir la foire aux néologismes (iels ou ielles pour éviter ils et elles), adopter l’accord de proximité ou de majorité, intégrer le point médian, etc. Un programme simple et de bon sens, plus en phase avec notre monde, dont la langue est la première à exprimer la vision. En bref, et pour reprendre les mots d’Eliane Viennot : «L’égalité fait du bien.»

(1) Le Langage inclusif. Pourquoi ? Comment ? Petit précis historique et pratique, avec une postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh, éditions iXe, 2018, 15 €.

Laure Murat, professeure au département d'études françaises et francophones et directrice du Centre d'études européennes et russes à UCLA+

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12 octobre 2018

Emmanuel Maurel : « Ce n’est pas un départ du PS, c’est une scission »

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Dans un entretien au « Monde », le leader de l’aile gauche du PS estime que son ancien parti ne représente plus le socialisme.

LE MONDE | 12.10.2018 |Propos recueillis par Abel Mestre et Enora Ollivier

 

Emmanuel Maurel, le leader de l’aile gauche du Parti socialiste (PS), explique, dans un entretien au Monde, les raisons de sa rupture avec son ancienne formation, à la veille du conseil national du parti consacré à l’Europe. Il ne part pas seul, assure-t-il : « Des centaines de cadres et d’élus locaux, des maires », le suivent dans sa démarche lancée avec Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice de Paris. Désormais, il regarde en direction de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise (LFI).

Pourquoi partez-vous du PS ?

Mieux vaut partir plutôt que de se mentir à soi-même et aux autres. Le PS ne correspond plus à l’idée que je me fais du socialisme. Son but, c’est la défense des intérêts des gens modestes. La stratégie pour répondre à cet objectif, c’est le rassemblement des forces de gauche. Le PS a perdu de vue et l’objectif, et la stratégie.

Lire aussi :   Emmanuel Maurel de plus en plus insoumis au PS

Qu’est-ce qui a motivé votre décision ?

Je n’ai pas supporté que les principaux dirigeants du PS accréditent la thèse des « deux gauches irréconciliables », ni qu’ils mènent une politique qui n’a pas contribué à l’amélioration des conditions de vie matérielles et morales des gens qu’ils étaient censés représenter. Ce double échec aurait dû être analysé. Non seulement ils n’ont pas tiré les leçons du quinquennat calamiteux de François Hollande, mais certains continuent de se réfugier dans le déni jusqu’à voir dans son principal instigateur un potentiel sauveur !

François Hollande est-il le seul responsable de l’échec du PS ?

C’est le principal. Il était à la tête de l’Etat, et il a mené, en notre nom, une politique qui a tourné le dos à nos engagements et à nos principes. Je ne veux pas être au PS le jour où il réinvestira François Hollande comme candidat.

La Hollandie a fait la courte échelle à Emmanuel Macron : il est leur créature. Les mêmes qui ont contribué à cet avènement, voté Macron au premier tour, demandé leur investiture à En marche !, nous donnent aujourd’hui des leçons de socialisme ! Je n’accepte pas cette hypocrisie. Enfin, la social-démocratie européenne a failli. Elle a été incapable d’incarner une résistance au néolibéralisme triomphant. Au contraire, elle en a accompagné le déploiement.

C’est-à-dire ?

Lors de la campagne aux élections européennes de 2014, nous avons expliqué aux électeurs qu’il ne fallait pas que Jean-Claude Juncker soit président de la Commission, car il était le VRP des paradis fiscaux, qu’il incarnait l’Europe dont on ne voulait plus. Et la première chose que le groupe socialiste m’a demandé une fois élu, c’est de voter pour lui !

Ce double langage, cette hypocrisie, c’est insupportable. Aujourd’hui on nous annonce que celui qui va représenter les sociaux-démocrates européens sera Frans Timmermans. Un homme qui vient de la droite, premier vice-président de la commission Juncker, connu pour sa brutalité néolibérale. Je ne veux pas être complice de cela.

