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Instaurer un suffrage universel indirect et des législatives avant la présidentielle permettrait d'en finir avec l'hyperpersonnalisation qui condamne la France à d'éternelles querelles entre des candidats gonflés d'égo et de certitudes.

 

 

par Frédéric Potier, Préfet, essayiste, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

La «guignolisation» de la vie politique française n'est plus une hypothèse, elle est hélas devenue une réalité quotidienne. Les candidats n'échangent plus sur une vision du monde ou des plateformes programmatiques, mais se trouvent sommés de réagir aux polémiques récurrentes entretenues par des médias à la recherche d'audience et par des personnalités plus ou moins loufoques qui n'ont d'autres objectifs que d'asseoir leur visibilité médiatique.

Voûte institutionnelle de la Constitution de la Ve République voulue par le général de Gaulle pour solidifier un régime devenu présidentialiste, l'élection présidentielle au suffrage universel direct ne joue plus le rôle de stabilisateur politique qui fut le sien dans le passé. Instaurée par la loi du 6 novembre 1962 et mise en pratique en décembre 1965, l'élection du président de la République au suffrage direct a structuré le débat politique et les recompositions partisanes pendant presque soixante ans. Elle a tour à tour permis au pouvoir gaulliste de rassembler la droite et le centre dans un contexte de crise, puis à la gauche /de se réunir pour offrir une alternance démocratique sous l'impulsion de François Mitterrand.
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++25 août 2021abonnés
Un système qui tend à dépolitiser le corps électoral

Pour autant, le ralliement de la gauche et du centre fut davantage dicté par des considérations tactiques que par une adhésion franche à la logique présidentialiste. Dès 1962, Pierre Mendès France dénonçait par exemple dans la République moderne un mode de scrutin «qui ne peut offrir un élément de contrôle politique sérieux ; il tend même à dépolitiser le corps électoral, il le pousse à démissionner, à prendre l'habitude d'aliéner sa souveraineté, à se désintéresser des affaires du pays [...]. C'est donner aux aventuriers une chance inespérée». En encourageant l'idée d'homme ou de femme providentielle tous les cinq ans, et en l'absence de contre-pouvoirs réels au Parlement, la personnalisation quasi messianique de la politique française ne peut susciter que déceptions et défiances à l'égard des représentants du peuple.

Sous l'effet du développement sans limite de la politique spectacle et de l'hyperpersonnalisation, la campagne présidentielle s'est largement dévoyée. Les programmes politiques se trouvent désormais rangés au rang d'accessoires inutiles, voire encombrants. Les partis politiques, dépassés par les logiques de triangulation et de désaffiliation, ont presque quasiment renoncé à structurer les débats. Ce n'est pourtant pas une fatalité, posons clairement le débat de la pertinence démocratique de l'élection présidentielle.

Le remède est connu et il peut prendre deux formes. Il pourrait s'agir d'une part de modifier notamment les articles 6 et 7 de la Constitution, pour revenir à une élection du président de la République par un corps électoral composé des élus de la nation (comme c'est le cas en Allemagne ou en Israël). Mais l'entreprise est ardue et suppose par définition un accord du Sénat (voire un référendum). Une autre méthode pourrait consister à revenir par une simple loi sur l'inversion du calendrier électoral instaurée par la loi du 16 mai 2001, en pleine cohabitation, pour que les élections législatives interviennent désormais non pas juste après mais avant l'élection présidentielle. La France renouerait alors avec sa tradition parlementariste, qui fut à l'origine – il n'est pas inutile de le rappeler – de nombreuses conquêtes sociales et de grandes avancées sur le plan des libertés publiques sous la IIIe et la IVe République.
Faire confiance à l'intelligence du citoyen

On objecte souvent à cette proposition que le régime parlementaire aboutirait à des régimes faibles, structurellement ingouvernables, incapables de surmonter des crises. Rien n'est plus faux. L'exemple britannique avec l'immense Winston Churchill nous démontre que le respect des prérogatives du Parlement est parfaitement compatible avec une gestion énergique d'une situation de guerre. Il n'empêche pas non plus d'associer à chaque mouvement politique un leader bien identifié comme les récentes élections législatives en Allemagne l'ont illustré.

Devant une démocratie dévoyée par le bruit médiatique et la fureur des réseaux sociaux, il y a urgence à remettre à l'endroit un calendrier électoral sans lequel la France se condamne à d'éternelles querelles de la part de candidats gonflés d'ego et de certitudes. Faire confiance à l'intelligence du citoyen et non flatter ses plus bas instincts, restaurer un débat public apaisé et rigoureux, revivifier la démocratie, construire l'avenir sur des bases saines non démagogiques telle devrait être la mission des authentiques démocrates de ce pays.

Haut fonctionnaire, ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine LGBT, Frédéric Potier est l'auteur de Pierre Mendès France, la foi démocratique, éd. Bouquins, septembre 2021, 19 €.