Dans son dernier ouvrage «Leçons d’un siècle de vie», le philosophe revient sur les étapes clés de sa vie pour en souligner les erreurs, la difficulté de comprendre le présent et la nécessité de faire son autocritique pour réussir à vivre ensemble.

par Quentin Girard

«Bien sûr, je préférerais passer l’été que le Léthé», tweetait Edgar Morin, début mai, faisant référence à l’un des cinq fleuves des enfers dans la mythologie grecque, «le fleuve de l’Oubli», première étape du passage de la vie au trépas. La mort, alors que le philosophe aura 100 ans le 8 juillet et que de nombreux hommages lui seront rendus, il y pense bien sûr et il ne s’en cache pas. C’est ainsi : elle guette. Ce n’est pas une raison pour arrêter de penser et surtout de partager ses réflexions. Leçons d’un siècle de vie, qui sort cette semaine, est peut-être son dernier ouvrage (ou peut-être pas). Il aurait pu en faire un essai autocentré sur lui-même, à sa propre gloire. Il aurait pu aussi donner des conseils de manière sentencieuse, du haut de son grand âge, à tous ces petits jeunes qui ne comprennent rien. Après tout, il était déjà boomer quand les boomers n’étaient pas encore de ce monde, né à une époque où on ne donnait pas des noms aux générations mais où l’odeur de poudre des canons de la Première Guerre mondiale était dans toutes les têtes. Au contraire, fidèle à lui-même et à son éthique de la complexité, Edgar Morin retrace sa vie pour en souligner les erreurs, la difficulté de comprendre le présent et la nécessité de faire son autocritique pour réussir à vivre ensemble. Si les spécialistes de l’œuvre de l’homme n’apprendront probablement pas grand-chose, l’essai est une bonne remise en perspective de son approche transdisciplinaire et humaniste, de ses principales obsessions et «leçons», qu’il tire de lui-même et qu’il ne dispense pas comme un vieux maître d’école aigri. Le grand-père de tous les Français a un rêve secret : qu’une fois qu’il ne sera plus là, on arrive toujours (ou de nouveau ?) à s’aimer, les autres et soi-même, plutôt que de continuer piteusement sur la pente de la régression occidentale cernée par les néo-totalitarismes en gestation, notamment en Chine.

«Chacun a une identité complexe»

Alors, il commence avec ces questions, subtilisées à Kant : «Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?» «Je suis français d’origines sépharades, partiellement italien et espagnol, amplement méditerranéen, européen culturel, citoyen du monde, enfant de la Terre-Patrie. Peut-être tout cela en même temps ? Non, cela dépend des circonstances et des moments où tantôt l’une tantôt une autre de ces identités prédomine», écrit-il. A une époque où la tentation du repli sur soi est de plus en plus grande, il rappelle, avec son universalisme, à quel point il est difficile de définir un être humain : «Chacun a l’identité de sa famille, celle de son village ou de sa ville, celle de sa province ou ethnie, celle de son pays, enfin celle plus vaste de son continent. Chacun a une identité complexe, c’est-à-dire à la fois une et plurielle.»

Très tôt, il prit conscience d’un paradoxe : «Mon besoin essentiel, dès l’adolescence, fut la réalisation de mes aspirations propres, et, en même temps, le désir de vivre dans une communauté d’amour et/ou d’amitié», et on sait à quel point il est parfois difficile que l’un n’écrase pas l’autre, surtout si on a de grandes ambitions. Pourtant, «le Je a besoin du Tu, et le Je a également besoin du Nous».

Edgar Morin est né à Paris. Ses parents, des juifs sépharades, donc, venaient de Salonique, en Grèce, sous l’Empire ottoman. A la maison, ils parlaient le français et le vieux castillan, le djidio. Ils n’étaient pas religieux, plutôt anti. Edgar Nahoum ne se sentait pas spécialement politisé avant un premier coup de semonce à l’âge de 12 ans, la manifestation antiparlementaire d’extrême droite du 6 février 1934, puis un second, l’invasion allemande qui finit par le faire passer du pacifisme à la résistance, où il prit le nom de «Morin». «Une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur», juge-t-il. Et de rappeler «l’imprévu de la grande crise de 1929, laquelle a ravagé le monde et coproduit le nazisme et la guerre, l’imprévu de l’accession de Hitler au pouvoir», mais aussi les imprévus de la guerre d’Espagne, Vichy, la guerre d’Algérie, Khrouchtchev qui désavoue Staline, Khrouchtchev qui est destitué, la chute de l’URSS, le World Trade Center, etc. «L’histoire humaine est relativement intelligible a posteriori mais toujours imprévisible a priori», rappelle-t-il.