En partant, vous risquez d’affaiblir encore le PS…

On sait qui a affaibli le PS. C’est le même courant de pensée qui est à sa tête depuis plus de vingt ans. Ce serait fort de café de me faire porter une telle responsabilité, à moi qui ai porté sans relâche une parole critique et proposé un autre chemin. Au moment où les portes se ferment sur le siège de la rue de Solférino, je ne crois pas être infidèle à cette histoire singulière, et je chéris pour longtemps encore l’idéal socialiste.

Le PS est-il encore un parti de gauche ?

Il appartient à ceux qui restent de répondre à cette question et d’en apporter les preuves.

Le PS se définit comme un parti d’opposition…

On verra au Parlement européen quand il s’agira de nouer, ou non, des alliances avec les élus macronistes et libéraux ; on verra aux municipales ce qu’il en sera des rapports avec les listes En marche !

Lire aussi :   Pour les militants de l’aile gauche du PS, « la refondation ne doit pas être que du ripolinage »

Tout ce que vous dites était valable après la présidentielle ou après le congrès d’avril. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

C’est une décision difficile. Je suis au PS depuis plus de vingt-cinq ans. Je suis attaché à ses militants, à ses traditions et à ses rites. J’ai consulté, réfléchi… On pouvait attendre de la nouvelle direction qu’elle incarne le sursaut. Ce n’est pas le cas.

En France, le macronisme défigure notre République. Au niveau européen, l’Histoire nous mord la nuque avec la montée en puissance des mouvements fascistes. Au niveau mondial, la maison brûle. Il y a urgence ! Pour militer pour la transformation radicale de cette société, je serai plus utile ailleurs qu’au PS.

Ce sera dans le cadre de La France insoumise ?

Je ne pose pas les choses comme ça. Il y a d’abord un choix, celui de la rupture. C’est un choix d’espoir, mais aussi un retour aux sources qui redonne du sens à notre engagement. C’est exaltant. C’est aussi une volonté, celle de donner une maison à la gauche républicaine.

Le travail commencé avec les amis du Mouvement républicain et citoyen y contribuera. Notre fil rouge, c’est la République sociale. Promouvoir la laïcité, défendre les services publics, l’égalité des territoires, un modèle social de qualité, faire vivre la souveraineté populaire… Privilégier le commun sur le particulier. On doit faire la synthèse avec les luttes nouvelles, à commencer par l’écologie.

La maison dont vous parlez sera-t-elle LFI ?

La maison que nous allons construire est ouverte aux socialistes sincères, aux républicains éclairés, aux citoyens engagés. Je n’annonce pas un départ, mais une scission. Aujourd’hui, je ne pars pas seul mais avec de très nombreux militants, des centaines de cadres et d’élus sur l’ensemble du territoire.

Les « insoumis » assurent que vous avez toute votre place sur leur liste aux élections européennes de mai 2019…

Ma stratégie est celle des convergences. Avec tous ceux qui agissent dans le même sens. Il y a évidemment La France insoumise. Considérer que LFI est infréquentable, c’est stupide, et c’est se condamner à l’impuissance. Je suis pragmatique. Jean-Luc Mélenchon a fait près de 20 % des voix à la présidentielle de 2017, son mouvement est en dynamique, son programme attractif. Il faut faire avec eux ce travail de convergences.

Que voulez-vous dire ?

Notre objectif est de préparer le Front populaire du XXIe siècle. A la fois la fusion des mouvements sociaux et politiques et la convergence programmatique. LFI y a une place de choix : celle que les électeurs lui ont donnée.

 

LFI est très critiquée sur sa position eurosceptique…

Les « insoumis » ne disent rien d’autre que ce que pense une majorité des gens de gauche aujourd’hui : l’Union européenne (UE) court à sa perte si elle reste fondée sur la concurrence libre et non faussée ; le libre-échange généralisé et la libre circulation des capitaux. Car le résultat, c’est la compétition généralisée, le dumping social et fiscal, des déséquilibres structurels au profit de la seule Allemagne.

Ce qui empêche l’UE de bouger, ce sont les traités européens, véritable « camisole de force » comme le dit Arnaud Montebourg. La critique des traités qui empêchent les politiques de relance et de solidarité est largement partagée à gauche. On ne s’en sortira que par le rapport de force, avec l’Allemagne, avec la droite européenne. Et s’il faut désobéir, il faudra le faire.

Quitte à sortir de l’UE ?

