En première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, les assistantes maternelles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales. La dévalorisation des femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs est ancienne.

par Clyde Marlo Plumauzill²e, Historienne, chargée de recherches au CNRS
publié le 8 avril 2021 Libération

Samedi 3 avril à 21 heures, les recommandations du ministère des Solidarités et de la Santé concernant l'accueil des jeunes enfants tombent. Si les crèches sont bien fermées, à l'instar des écoles, collèges et lycées, pour freiner une troisième vague de Covid-19 exponentielle, les assistantes maternelles pourront quant à elles continuer de s'exposer et accueillir les enfants de 0 à 3 ans sans autre forme de protection que des paroles incantatoires demandant aux parents, «dans un esprit de responsabilité collective, de ne pas y recourir sauf en cas d'absolue nécessité».

Lisons entre les lignes. Dénuées de tout pouvoir contraignant, ces recommandations laissent à la seule appréciation des employeurs l'évaluation de cette «absolue nécessité». Aux assistantes maternelles de faire face au risque d'une rupture de contrat et à la mise en cause d'un équilibre économique souvent fragile si elles souhaitent se mettre au chômage partiel pour se protéger. Soutiens de famille essentiels pour près d'un enfant sur trois (1), au contact des plus vulnérables d'entre nous, en première ligne de la crise sanitaire depuis près d'un an, elles figurent aux côtés des autres subalternes du soin parmi les oubliées systématiques des annonces gouvernementales, qui ne prévoient pas même une politique de vaccination à leur égard. Cet oubli assumé, en dépit des appels syndicaux et des mobilisations récentes, est le corollaire d'une invisibilisation et d'une dévalorisation au long cours de ces femmes qui exercent le métier de mère pour d'autres enfants que les leurs. Et ce, alors même qu'en France, ce qui fut autrefois appelé la «mise en nourrice» a constitué un mode de prise en charge central de l'enfance depuis plus près de trois siècles. Réservée à l'élite jusqu'au XVIIe siècle, la mise en nourrice devient une pratique de masse à partir du XVIIIe siècle, sous l'effet des transformations de l'organisation du travail des femmes à l'aube des révolutions industrielles (2). Parce qu'il devient plus rémunérateur pour les femmes des classes laborieuses urbaines de placer leurs enfants en nourrice que d'interrompre leur travail, femmes des champs, confrontées à la crise de l'emploi rural, et nourrissons des villes se trouvent au cœur d'un vaste système d'échange dissymétrique qui veut que l'on confie toujours son enfant à plus démunie que soi.

Hier comme aujourd'hui, au cœur de la délégation de la garde des enfants se joue donc une division sociale injuste du travail entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes : «D'un côté [il y a] celles qui se «libèrent» provisoirement des soins aux enfants pour conserver une position professionnelle qui leur assure une autonomie économique, de l'autre, celles qui accomplissent une double prise en charge des enfants — les leurs et ceux qui leur sont confiés — pour une rémunération difficilement susceptible de leur procurer une réelle autonomie économique» (3). Mise en lumière par les chercheuses féministes au gré des analyses sur le travail domestique depuis plusieurs décennies, cette inégalité structurante n'est toujours pas reconnue. Plus encore, elle est entretenue par des pouvoirs publics désireux depuis les balbutiements d'un marché nourricier de masse au XVIIIe siècle de lutter contre les «disettes de nourrices» plutôt que de leur permettre des rémunérations et des conditions d'exercice décentes. Ces derniers peuvent pour cela s'appuyer sur un ordre du genre pluriséculaire qui fait de la prise en charge des enfants un apanage naturel et gratuit des femmes qui ne saurait s'accommoder d'une considération pleine et entière du travail maternel et de celles qui l'exercent contre de l'argent. La professionnalisation de cette activité depuis le XXe siècle n'a que peu infléchi cette conception sous-jacente qui empêche de faire des savoir-faire et des savoir-être de ces femmes au travail des qualifications et des compétences pleines et entières.

Qui garde donc les enfants en cette période de pandémie (4), pourquoi et à quel prix ? Ces questions, simples en apparence, invitent pourtant à mesurer comment tient notre société dans son ensemble et comment s'entretiennent ses inégalités jusque dans l'exposition du corps de certains individus au risque de leur contamination (5). Déjà l'an passé, les assistantes maternelles faisaient part de leur sentiment que «leurs vies ne [valaient] pas grand-chose». Aujourd'hui, leurs craintes ne peuvent être que ravivées et l'on perçoit toujours un peu plus le fonctionnement à sens unique d'une politique qui enjoint celles et ceux qui prennent soin de nous à le faire au détriment d'eux-mêmes.

(1) Selon le rapport 2017 de l'Observatoire national de la petite enfance porté par la Caisse nationale des allocations familiales et présenté le 23 janvier 2018.

(2) Clyde Plumauzille, «l'Allaitement nourricier des petits Parisiens : naissance d'un service public», dans Pascal Bastien et Simon MacDonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle, éditions de la Sorbonne, 2020.

(3) Françoise Bloch, Monique Buisson, «Mesures politiques et division sociale du travail entre femmes : la garde des enfants par les assistantes maternelles», Cahiers du Genre, 2003.

(4) Pour faire écho à l'important travail de Caroline Ibos, Qui gardera les enfants ? Les nounous et les mères, Flammarion, 2012.

(5) Un assistant familial de la Nièvre est mort il y a une semaine du Covid-19 contracté «dans un cadre professionnel» : https://www.lassmat.fr/actualites/nouvelles-professionnelles/protection-de-l-enfance-une-vaccination-prioritaire-de-plus-en.