L’une et l’autre reposent sur le même postulat, celui de la séparation des Eglises et de l’Etat, et opposent ainsi une fin de non-recevoir à la religion quand elle prétend gouverner la vie humaine, rappelle le philosophe et essayiste.

par Abdennour Bidar, Philosophe

publié le 14 octobre 2021 à 18h04

Les propos de Mgr Eric de Moulins-Beaufort sur le secret de la confession qui serait plus fort que les lois de la République montrent, si besoin était, que la question de l’autorité dans la cité, entre la loi de Dieu et la loi des hommes, ne se pose pas que du côté de l’islam. Ce qui me semble particulièrement en cause, en la matière, c’est la façon dont nombre de clercs des différentes religions considèrent ce que leur tradition a sacralisé. La confession, en l’occurrence, est comme «sacrement de pénitence et de réconciliation» l’un des sept sacrements proclamés par l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe. Mais ce sacrement instauré par une institution humaine peut-il être véritablement considéré comme une «loi de Dieu» ? Quant à cette institution ecclésiale elle-même, Eglise catholique ou Eglise orthodoxe, elle se proclame institution divine mais, là encore, n’est-ce pas une institution humaine, historique, politique, qui se déclare de volonté divine ?

On rencontre ainsi, du côté de l’islam et des autres religions, tout un ensemble d’institutions et de traditions qui utilisent le même mécanisme de légitimation en affirmant que leur origine se trouve dans la parole et la volonté de Dieu. Voilà comment des formes créées par les hommes se trouvent sacralisées, et prétendent du même coup imposer un respect absolu et une suprématie pour ce qu’elles ont elles-mêmes absolutisé… Pourtant, cela soulève deux problèmes au moins.

L’absolution du sacré religieux est contestable

Sur le plan éthique, la conscience religieuse se retrouve prise dans un piège terrible, lorsque la valeur absolue qu’elle donne à ce qu’elle a sacralisé l’empêche d’agir selon ce que commande la morale, comme c’est le cas avec un secret de la confession qui aurait empêché l’Eglise de lutter contre les agissements ignobles d’un certain nombre de ses prêtres.

Sur le plan théologique, ensuite, cette absolutisation du sacré religieux est également contestable. Le divin en soi, en effet, n’est-il pas le «Tout-Autre», la transcendance pure, et comme telle «sans forme», invisible, innommable, et par conséquent «située» dans un «lieu insituable» radicalement au-delà de toutes ces formes dans lesquelles les hommes l’ont investie ?

Le risque par conséquent pour les religions est ainsi celui de l’idolâtrie, c’est-à-dire celui de la vénération excessive de formes sacralisées qui ne sont tout au plus, en réalité, que de pâles images du divin dans le monde humain de la représentation. Et dès lors, ces fameuses «lois de Dieu» dont nous autres hommes revendiquons parfois la supériorité sur les «lois des hommes» pourraient fort bien en fait n’être elles-mêmes qu’une catégorie de loi humaine trop humaine – imaginée par notre propre mental, avec ses espérances et ses illusions – comme l’expression même d’une réalité divine.

Cela ne veut pas dire que ces «lois de Dieu» constituées par les sept sacrements de l’Eglise, ou les cinq piliers de l’islam, et tout autre canon religieux, ne soient pas dignes de respect et qu’ils ne recèlent pas une part de sacralité. Mais de là à les mettre totalement à part, comme relevant d’un autre ordre de réalité, il y a un pas. Un pas que la démocratie ne saurait franchir. Qu’est-elle, en effet, cette démocratie sinon l’ambition pour une société d’êtres humains, de fonder son ordre, sa justice, sans le recours à aucun fondement surnaturel – volonté ou parole divine – et de ne s’appuyer pour cela que sur le fondement naturel de l’exercice des facultés humaines – conscience, raison, dialogue ?

La démocratie se distingue en cela à la théocratie qui, elle, veut fonder son ordre et sa justice sur une inspiration divine. C’est en ce sens d’ailleurs que, comme le disait Jean Jaurès, «laïcité et démocratie sont identiques». Car l’une et l’autre reposent sur le même postulat, qui est celui de la séparation des Eglises et de l’Etat : la loi faite et mise en œuvre par les hommes n’a pas besoin de la «loi de Dieu» que les Eglises prétendent énoncer. De ce point de vue, comme je l’explique dans Génie de la France, démocratie et laïcité sont le cimetière des ambitions de pouvoir de la religion, le terminus de la volonté de puissance de la «loi de Dieu». Ce n’est pas une hostilité contre la religion, ce n’est pas antireligieux, c’est seulement une fin de non-recevoir opposée à la religion quand elle prétend gouverner la vie humaine. A ce titre, démocratie et laïcité ont, pour les religions, un double bénéfice potentiel vraiment remarquable : elles les préservent de leur appétit de domination, et peut-être aussi qu’elles les invitent à méditer de façon critique sur la façon, facilement abusive, dont elles ont depuis des siècles et des siècles, «divinisé» leurs cultes, rites et dogmes au lieu d’avoir l’humilité de reconnaître que, face à la transcendance divine, tout cela n’est que pauvre et maigre reflet dans le psychisme et les affaires humaines.

Dernier ouvrage paru : Génie de la France, Albin Michel, 2021.v