Non, je n’ai jamais pensé qu’il fallait partir. A partir du moment où la France élève la voix, on se met autour de la table pour négocier. Ce n’est pas n’importe quel pays au sein de l’UE.

La question des migrants divise à gauche. Est-ce le nouveau clivage ?

Surtout pas ! Franchement, si on entre dans le piège qui consiste à dire que ce qui aujourd’hui rend impossible le rassemblement de la gauche, c’est la question des migrants, alors on est morts. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi ne pas avoir signé le « Manifeste pour l’accueil des migrants » de « Politis », « Mediapart » et « Regards » ?

J’aurais adoré le signer. Je suis bien sûr d’accord pour sauver les gens qui essaient de traverser la Méditerranée ; soutenir l’Aquarius et lui donner un pavillon français ; régulariser les travailleurs sans papiers ; dire que l’accueil des réfugiés politiques doit être inconditionnel, parce que ça correspond à la tradition d’asile de la République française.

Mais il y a dans le texte un parallèle entre la libre circulation du capital – ce à quoi je ne me résigne pas – et la libre circulation des êtres humains. Je considère qu’il faut de la régulation, et que ça vaut aussi pour la circulation des êtres humains.

Deuxième chose, il y a une formule maladroite qui consiste à considérer que dès qu’il y a frontière, il y a mur, et dès qu’il y a règle, il y a répression. Je ne partage pas ce point de vue.

Serez-vous candidat aux élections européennes ?

C’est vraisemblable : je pense avoir un bon bilan de député européen et j’ai envie de continuer à mener les combats qui me tiennent à cœur. Notamment dans le cadre de la commission commerce international : moratoire sur les traités de libre-échange, élaboration de législations protectrices pour nos entreprises, nos savoir-faire, nos territoires. Appelez cela protectionnisme solidaire ou juste échange, ce qui compte c’est que l’Europe cesse d’être l’idiot du village planétaire.

En créant une nouvelle « maison », ne risquez-vous pas de fragmenter la gauche, alors que vous appelez à son rassemblement ?

Mon pari, ce n’est pas de contribuer à renforcer un émiettement, mais de clarifier pour mieux recomposer. Et c’est cela qui me rend optimiste et enthousiaste : je ne doute pas un instant que nous soyons au début d’un cycle de recomposition. Il faut travailler au programme qui sera celui de l’alternative républicaine, écologiste et socialiste, qui pourra permettre de gagner en 2022.

