par Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure

Il y a une question qui revient, ou du moins qui devrait revenir au premier plan, aujourd’hui, c’est celle de ce qu’on appelait autrefois les «droits de l’homme». Oui, ils reviennent, mais à quel prix. C’est à travers des violations terribles et que l’on croyait impossibles, du moins à la face du monde. Des populations entières soumises à une destruction totalitaire extrême, comme aujourd’hui les Ouïghours en Chine (et ils nous rappellent les autres ailleurs, car il faut partir du pire pour s’imaginer de quoi on parle). Des provocations totalitaires extrêmes, aussi, qui visent à rendre la Terre entière inhabitable pour des «nouveaux dissidents» comme les nomme l’Association du même nom. On comprend la peur des opposants biélorusses après le détournement inouï d’un avion pour capturer l’un d’entre eux (Roman Protassevitch). Ce message est envoyé par bien des dictateurs et des régimes : ils parlent de frontières, mais leur terreur n’en a pas, et nulle part les opposantes et opposants ne seront en paix. L’intimidation des journalistes et d’autres que certains continuent à traiter de «bien-pensants» se généralise, y compris dans les démocraties où les digues n’ont pas (ou pas encore) cédé. Oui, on devrait se dire, comme dans le titre d’un livre qui n’avait finalement pas été écrit : «La question des droits de l’homme n’est pas terminée». Elle revient nous obséder, elle revient au premier plan.

Ou plutôt, elle le devrait. Mais elle rencontre un obstacle inattendu, et pas seulement celui des dictateurs et des ricaneurs. Cet obstacle, c’est un étrange sentiment historique, «générationnel» peut-être, mais auquel il faut trouver une réponse. Quel est ce sentiment ? Ce n’est pas le regret d’avoir défendu des droits qu’on ne doit d’ailleurs plus appeler de «l’homme», mais des «êtres humains». Non. C’est le sentiment que ce combat, qui n’est pas dépassé, est pourtant séparé des autres combats du moment et de l’avenir, et qu’il faut, absolument, les relier. On a toujours reproché aux droits leur abstraction. Pensez aux camps chinois, vous serez guéris de cette erreur. Mais il est vrai que les crises et les violences économiques, sanitaires, climatiques, qui se combinent, renforcent cette impression aujourd’hui. Comment relier tous ces sujets ? Ce ne sont pas seulement les nouveaux bourreaux, mais les nouveaux problèmes et une nouvelle époque qui nous donne ce sentiment d’un changement «historique» et d’une urgence nouvelle. Nous «croyons» à l’histoire, ce sentiment le confirme. Mais il faut y répondre.

Or, cette réponse nous paraît s’imposer, très concrètement. Ce qui est difficile à admettre pour les dictateurs, ce à quoi chacun de nous résiste peut-être intimement, ce ne sont pas les droits des êtres humains en général, mais ce sont les droits des autres. Les uns auraient des droits, c’est entendu, mais les «autres» ? Or, c’est tout le problème. Et c’est par là que l’on rejoint immédiatement les problèmes concrets d’aujourd’hui et de demain, jusqu’à la cohabitation sur la Terre, y compris avec les autres vivants. En parlant de «droits des autres» il ne s’agit pas de revenir aux querelles datées, quoique nobles, qui ont déchiré une génération, par exemple sur les droits «à la Différence» ou, comme disait Levinas «de l’autre Homme». Il ne s’agit pas ou plus d’un absolu. Mais au contraire et justement du relatif. Les droits des autres, qui n’abolissent pas les droits des uns, qui supposent donc du conflit, et de la reconnaissance. Les droits des autres concrets, sur un même «territoire» ou dans un même Etat. Ou sur un même «problème», car les uns et les autres n’auront pas le même «avis». Et il faut donc construire cette démocratie que l’on dit aujourd’hui «délibérative», la discussion critique, qui est essentielle à la démocratie tout court. Des droits des autres, parfois lésés par les actes des uns, dans un passé qu’il faut donc aussi reconnaître. Des droits des autres, définis par les discriminations qui rendent leur vie invivable. Qu’ils et elles ne revendiquent pas pour détruire mais pour vivre et, à leur tour, pour les autres qu’eux, et elles. Car bien sûr la règle des droits «des autres», c’est que nous le sommes tous, c’est la règle de la réciprocité, de la solidarité. Quand on parle concrètement des autres, on n’est pas forcé de sacrifier quiconque, et certainement pas «soi-même» ! Les droits des autres, cela rejoint le commun et son partage de la santé et de la Terre, mais sans oublier que celles-ci supposent des accès concrets, depuis des situations qui ne sont pas toutes égales, et qui imposent parfois des arbitrages douloureux (les priorités pour le vaccin, y compris pour les pays qui en sont privés). Et il faudrait continuer ainsi, relier tous les sujets, sous ce signe. Car ce qui relie les combats du moment, ce qui devrait relier tous ceux qui veulent une alternative, c’est justement cette forme concrète de l’altérité. C’est de s’opposer à ceux qui revendiquent (absurdement, car dès la naissance les autres nous posent un problème intime !) de ne penser qu’aux uns et dont les idées commencent à dominer le monde. C’est de penser aux autres. Mais sous la forme très concrète et encore à construire dans tant de domaines, non seulement des droits des uns, mais des autres.

Chronique assurée en alternance par Michaël Fœssel, S