Le sociologue déconstruit le mythe d’une éducation républicaine égalitaire fondé sur la notion de mérite. Si les grandes écoles ont entrouvert leurs portes aux milieux populaires, elles ont su, dans le même temps, neutraliser toute réforme pour empêcher leur démocratisation.

par Simon Blin

Voilà une nouvelle pièce à conviction dans le grand procès de la méritocratie. Elle est l’œuvre de Paul Pasquali, sociologue au CNRS et auteur de Héritocratie (La Découverte), néologisme percutant qui, comme son nom l’indique, associe étroitement mérite scolaire et hérédité sociale. Non seulement la méritocratie n’atteint pas ses promesses mais elle contribuerait, selon l’auteur, à justifier l’entre-soi des filières prestigieuses, comme le pointe le sous-titre de l’ouvrage, Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1). La thèse n’est pas nouvelle ni proprement française – on pense aux récents travaux du philosophe américain Michael J. Sandel – mais elle offre une autre perception de l’élitisme républicain à la française et le récit qu’il produit de lui-même, dont la notion de «mérite» est la pierre angulaire. Avec son enquête, qui prend la forme d’une narration historique critique, le chercheur a voulu montrer les élites non pas comme elles souhaitent être perçues – soit «méritantes» – mais «telles qu’elles agissent» pour conforter leur rang. De la IIIe République à Parcoursup.

Pourquoi le mérite serait-il une idée biaisée ?

Les sociologues ont démontré depuis longtemps que le mérite est largement démenti par les statistiques. Aujourd’hui comme hier, l’origine sociale détermine largement les destins scolaires et, tout particulièrement, dans ces vitrines de la méritocratie républicaine qu’incarnent les grandes écoles. Les dernières études montrent que la légère hausse des taux de boursiers çà et là a avant tout bénéficié aux enfants de classes moyennes. Mais le mérite est aussi biaisé d’un point de vue historique, puisque la promotion d’une poignée de boursiers n’a jamais menacé les intérêts des élites en place. Bien au contraire.

C’est-à-dire ?

Le mérite est toujours un enjeu de luttes. Chaque groupe social, chaque individu en fait et en dit ce qu’il veut selon ses intérêts et sa position de classe. Après la Révolution française et jusqu’à la fin du XIXe siècle, le mérite a servi d’étendard à la bourgeoisie montante face à la noblesse et à tous les corps intermédiaires faisant obstacle à son émergence. Depuis la IIIe République, cette rhétorique légitimatrice s’est transformée en idéologie officielle de tous les régimes, hormis celui de Vichy. Mais cela n’a pas mis fin aux critiques, aux controverses, voire aux batailles politiques et juridiques sur ce que mériter veut dire. En prenant du recul avec l’actualité, je raconte dans mon livre plusieurs épisodes clés où, subitement, les élites ont perdu (provisoirement) le monopole de la définition du mérite légitime et, ce faisant, le «contrôle» de leur reproduction scolaire. En Mai 68, par exemple…

De quand datent les premières critiques de l’élitisme républicain ?

L’opposition nette entre mérite et héritage, défendue par les tenants de l’élitisme républicain, a été battue en brèche dès les années 1900 par le mouvement socialiste naissant et quelques radicaux lucides. Mais c’est sous le Front populaire et, plus encore, à la Libération que le mérite en sa forme traditionnelle a véritablement été remis en cause. Pour la Résistance, il fallait en finir avec les illusions du «Quand on veut, on peut !» et tourner la page d’une oligarchie discréditée par son attitude sous l’Occupation. Voilà pourquoi Marc Bloch et d’autres résistants appelaient à abolir les grandes écoles, incapables, selon eux, de distinguer une élite véritablement méritante. La création de l’ENA en 1945 vient de là, même si dès la fin des années 50, des chercheurs reconnus de l’Ined pointaient déjà les effets de «l’hérédité sociale» et des dysfonctionnements dans ce qu’ils appelaient alors l’«appareil élévateur» en évoquant le recrutement des énarques, mais aussi des polytechniciens, centraliens, normaliens et toutes les aristocraties scolaires. Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964) font aussi partie de cette prise de conscience d’un problème longtemps resté invisible et indicible, mais ne constituent en rien un point de départ.

Autrement dit, le mérite, ça s’hérite ?

Oui, et ce n’est pas nouveau. Sur le plan historique comme au plan statistique, le mérite appartient avant tout aux héritiers,qui ont beau jeu d’entonner à nouveau le refrain de l’égalité des chances depuis une quinzaine d’années. Remonter le cours de l’histoire permet donc de déconstruire le mythe d’un âge d’or méritocratique, que d’aucuns situent au temps des «hussards noirs de la République» ou des «Trente Glorieuses», mais aussi les évidences du présent. Même notables, quelques ascensions ne suffisent jamais à faire un «ascenseur social».

Le concept d’héritocratie sert à renverser la perspective : au lieu de regarder les élites comme elles se voient elles-mêmes ou aimeraient être perçues, j’ai voulu les montrer telles qu’elles sont et agissent dans l’histoire réelle. Ce n’est ni un hasard ni une fatalité si le pouvoir de l’héritage et celui des héritiers perdurent si fortement dans le temps. L’héritocratie, c’est cette capacité de résistance au changement des noblesses d’école, et, plus largement, ce pouvoir d’agir qui permet aux filières d’élite de défendre leurs intérêts, garantir leur autonomie et promouvoir leur modèle. Elles mobilisent sans cesse leurs ressources pour atténuer les secousses, ralentir ou contourner les réformes, en vue de tenir leur rang et d’entretenir leur légitimité.

Quelle place occupent les grandes écoles dans le grand récit méritocratique actuel ? Quelles sont leurs stratégies ?