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01 octobre 2018

An 2, l’échec annoncé du macronisme

Il aura fallu tout juste un an. Un an pour que la couche de vernis du macronisme triomphant se craquèle et laisse apparaître la réalité. Un an pour faire voler en éclat cette fable d’une « ligne » politique qui ne serait ni de droite, ni de gauche, mais qui préparait en vérité la mise en œuvre du pire de la droite. Un an pour que les rouages d’une machine de communication bien huilée se grippent sous le poids d’une « tempête dans un verre d’eau » et d’échec sur les terrains économiques et sociaux. Un an pour, en somme, que le péché originel de la macroniese transforme en échec de la macronie. Un échec total, tant sur le fond que sur la forme et la pratique démocratique.
Sur le fond, bien que les mesures déjà appliquées aient permis de se faire depuis un an une idée de l’orientation générale de la politique d’Emmanuel Macron – suppression de l’ISF, loi asile et immigration, diminution de la fiscalité sur le capital, baisse des APL, défiscalisation des heures supplémentaires, destruction des protections collectives, priorité donnée aux lobbys de l’agroalimentaire au détriment des questions environnementales, hausse du forfait journalier à l’hôpital, privatisations, suppression des contrats aidés – en seulement deux mois, les choses se sont malheureusement accélérées. La croissance, qui avait pourtant redémarré grâce à l’action menée pendant le quinquennat précédent, a été revue à la baisse ; le pouvoir d’achat des ménages amputé par la hausse de la CSG et des différentes taxes ; ou encore l’indexation des pensions de retraites et des allocations sociales sur l’inflation reléguée au passé pour financer les cadeaux aux plus riches.
Et que dire des budgets de l’État et de la Sécurité Sociale pour 2019 qui ont été présentés en début de semaine ?
Des orientations qui ne changent pas, un budget gagnant pour les plus favorisés et, une fois encore, perdant pour les classes moyennes et les plus précaires ou qui n’ont pas la chance de vivre à proximité des infrastructures de transport et services publics. Des baisses d’impôt en trompe l’œil qui ne consistent en réalité qu’à faire payer les uns pour les autres, notamment 8 millions de retraités qui ont subi la hausse de la CSG à taux plein en 2018, et à qui la désindexation des pensions sur l’inflation va coûter près d'un demi-mois de retraite en 2019.
Pour faire « avaler la pilule », le gouvernement a présenté ses plans pauvreté – la coupe du monde étant terminée – et santé, censés constituer le fameux rééquilibrage social du quinquennat. Encore raté.
Le plan pauvreté, avec un budget annoncé de 8 milliards d’euros sur quatre ans - soit 2 milliards par an - dont 4 milliards qui ne sont en réalité que du redéploiement, cache mal la forêt des 16 milliards d’euros de coût de la suppression de l’ISF et des 8,9 milliards de la « flat tax », soit un total de près de 24,9 milliards d’euros pour le « plan richesse » du quinquennat. Au total, le plan pauvreté du gouvernement c’est 62 centimes par personne pauvre par jour.
Quant au plan santé, le budget de 400 millions d’euros fait bien pale figure face aux économies prévues de 3,8 milliards d'euros en 2019, et après celles de 4,2 milliards en 2018. Un budget de 400 millions d’euros, c’est également 1 milliard de moins que le coût de rénovation du seul hôpital de Nantes. De quoi résoudre, n’en doutons pas, à la fois les problèmes des déserts médicaux, de la surcharge des services d’urgence, de l’engorgement de l’hôpital public,…
Une bonne nouvelle à souligner tout de même - il en faut - le retour à l’équilibre de la sécurité sociale, conséquence logique des mesures prises par François Hollande qui avaient permis le retour à l’équilibre de trois branches sur quatre et la réduction continue du déficit général de 13,4 milliards en 2012 à 400 millions en 2017. Notons que le gouvernement, tout comme ce fut le cas pour l’application de l’interdiction des néonicotinoïdes, ne manquera pas de s’en attribuer le mérite.
Et que dire des suppressions de postes de fonctionnaires dans l’éducation, censée être une priorité…
Voilà pourquoi les parlementaires socialistes, sénateurs et députés, présenteront cette année comme l’an dernier, un budget alternatif, celui du pouvoir d’achat et des services publics, qui ne sacrifie pas les plus précaires, organise l’accès à l’éducation pour toutes et tous, fait de la fiscalité un outil de justice sociale là où celle-ci s’est transformée en levier de reproduction des inégalités, de la santé un droit ou encore de l’environnement une priorité.
Et les Françaises et les Français ne s’y trompent pas. Si Emmanuel Macron est aujourd’hui le président le plus impopulaire de la cinquième République au bout d’un an de mandat (d’après le baromètre IFOP-Fiducial) en raison des mesures et réformes qu’il décide d’appliquer, il n’y a malheureusement pas que le contenu de sa politique qui contribue à ce désaveu dans l’opinion. Sa pratique du pouvoir y est également pour beaucoup.
Mépris des institutions, des contre-pouvoirs, de la presse, des corps intermédiaires, de la justice, l’hyper centralisation du pouvoir n’est pas dans l’ADN de notre pays et l’autoritarisme institutionnel, n’a jamais été bien perçu par ses citoyennes et citoyens. Et quand à cette volonté d’autorité exacerbée viennent s’ajouter les démissions de deux ministres, l’un déplorant un bilan et des marges de manœuvres inexistantes en matière d’écologie et de transition énergétique, et l’autre évoquant des raisons personnelles qui semblent plutôt ressembler à des désagréments fiscaux, on ne peut y voir autre chose qu’une crise de gouvernance. Crise accentuée par un phénomène inédit dans notre République, le fait qu’un Ministre d’État – le Ministre de l’Intérieur – se déclare candidat à des élections en 2020 et pose un préavis de départ d’un an, amputant son action et celle de l’État de toute forme de crédibilité. Les questions liées à l’intérieur, à la sécurité ou à la lutte anti-terrorisme méritent mieux, elles demandent mieux qu’un Ministre déjà la tête ailleurs et concentré sur la seule ville de Lyon.

