Aux quatre coins du monde, des Etats ou des prétendants au pouvoir politique invoquent Dieu, toujours en opposition à la démocratie. L’esprit des religions sollicitées est systématiquement faussé, trafiqué voire perverti.

par Jean-Luc Nancy, philosophe

publié le 7 mars 2021 à 19h52

Que signifie «l’épidémie théocratique» qui sans être encore une pandémie se manifeste en bien des régions du monde ? Non seulement dans les pays dont les Etats s’affirment substantiellement liés à une confession religieuse mais dans d’autres pays dont les Etats qui prennent plus ou moins ouvertement le chemin d’une affirmation comparable (pour ne pas parler des efforts déployés ailleurs, particulièrement en Afrique, pour déstabiliser d’autres Etats au nom d’une religion ni des Etats comme ceux issus de la Yougoslavie et de l’Albanie où se dessinent des tendances religieuses nationalistes). C’est d’abord l’Inde, de toute évidence, suivie par le Japon où Shinzo Abe avait multiplié les signes de liens de l’Etat avec le shinto, voire tendanciellement de retour vers la divinité antérieure de l’empereur. C’est ensuite la Turquie où la réappropriation musulmane de la Sainte-Sophie d’Istanbul a récemment symbolisé toute une politique. En Birmanie, la résistance de l’Etat au bouddhisme nationaliste et violent n’empêche pas la progression de ce courant, auquel le nouveau gouvernement en place est plus favorable que le précédent (qui n’avait pas empêché la persécution des musulmans). Des phénomènes analogues apparaissent en Thaïlande et au Cambodge (dont le bouddhisme theravada est déjà la religion officielle). S’y ajoute la récente loi israélienne de «l’Etat-nation juif» mais il faut aussi prendre en compte les rapports de l’Etat russe avec la religion orthodoxe, de l’Etat hongrois avec l’Eglise catholique et non moins la montée politique des évangélistes aux Etats-Unis ou au Brésil – encouragée et saluée par Trump et Bolsonaro. Enfin il ne faut pas négliger les agitations fondamentalistes de plus en plus bruyantes, par exemple des catholiques français.

L’esprit qui manque

De quoi s’agit-il ? Sans aucun doute, de la faiblesse relative des Etats dans un monde où la puissance techno-économique les fragilise. Sans aucun doute encore, les mécontentements qui s’aggravent dans les peuples dépourvus à la fois de recours étatique et de force révolutionnaire. Depuis que Michel Foucault avait parlé de «spiritualité politique», personne n’a osé reprendre cette expression que la réalité iranienne des années 80 avait discréditée. Elle n’était pourtant pas injustifiée si l’on considère que depuis Marx le monde est avéré «sans esprit». L’esprit qui manque, Marx ne l’attendait, certes, pas de la religion (sans pour autant savoir de quoi il l’attendait), et Foucault s’est mépris sur l’enjeu de la révolution iranienne.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas l’attendre du prurit religieux qui se répand aujourd’hui. Tout simplement parce qu’on ne réchauffe pas plus les traditions que les cultures. Une religion digne de ce nom (un nom, au demeurant, polysémique et opaque) ne consiste pas dans un effort pour réactiver un passé mais dans une ferveur nouvelle, créatrice. Or partout l’avidité religieuse des manipulateurs politiques (et mercantiles) prétend réactiver des passés gauchis, tronqués, arrangés pour les besoins de la cause. Les doctrines ou les messages religieux dont il est question sont toujours les produits de déformations – plus ou moins délibérées selon les cas – tantôt des véritables traditions et tantôt des véritables avancées de leurs véritables inspirations. La théocratie qui hante plus ou moins manifestement l’épidémie actuelle – et toujours en opposition à la démocratie – n’est pas forcément l’esprit des religions sollicitées. Aussi rien n’est-il plus urgent aujourd’hui qu’un examen soigneux de cet esprit.

Religion factice

On peut donner deux exemples récents – et très différents. Anoush Ganjipour a publié récemment l’Ambivalence politique de l’islam, recherche très innovante et très éloignée de la perception ordinaire (ou fanatique) de l’islam politique. Se référant de manière judicieuse à Foucault et en prenant en compte l’islam chiite tout comme les références à l’islam de penseurs européens du XIXe siècle, Ganjipour dégage la possibilité d’une saisie toute différente de ce qu’il nomme «l’amitié théologico-politique» de l’islam. Je ne prétends pas plus adhérer à sa thèse que la contester : je n’en ai pas les moyens. Mais je reconnais dans cette recherche une ouverture et une incitation à mettre en question le théocratisme indigent et caricatural qui occupe les devants de la scène.

L’autre exemple vient de l’Inde où Divya Dwivedi, Shaj Mohan et J Reghu ont il y a peu publié dans la revue indienne The Caravan un long article intitulé «le Bobard hindou» (The Hindu Hoax. How Upper Castes Invented a Hindu Majority). Ils analysent comment l’«hindouisme» en tant que religion comparable aux religions occidentales, dotée d’un corpus doctrinal identifiable, a été élaboré sous la colonisation anglaise dans le double but d’une part de permettre une équivalence juridique avec la religion des colons (elle-même, il faut le rappeler, cas unique en Occident d’une religion d’Etat – l’anglicanisme – dont en même temps le rôle politique est à peu près inexistant) et d’autre part de garantir aux couches supérieures de l’Inde la conservation du système des castes toujours en vigueur aujourd’hui. Cette religion factice (inconnue des orientalistes du XIXe siècle qui parlaient toujours «des religions» de l’Inde) n’est pas jusqu’ici religion d’Etat – la Constitution indienne affirme la laïcité de l’Etat – mais c’est elle qui de plus en plus est revendiquée par l’Etat indien. Comme on sait, ce dernier vient d’adopter une loi clairement opposée aux musulmans et multiplie, avec l’appui de ses zélateurs nationalistes, les gestes d’une obédience confessionnelle «hindoue». Comme de juste, les auteurs de l’article ont été violemment pris à partie par les partisans de Narendra Modi et du système des castes.

Partout où un Etat – ou bien des prétendants au pouvoir politique – se réclame d’une religion, celle-ci est faussée, trafiquée voire pervertie. Lorsque l’Inquisition persécuta les juifs d’Espagne et du Portugal, elle ne s’appuyait sur aucun article de foi. Lorsque Louis XIV entreprit de persécuter les protestants, ses dragonnades et leurs conversions forcées n’avaient rien de vraiment catholique. Le temps des théocraties était déjà passé, il l’est plus encore aujourd’hui. Sans doute, la politique exige-t-elle un «esprit» : mais pas celui d’un pantin mis à son service. C’est au contraire la politique qui doit être au service du libre accès de tous à toutes les formes non politisées de l’esprit. Ce qui se nomme «démocratie».