Chaque grande école a sa stratégie. Mais toutes ont tendance à vouloir imposer leur tempo et à n’accepter que des réformes conformes à leurs intérêts particuliers. Par exemple, les «points de bonus» que les ENS veulent instaurer pour les boursiers candidats à leurs concours afin d’augmenter le nombre de boursiers admissibles n’ont aucune chance de dérégler vraiment les logiques reproductives. De même, les réformes des modalités du concours d’entrée à Sciences-Po au début des années 2010 visaient officiellement à réduire les inégalités entre bacheliers. Or, elles ont surtout permis d’augmenter la sélectivité scolaire et donc le prestige de l’établissement, qui a pu ainsi concurrencer les classes préparatoires en recrutant plus tôt des bacheliers en moyenne plus performants. La recherche de visibilité et la mise aux normes internationales en matière de diversité comptent aussi beaucoup dans ces stratégies, mais n’expliquent pas tout.

Vous invitez à rompre avec le mythe du boursier qui s’élève à la force du poignet. Quelle place occupe-t-il dans cette méritocratie républicaine ?

Le boursier y occupe une place centrale, car sa figure fait partie d’un imaginaire commun à la fois ancien et puissant. Elle permet aux grandes écoles notamment d’éviter de raisonner en termes de catégories socioprofessionnelles, car il est infiniment plus compliqué pour elles de recruter davantage d’enfants d’ouvriers, population fixe par définition, moins malléable et plus incertaine au niveau juridique que celle de boursiers. Dans les représentations spontanées, le boursier se confond désormais avec le stéréotype du banlieusard qui, à force de travail et d’abnégation, quitte sa cité déshéritée et accomplit une ascension qui l’amène à côtoyer des «initiés» davantage formatés. Le problème est que ce nouveau roman national individualise à outrance les expériences des intéressés en les réduisant à un surinvestissement individuel ou à des dons innés exceptionnels. Le boursier finit par servir de faire-valoir aux héritiers en faisant oublier que les boursiers aussi ont un héritage, mais que cet héritage n’a aucune valeur sur le marché scolaire. Et que dans les écoles d’élite, leur réussite ne les empêche pas de se retrouver minoritaires, sous tous rapports, face à des condisciples dont l’héritage, matériel ou immatériel, compte bel et bien.

Faut-il en finir avec le mérite ou bien tenter de le repenser ?

Si le mérite s’oppose au favoritisme, au clientélisme, aux préjugés de genre et de classe, alors, il faut le défendre. Mais le fait est qu’il sert aussi, voire surtout, à légitimer la reproduction sociale. C’est une révolution mentale qui s’impose : contre les définitions élitistes du mérite, qui assimilent les «méritants» aux «excellents», un mérite non élitiste est possible. Dans cette optique, serait méritant tout individu démontrant des compétences utiles au bien commun, mais aussi des qualités indispensables au bien-être collectif telles que l’humilité, l’altruisme, l’esprit critique ou le sens de l’intérêt général. C’est ce que proposait déjà en son temps Condorcet, dans son Premier mémoire sur l’instruction publique, lorsqu’il raillait «l’habitude de vouloir être le premier», «un ridicule ou un malheur à celui à qui on la fait contracter, et une véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre auprès de lui». Venant d’un grand inspirateur du mérite républicain, cette remarque devrait être prise au sérieux.

Comment aller au-delà des demi-mesures en matière d’ouverture sociale ?

Si l’enseignement supérieur connaissait de profonds bouleversements, cela devrait se faire en faveur des universités, IUT et BTS, où se concentre la majorité de la population étudiante. Surtout, de tels bouleversements devraient procéder d’un débat véritablement démocratique, impliquant d’autres acteurs que les responsables politiques, les porte-parole des filières d’élite et les experts en politiques scolaires. Il n’est ni juste ni logique que la quasi-totalité du pays soit tenue à l’écart des négociations sur l’avenir des grandes écoles alors que celles-ci sont financées en majeure partie par les contribuables. Les syndicats de salariés et les associations de parents d’élèves devraient être consultés, tout comme les étudiants des universités ; ils ont beaucoup d’idées à apporter sur les critères et les contours du mérite. Un tel débat devrait déboucher sur une loi ou un référendum, portant notamment sur la question du dualisme entre facs et grandes écoles.

Selon vous, on ne peut pas défendre le mérite sans toucher «aux conditions sociales d’accumulation et de transmission des héritages de classes»

Dans l’immédiat, on pourrait conditionner le financement public des filières d’élite à leurs résultats en matière d’ouverture sociale. Je suggère aussi des réformes plus originales, comme la création d’une taxe sur les dons privés aux fondations des filières d’élite, comme l’a proposé Thomas Piketty dans Capital et Idéologie, ou la limitation de la part des diplômés des grandes écoles dans l’encadrement des partis et des entreprises. Ce serait déjà bien si le ou la prochain·e président·e n’appartenait pas à la noblesse scolaire. Cela n’empêche pas de songer à des mesures plus classiques, dans le secondaire, où se joue l’essentiel des orientations post-bac, et dans le supérieur, où l’échec en licence justifie un tour de vis sélectionniste avec Parcoursup. Cela suppose d’augmenter les impôts des ménages les plus riches. Car sans redistribution, l’égalité des chances n’est qu’un leurre.

(1) Selon l’Observatoire des inégalités, les catégories les moins favorisées sont très peu représentées dans les classes préparatoires avec 7 % d’enfants d’ouvriers et 11% d’enfants d’employés. A l’ENA, la part des enfants d’ouvriers était de 4 % en 2015 et celle des employés de 4,5 %.
Le précédent ouvrage de Paul Pasquali, Passer les frontières sociales. Comment les «filières d’élite» entrouvrent leurs portes vient également d’être republié à La Découverte dans la collection Poche, 2021.