Certains considèrent Emmanuel Macron comme le président des riches, il s’est en réalité simplement révélé comme un président de droite n’ayant pas beaucoup de considérations pour les institutions de notre République. Charge à la gauche démocratique qui ne considère pas le populisme comme un argument électoral, qui assume de mettre les mains dans le cambouis pour lutter contre les inégalités et leur reproduction, qui ne cède pas à la tentation du dégagisme ni à la stratégie de la terre brûlée, qui assume son ancrage à gauche en toute circonstance plutôt que de jouer la carte des « petits » contre les « grands » car elle sait que la cohésion est un préalable nécessaire à l’émancipation de toutes et tous, en somme, charge au Parti Socialiste de proposer une alternative démocratique au naufrage annoncé du macronisme qui, malgré un autre nom, n’est autre

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30 septembre 2018

Université Poliique PS95 Samedi 6 octobre 2018

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24 septembre 2018

Olivier Faure : «Bâtir des convergences plutôt que des alliances artificielles»

 Rachid Laïreche et Laure Bretton —Libération

En vue des européennes de mai 2019, le premier secrétaire du Parti socialiste veut éviter la catastrophe annoncée et une division des gauches. Il table sur des campagnes transnationales pour mobiliser les électeurs.

Bientôt six mois qu’Olivier Faure écope dans un Parti socialiste à fond de cale. Avant la bataille des européennes, au printemps prochain, il espère pouvoir rassembler la gauche sur des «combats communs», prélude à un éventuel rapprochement électoral, et prône une «Europe du concret».

Juste avant de prendre les rênes du PS en avril, vous disiez qu’il fallait prendre tous les risques. Depuis, le PS n’est pas redevenu audible pour autant. Vous trouvez que vous avez pris assez de risques ?

Prendre des risques, cela veut dire accepter un examen critique de notre passé, nous revisiter complètement et faire des propositions pour l’avenir. Et, c’est ce qu’on fait. Par exemple sur la question migratoire. Nous pourrions rester ambigus ou, pire, gonfler notre voile aux vents mauvais du nationalisme ou du populisme. Nous faisons au contraire le choix de propositions qui renouvellent, en le renforçant le droit d’asile en France et en Europe. C’est aussi le risque que prennent avec courage nos maires des grandes villes, de Paris à Nantes, et nos élus, de Bretagne en Occitanie.

Au sein du PS, on entend beaucoup de critiques à votre encontre. Le job de premier secrétaire est-il plus dur que prévu ?

Ce qui est difficile dans cette fonction, ce sont les comportements… Parmi nous, certains agissent comme si nous étions toujours au pouvoir ou dans le bipartisme. Comme si, naturellement, un jour ou l’autre, les responsabilités allaient revenir vers nous, l’opposition. Ce temps est terminé. Je constate que quand on arrête de mettre en scène la vie au sein du PS, nos divisions, nos divergences, nous sommes capables de trouver des accords sur tous les sujets comme la semaine dernière sur notre projet européen.

Ceux qui «théâtralisent» empêchent la renaissance du PS ?

Je ne veux pas parler à la place de ceux qui se livrent à ces jeux obsolètes. J’observe juste que dans les fédérations où je tourne, cette volonté de débattre sur le fond et de dépasser le conflit entre frondeurs et légitimistes existe. Ce que l’on nous demande aujourd’hui est simple : avons-nous encore quelque chose à raconter aux Français et aux Européens ? Ma réponse est catégoriquement oui ! Seule la gauche peut répondre aux défis du XXIe siècle. Pense-t-on sérieusement qu’on peut encore séparer la question environnementale de la question économique ou sociale ? Pense-t-on qu’il n’y a pas aucun lien entre le marché sans régulation, le libéralisme échevelé et la destruction de la planète ?

Les menaces de sécession de l’aile gauche du PS, c’est une défaite pour vous ?

