Une semaine après la victoire de Yannick Jadot à la primaire des Verts, la maire de Paris, candidate bientôt officielle du Parti socialiste pour la présidentielle de 2022, tente d’occuper le terrain de la «sociale-écologie» et défend son action et ses ambitions en la matière.

par Lilian Alemagna et Aurore Coulaud

publié le 5 octobre 2021 à 18h31

En annonçant sa candidature à l’élection présidentielle le 12 septembre, Anne Hidalgo pensait prendre de l’avance sur les écologistes avant qu’ils ne désignent leur champion pour 2022. Sa campagne n’a pas décollé. La maire de Paris espère se relancer le 23 octobre à Lille lors d’une «grande convention pour une République sociale et écologique» et jure à Libération qu’elle ne lâchera pas. Dans son bureau de l’hôtel de ville, à la veille d’une conférence ce mercredi sur la préservation des forêts d’Afrique centrale et avant de s’envoler, dans moins d’un mois, pour la 26e conférence des Nations unies sur le climat (COP26) qui doit se tenir à Glasgow (Ecosse), du 31 octobre au 12 novembre, Hidalgo veut démontrer qu’elle est la plus «crédible» sur les questions écolos.

Depuis le 28 septembre, vous connaissez le nom du candidat écologiste, ce sera Yannick Jadot. Cela fait deux candidats sur le créneau de la «sociale-écologie», n’y en a-t-il pas un de trop ?

J’ai félicité Yannick Jadot de son élection après la primaire organisée par les Verts. De mon côté, je suis engagée dans un autre processus, celui d’une famille politique plus large que mon seul parti [le Parti socialiste la désignera officiellement le 14 octobre, ndlr], dans laquelle la question de l’écologie est déterminante et centrale – je vais d’ailleurs recevoir un prix des Nations unies sur le climat à l’occasion de la COP26 à Glasgow – mais qui porte en son cœur l’accompagnement des plus fragiles et la question républicaine.

Yannick Jadot a revendiqué dans le Journal du dimanche avoir «la cohérence sur l’écologie, la constance, la crédibilité». «Le rassemblement doit se faire derrière le combat écologique, donc derrière moi», a-t-il insisté. Que lui répondez-vous ?

Chacun défend ses idées, et c’est bien normal. Mais je considère qu’être une femme dans cette élection présidentielle, ce n’est pas rien. J’en ai assez d’entendre tous les jours que les femmes, y compris en politique, sont juste bonnes à passer les plats. Non, on ne passera pas les plats. Je suis candidate notamment pour offrir des solutions à ces mamans seules qui galèrent, pour enfin régler la question des violences faites aux femmes… Nous avons trop de fois laissé passer le train parce que des hommes nous ont expliqué qu’ils allaient porter nos sujets. Cette fois-ci, nous allons nous en occuper.

Vous irez donc jusqu’au bout de cette candidature ?

Bien sûr, évidemment.

Revenons à l’écologie. Pensez-vous être aussi crédible – et même plus – que Yannick Jadot ?

Je ne me compare pas à lui. Ce que je veux dire tout d’abord, c’est que nos concitoyens n’en peuvent plus de ces discours de haine, antirépublicains, qui, jusqu’à la nausée, viennent dicter le ton de cette campagne présidentielle. Je croise des Français avec l’envie de jeter leur télé tellement ils sont dégoûtés de ce qu’ils entendent. Je serai avec eux dans la résistance aux messages de haine et de division. Ensuite – et c’est sans doute une différence avec les Verts –, j’estime qu’on ne peut pas continuer à demander aux plus fragiles, aux plus modestes ou aux classes moyennes de payer le prix fort de la transition écologique. La transition écologique ne se fera pas contre ceux qui, aujourd’hui, ne parviennent plus à boucler leurs fins de mois, parce que les loyers, l’énergie et les carburants augmentent mais pas leurs salaires.

Comment ?