Face à ce flou du temps présent, il est facile de faire des erreurs politiques. Edgar Morin en recense deux grandes dans son parcours politique et intellectuel. Son pacifisme avant la Seconde Guerre mondiale l’a empêché de voir la vraie nature du nazisme et pendant très longtemps, il a espéré que l’Allemagne, «le pays le plus cultivé d’Europe», finirait par revenir à la raison. L’autre fut son voyage en «stalinie», comme il dit, sa longue croyance dans l’URSS et dans le dictateur dont il émergea au début des années 50, ce qui le fit exclure du PC. «Dans les premières années de la guerre froide, l’impérialisme américain doté d’un monopole atomique provisoire me camouflait l’impérialisme soviétique et l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur les nations vassalisées», écrit-il. «Mon séjour de six ans en stalinie m’a éduqué sur les puissances de l’illusion, de l’erreur et du mensonge historique», ajoute-t-il, expliquant: «Je regrette donc mes erreurs et ne les regrette pas, car elles m’ont donné l’expérience de vivre dans un univers religieux absolutiste qui, comme toute religion, a eu ses saints, ses martyrs et ses bourreaux.» Lui-même ayant été aveuglé, il sait à quel point il est facile de l’être et de se laisser entraîner. «J’ai vu dériver des socialistes vers une Europe nazie qu’ils pensaient devenir socialistes, j’ai vu en Allemagne, dans les années 1930, des masses antifascistes passer au fascisme […]. J’ai vu le sceptique et subtil Pierre Courtade comme l’immense Pierre Hervé justifier dans des termes abjects des procès eux-mêmes abjects. J’ai vu le bon André Mandouze légitimer ainsi les assassinats et calomnies du FLN contre les messalistes : “Que veux-tu, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.”»

Citant Hegel, Pascal, Héraclite, Rousseau, Voltaire, Dostoïevski, ou ses (nombreux) anciens ouvrages, il tente d’alerter sans braquer sur nos passions du présent : «Je vois actuellement des dérives intellectuelles étonnantes, et nous en verrons d’autres.» Malheureusement, il ne précise pas lesquelles, et chacun pourra continuer de voir midi à sa porte. De même, quand le chercheur pousse à toujours réfléchir, croiser les sources et remettre en cause les vérités établies, au sortir de la pandémie il fera tout autant plaisir aux partisans de la raison qu’aux complotistes.

Pour éviter cela, la solution est, paradoxalement, simple : accepter sa complexité, celle du monde et celle des autres. Il dit : «Un phénomène, une action ne peuvent être conçus correctement que dans leur contexte. Un mot polysémique ne prend son sens que dans la phrase, et la phrase ne prend son sens que dans le texte.» Ou encore: «L’humain n’est ni bon ni mauvais, il est complexe et versatile.» Embrassant «la poésie de la vie», Edgar Morin s’est construit au fil de son enfance, avec la mort précoce de sa mère, de ses rencontres, notamment pendant la Résistance, période centrale qui revient de nombreuses fois dans son texte, de ses amis, comme Marguerite Duras et Robert Antelme dans la communauté de Saint-Benoît, et de ses amours. Marié quatre fois, il est en couple avec la sociologue marocaine Sabah Abouessalam, trente-huit ans de moins que lui, et qui l’aide désormais à écrire ses ouvrages. Dans son essai, il regrette de ne pas avoir été un bon père ou parfois de n’avoir «pu échapper à des accès de colère ni à des accès déments d’Eros». Les erreurs, encore, celles-là plus personnelles. Ce n’est qu’en les reconnaissant, qu’on apprend à vivre en communauté. Une fois conscient de ses propres limites et égarements, on comprend et pardonne mieux ceux des autres.

Edgar Morin regrette que nous vivions dans une société où les progrès techniques et économiques entraînent une régression politique et civilisationnelle, et où on aurait oublié l’humain et la nature au profit des statistiques et des sondages. Il appelle la gauche à continuer de puiser «simultanément» dans quatre sources, la socialiste, la communiste, la libertaire et l’écologique sans en négliger une. Et il souhaite remettre la bienveillance au centre du jeu. «Je pense, à la suite d’Ivan Illich, que la convivialité est un élément capital de la qualité de vie, qu’elle est “poétisante”», écrit-il. Il continue : «Le mépris, l’indifférence, l’arrogance de classe, de race, de hiérarchie sont des fléaux de civilisation qui, en imposant l’humiliation, empêchent ceux qui la subissent d’être reconnus dans leur pleine qualité humaine.» Le risque : ces prochaines années, la multiplication des révoltes et des manifestations, comme les gilets jaunes, par une partie du peuple réclamant, enfin, de la dignité.

Le secret, alors, pour repartir de l’avant ? «Faire coopérer la raison ouverte et la bienveillance aimante.» Simple en apparence, complexe à mettre en œuvre.

Leçons d’un siècle de vie, Edgar Morin, Denoël, juin 2021, 160 pp., 17 €