Si chacun monte son club et qu’on se retrouve à 25 partis se faisant concurrence à gauche pendant que les libéraux font front ensemble, alors on n’a rien compris ! Cela reviendrait à dérouler le tapis rouge à nos adversaires. A l’approche des européennes, La République en marche est en chute libre dans les sondages, mais la gauche est tellement fragmentée que le parti d’Emmanuel Macron risque d’apparaître comme le gagnant du scrutin. Ça sert à quoi de crier toute la journée «Macron ça suffit !» si c’est pour créer les conditions de sa réélection ?

D’où votre idée de «combats communs» avec les partis de gauche ?

Exactement. Je crois que la gauche peut de nouveau entraîner une force, que des millions de personnes peuvent nous rejoindre, mais pour cela, il faut mener des combats positifs, volontaires. J’ai proposé trois exemples qui ne devraient pas faire débat entre nous : l’accueil des réfugiés, l’égalité femmes-hommes et l’écologie. Sur ces sujets, nous pouvons, en étant unis, forcer le gouvernement à avancer avant la prochaine présidentielle.

Vos homologues ont topé ?

Jean-Luc Mélenchon et David Cormand m’ont dit leur volonté de me répondre et Pierre Laurent a l’air partant. Nous ne sommes pas d’accord sur tous les sujets. Mélenchon et Faure, ce n’est pas la même chose. Mais nous devons avoir cette capacité à faire front commun sur des sujets d’intérêt général comme nous avons su le faire sur la question démocratique, en déposant ensemble une motion de censure cet été.

Les alliances électorales sont repoussées aux calendes grecques ?

Le but, c’est déjà de retrouver des gauches qui réapprennent à dialoguer, à se respecter et à en finir avec cette idée des gauches irréconciliables qui les condamne à l’impuissance. Aujourd’hui, à gauche, chaque dirigeant se présente comme la solution. En réalité, aucun n’est en capacité de rassembler naturellement la gauche et les écologistes. Cela ne se fera pas derrière un individu, cela se fera derrière une création de contenus.

Pour vous, quels sont les contours de cette éventuelle union de la gauche ? Des écologistes jusqu’à Mélenchon ?

La porte est ouverte à tous ceux qui se sentent concernés. Il ne s’agit pas de construire artificiellement des alliances mais plutôt de bâtir progressivement des convergences. Pas de déclarations d’amour, des preuves d’amour !

Comment faire pour que la gauche se rassemble pour les européennes ?

Je suis ouvert à toutes discussions visant à conclure un accord sur le fond et débouchant éventuellement sur une incarnation commune. Mais je ne vais pas courir après les uns et les autres si cette volonté n’existe pas. Nous, nous nous préparons…

Le PS a adopté la semaine dernière un texte d’orientation qui marque un virage à gauche après le quinquennat Hollande…

Nous ne sommes pas seulement un espace entre Macron et Mélenchon. Pour créer de l’adhésion, il faut se réidentifier. Proposer, montrer ce que nous sommes et ce que nous pouvons apporter.

Avec ce programme plus rouge que rose, on ne voit pas comment Pierre Moscovici, qui incarne une forme de social-libéralisme, pourrait être votre tête de liste…

Ni rose ni rouge : européen, social et écologique. Pierre Moscovici a-t-il la volonté de porter ce projet ? La réponse lui appartient. Mais je ne veux pas entrer prématurément sur le terrain de la personnalisation. Si on commence par parler incarnation, on efface le message collectif. Ma priorité, c’est d’en finir avec la confusion entre droite et gauche qu’entretient à dessein le président de la République. Le débat se limiterait à un affrontement entre pro et anti-Européens, une opposition entre l’Europe telle qu’elle est et celle qu’on défait. C’est un jeu dangereux qui peut nous conduire à la mort de l’UE. L’alternance viendra forcément un jour : les peuples finissent toujours de se fatiguer de ceux qui les gouvernent. Présenter les nationalistes comme la seule force d’alternance est criminel. Les européennes doivent être un référendum pour une autre Europe. Dans ce scrutin, le sortant c’est Emmanuel Macron, c’est son camp politique qui dirige l’UE.

Etre «de droite et en même temps de gauche», comme le dit Macron, nourrit donc le populisme ?