En baissant les taxes sur le prix des carburants. Certains vont m’expliquer que ce n’est pas écologique. Au contraire : on a besoin de raccrocher les catégories populaires à cette transition. Onze millions de personnes ont besoin de leur voiture tous les jours pour aller travailler. Il faut les accompagner pour tourner la page des véhicules thermiques à partir de 2030.

Fini la taxe carbone alors…

La taxe carbone sur les carburants est un non-sens. Puisque la sortie du véhicule thermique est déjà programmée par les constructeurs eux-mêmes, il serait absurde de continuer à asseoir la fiscalité française sur des produits amenés à disparaître ! C’est du bon sens.

On sent que vous voulez vous débarrasser de cette image de «bobo parisienne anti-bagnole» que la droite et les macronistes vous ont collée…

Il y a l’image… et la réalité. Je continue à prôner le fait qu’on peut se passer de la voiture individuelle. C’est plus facile pour des urbains, qui vivent dans des grandes villes comme Paris, avec des bons réseaux de transports en commun. En revanche, là où il n’y a pas de solution, on ne peut pas dire aux gens de ne pas prendre leur voiture. Il faut aider nos concitoyens, s’ils le peuvent, à aller vers les transports en commun. Cela signifie avoir un plan pour le ferroviaire et rouvrir des petites lignes. Cela veut dire investir avec les régions et les départements dans des équipements propres. Cela veut dire, enfin, accompagner massivement les Français dans l’achat de véhicules non polluants.

Etes-vous une écologiste de toujours ou une convertie ?

Je viens du féminisme. J’ai toujours été convaincue que la position des femmes permettrait de faire évoluer la société tout entière. J’ai aussi acquis très tôt, dans les années 70, une conscience écologiste, avec des combats comme celui du Larzac. Des figures de l’écologie politique comme celles de René Dumont, ou d’autres personnalités venant de la deuxième gauche – Huguette Bouchardeau par exemple –, m’ont énormément marquée. Comme beaucoup, je suis rentrée dans ces sujets-là par les questions d’aide au développement et j’ai été très inspirée par les utopies sociales et naturalistes. Je me définis comme une sociale-démocrate, parce que c’est dans cette famille politique que l’on pense l’équilibre entre l’économique, l’environnement et le social, et que l’on s’intéresse à la méthode concrète pour arriver aux objectifs fixés par un idéal.

«A Paris, j’ai prouvé comme maire que je portais l’écologie et que le rassemblement derrière moi était efficace.»

—  Anne Hidalgo

Quelle serait votre première mesure écologique si vous arriviez, en avril, à l’Elysée ?

Il y a tellement à faire… Ces cinq dernières années, le président de la République a manqué de conviction…

Les écolos diraient la même chose du quinquennat précédent lorsque votre famille politique était au pouvoir…

Certes, mais à Paris, j’ai prouvé comme maire que je portais l’écologie et que le rassemblement derrière moi était efficace.

Et donc ? Votre première mesure écolo ?

Il faut mettre en place, sur cinq ans, une planification de la transition écologique. Que ce soit par exemple pour l’automobile, l’aéronautique, les énergies fossiles, l’agriculture, il faudra prévoir de décarboner avec des objectifs précis, mesurés. Nous devrons utiliser des incitations fiscales, décider d’investissements lourds, dire comment on accompagne les travailleurs de ces branches-là et comment on les forme pour qu’ils occupent, demain, de nouveaux emplois. Nous devons aussi, et c’est un impératif – on l’a vu avec la crise sanitaire –, relocaliser nos industries de santé, enjeu de souveraineté. Tout ce travail ne doit pas se faire «en chambre», à Bercy ou je ne sais où : l’Etat doit travailler en confiance avec les régions, les élus locaux, les partenaires sociaux, les associations, les ONG. C’est avec cette méthode que l’on réussira le prochain quinquennat.

Justement, quelles sont vos positions sur le nucléaire et les énergies renouvelables, notamment les éoliennes ?