Objectivement, Emmanuel Macron se comporte comme un agent électoral pour les populistes. Viktor Orbán ou Matteo Salvini l’ont très bien compris. Ils se sont choisis comme épouvantails réciproques. Nous, nous défendons une Europe de gauche et écologiste car le libéralisme est à la racine de la crise économique, écologique et démocratique que nous connaissons. Qui ne voit pas les ravages de l’austérité et la montée des inégalités ? Les libéraux ne peuvent être «en même temps» la maladie et le remède. Nous partageons l’idée européenne avec d’autres, mais nous ne voulons pas la même Europe. Emmanuel Macron veut l’Europe-marché dirigée par une technocratie. Nous défendons une Europe-providence, démocratique, sociale et écologique. Sans Europe, pas de possibilité de répondre aux grands défis comme le réchauffement climatique. C’est notre grand désaccord avec Jean-Luc Mélenchon.

Pour parvenir à des avancées concrètes, peut-on en rester aux traités européens actuels ?

Changer les traités ne doit pas être un slogan, tout juste bon à donner de l’urticaire aux dirigeants européens. Il faut prendre les choses dans l’autre sens, celui du concret. Si on veut créer un géant européen de l’énergie, les règles actuelles de l’UE en matière de concurrence nous interdisent de le faire. C’est absurde. Intégrer les investissements en faveur de la transition énergétique dans le calcul du déficit, c’est se condamner à ne pas répondre à l’urgence climatique. Il faut donc modifier les traités en énonçant des projets positifs. Nous ne pouvons pas être les idiots utiles de la mondialisation. Nos règles doivent être le reflet de nos intérêts, pas des règles rigides que nous sommes les seuls à appliquer.

Comment mobiliser les Européens ?

En menant des campagnes transnationales ! Prenez l’idée d’un salaire minimum européen : si on en reste au niveau des gouvernements, ça bloque en effet. Donc, il faut passer par l’opinion publique du continent. Les Espagnols, les Français, les Slovaques n’ont pas tous la même perception de l’UE mais ils ont tous la même perception de leurs intérêts ! C’est un détail mais cela me frappe toujours au Parlement européen que les interventions des députés soient sous-titrées dans leur langue : dans les vidéos, un Français est sous-titré en français. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? Pour que les idées se diffusent dans toute l’Union, il faut traduire chaque vidéo dans toutes les langues. Le débat n’est pas européen, c’est la juxtaposition de 27 débats nationaux. Les Européens, ça n’existe pas pour l’instant. Il y a simplement des gens qui vivent dans une sorte de serpent monétaire et juridique reliant les peuples entre eux. Il est temps de changer cela.

Vous qui voulez incarner une «opposition résolue et constructive», que pensez-vous des plans «hôpital» ou «pauvreté» ?

Ce sont des plans de communication ! On parle de 400 millions d’euros par an pour l’hôpital alors que la seule rénovation du CHU de Nantes c’est 1,4 milliard ! Chacun comprend que le compte n’y est pas. Le gouvernement supprime le numerus clausus en pensant que cela va tout régler, mais c’est une illusion si on n’ajoute pas des profs de médecine et des moyens à l’université. Quant au plan pauvreté, le gouvernement nous dit qu’il va mettre 8 milliards d’euros sur quatre ans, mais d’où vient cet argent ? La moitié vient des masses budgétaires réallouées et le reste, c’est le produit de la baisse des APL. Autrement dit, c’est un plan autofinancé par les pauvres. Les Français ne sont pas dupes.

Cela explique la cote de popularité de Macron au plus bas ?

Le temps où les Français se disaient «donnons-lui du temps, faisons-lui confiance» est terminé. Ils semblaient même prêts à accepter que la politique menée soit injuste si elle était efficace, ce qui était le maître mot du candidat Macron. Quinze mois plus tard, où est l’efficacité sur la croissance ? Sur la création d’emplois ? Sur le pouvoir d’achat ? Nulle part. Les acquis du quinquennat précédent sont en train de fondre. Il y a une crise profonde du résultat doublée d’une trahison. En 2017, deux tiers des électeurs d’Emmanuel Macron venaient de la gauche. Ils pensaient voter pour le fils spirituel de Rocard. Ils se retrouvent avec le fils caché de Juppé et Fillon.

Rachid Laïreche , Laure Bretton

Posté par PS95600 à 14:24 - Permalien [#]