Notre parc nucléaire est vieillissant, ce qui pose des questions en termes de production d’énergie mais aussi de sûreté nucléaire. Même si on fait de la sobriété énergétique, nous avons des besoins en énergie. Je ne suis pas pour la décroissance. Nous ne pourrons donc sortir du nucléaire que lorsque nous aurons réussi à compenser l’énergie des centrales. Cela ne pourra pas se faire en dix, quinze ou même vingt ans. Voilà pourquoi il faut organiser en urgence un débat public sur les éoliennes et les énergies renouvelables. Il faut discuter, non imposer.

Dans moins d’un mois, vous vous rendez à la COP26 où vous allez recevoir un prix. A l’approche de la présidentielle, est-ce une façon de prouver que vous avez une stature internationale ?

J’ai une action à l’international depuis longtemps. Dans le cadre de la COP21 à Paris, j’ai réuni ici, à l’hôtel de ville, mille maires du monde entier pour un sommet. Nous nous sommes engagés ensemble sur des objectifs chiffrés, précis, concrets et avons mis un pied dans les processus de négociation des COP. J’ai aussi présidé pendant trois ans le réseau des 100 plus grandes villes du monde engagées pour le climat. Ce qui m’a permis, là aussi, de porter cette question partout sur la planète. En 2017, j’ai été désignée «green diplomat of the year» par le magazine Foreign Policy. L’année dernière, j’ai eu l’honneur d’être la seule personnalité française à figurer dans le palmarès du Time Magazine des cent personnes au monde les plus engagées sur la question du climat.

Ça c’est pour votre CV à l’international… Mais vos opposants – et certains de vos alliés – à Paris disent que vous bétonnez plus que vous ne végétalisez Paris. Ils critiquent l’organisation des Jeux olympiques de 2024, la création du quartier Bercy-Charenton, la construction de la tour Triangle…

Les Jeux de 2024 seront les premiers totalement alignés sur les objectifs de l’accord de Paris. Oui, je revendique de m’être battue pour les avoir et j’en ai fait, avec les associations environnementales, un événement au service de la transition écologique. Après, le débat politique, vous savez… Les Parisiens m’ont largement réélue l’an dernier, ils ont considéré que j’étais la maire écolo qu’il leur fallait.

Libération a révélé en novembre que Lafarge déversait, depuis des années, ses eaux usées dans la Seine en toute impunité et que certains de ses sites ne sont pas aux normes. Que comptez-vous faire ?

Ces gens-là mentent, ils ont essayé de trafiquer la vérité. C’est indigne. Ils en répondront devant les tribunaux. Nous ne voulons pas de nouvelles centrales à béton, seulement que les existantes se mettent aux normes. Cela ne sert à rien d’interdire les centrales à béton. Elles iront ailleurs. En revanche, nous sommes engagés dans une moindre utilisation du béton, désormais biosourcé. Le bois a également pris un essor considérable dans nos constructions. A travers le «plan climat» de Paris, voté à l’unanimité, nous travaillons avec Rouen et Le Havre pour bâtir des plateformes logistiques permettant de servir une industrie qui se doit d’être moins polluante.

Votre campagne a du mal à démarrer. Que répondez-vous aux personnes qui laissent entendre que vous pourriez ne pas aller au bout ?

J’ai déclaré ma candidature le 12 septembre à Rouen. C’était il n’y a même pas un mois… Je l’ai dit dans mon discours et je vous le répète : je veux être candidate pour offrir un avenir à nos enfants. Voilà pourquoi je vais faire de l’école une question centrale de cette campagne. Ce sujet rassemble les Français quand d’autres divisent. J’ai déjà posé la question du salaire des profs. Mais je vais aussi parler des sujets qui sont au centre des préoccupations des Français, des pédagogies, de l’organisation du temps des enfants et de leurs familles, du numérique. Je vais parler du travail, du respect des valeurs républicaines. Pour l’instant, je constitue mon équipe et je suis sur le terrain, pour écouter les Français. Certains critiquent cette méthode. Et alors quoi ? La politique, c’est s’afficher sur un ring et débattre avec Eric Zemmour ? Non. Je vais continuer à dire aux Français qu’on peut résister à ce diktat de l’immédiateté et de la haine. C’est la seule façon d’éviter la catastrophe.