22 novembre 2018

Internet, inégalités à très haut débit

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Par Erwan Cario
Si la fracture numérique, soit la non-connexion d’une partie de la population, est pratiquement de l’histoire ancienne, les usages en ligne restent très marqués par l’appartenance sociale. Aux plus riches la création et la participation, aux plus pauvres la consommation et le divertissement  ?

Dans la «start-up nation», il faut savoir «disrupter», et donc parler le numérique couramment. Mais pas d’inquiétude : portée par une jeunesse ultraconnectée et une population rompue au «digital» grâce à l’incroyable popularisation des smartphones ces dernières années, la France est prête à affronter le futur dématérialisé. Derrière ce discours (à peine caricatural), il y a un mythe, celui d’un eldorado virtuel capable d’effectuer un «reboot» de la vieille société analogique, d’effacer les inégalités de la vie réelle par un coup de baguette magique. Ou par un clic de souris, si on préfère.

«Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien», pouvait-on lire sur les forums de discussion à la fin des années 90. Si on parlait à l’époque du pseudonymat en vigueur sur le Net, on pouvait aussi y lire la croyance en l’égal accès aux opportunités permises par les «autoroutes de l’information». Derrière son écran, tout est à portée : l’information, la consommation, la création, la sociabilité, l’emploi, le business… C’est l’avènement de la méritocratie idéale. La réalité, c’est que, bien sûr, il n’en est rien. Pour fonder une start-up, il vaut mieux sortir de HEC ou d’une école d’ingénieurs. Et l’utilisation «active» d’Internet, celle qui ne se contente pas des services simplifiés et tactiles des grandes plateformes, reste une prérogative des classes moyennes et supérieures, celles qui savent se servir d’un ordinateur.

S’il fallait un symbole à cet Internet de classe, ce serait évidemment Uber. L’application, fondée par des hommes riches et très diplômés, destinée aux CSP+, ne fonctionne que grâce à l’exploitation de centaines de milliers de chauffeurs issus des milieux populaires.

La fracture numérique, qui désignait la non-connexion d’une partie de la population, est aujourd’hui pratiquement de l’histoire ancienne. Mais quand on regarde de près les usages des classes populaires, que ce soit chez les jeunes (lire l’enquête page suivante) ou dans les familles rurales (lire l’interview page 23), on se rend compte que la «disruption» numérique ne les concerne pas vraiment. Si Internet s’est imposé à eux, c’est pour son versant tactile, serviciel et divertissant. C’est souvent très utile, et on aurait tort de le mépriser, mais si on veut aller plus loin, et donner accès à l’outil numérique, qui permet la création et la participation, on ne peut pas se contenter des applis pour smartphones. C’est bien sûr à l’école que beaucoup se jouera, mais il faudra plus, bien plus que des tablettes dans les salles de classe.

 

Des jeunes au bord de l’illettrisme numérique

Par Rachid Zerrouki, professeur en Segpa à Marseille et journaliste

Les nouvelles générations seraient capables d’utiliser de façon intuitive les outils du Web. Ce mythe menace les plus défavorisés.

Tribune. «Chaque génération possède un million de visages et autant de voix» : ainsi débute un article du Time, publié en novembre 1951, qui se pose la question de savoir s’il est possible de dépeindre le portrait d’une génération entière. S’ensuit une enquête hasardeuse mais captivante durant laquelle des correspondants, partout à travers les Etats-Unis, sondent les jeunes, leurs parents et leurs professeurs, avec une bien audacieuse ambition : au million de visages et de voix, trouver des traits communs et des tonalités semblables. Cette enquête, plus lyrique que scientifique, donne naissance à un terme qui traverse les âges pour décrire la jeunesse américaine des années 50 : la génération silencieuse. Celle qui ne veut pas aller à la guerre mais montre peu d’enthousiasme pour la paix.

Le terme est forcément essentialisant, mais on ne pourra pas enlever aux journalistes du Time d’être allés à la rencontre de la jeunesse d’alors, dans sa diversité, pour l’observer et la questionner sur elle-même. Le concepteur américain de jeux vidéo Marc Prensky a-t-il fourni les mêmes efforts en 2001, avant de parler de «digital natives» pour décrire les enfants de notre siècle ? Les médias et autres think thanks ont-ils bien tendu l’oreille à toutes les jeunesses françaises avant d’acter que l’adolescent d’aujourd’hui est un «enfant du numérique» ? Lorsque j’emmène mes élèves de sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) en salle informatique et que je vois la plupart d’entre eux être déconcertés par des consignes aussi simples qu’ouvrir un navigateur, j’ai de sérieux doutes sur le fait que le maniement des outils numériques soit, chez eux, une compétence innée./

Mes doutes sont confirmés par des études. L’une d’entre elles, publiée en juin 2017 dans la revue Teaching and Teacher Education, montre qu’on ne naît pas avec des prédispositions qui renforcent la maîtrise des outils numériques, on les acquiert. Et cette acquisition ne se fait pas à la faveur d’un simple accès illimité à Internet : mes élèves, quoique pour la plupart issus de milieux défavorisés, possèdent tous des tablettes à la maison et des smartphones. Ils savent jouer à Fortnite et publier des statuts sur Facebook ou des stories sur Snapchat. Ils sont aussi capables de trouver les clips de leurs artistes préférés sur YouTube et de suivre les carrières de telle ou telle star de télé-réalité sur Instagram. C’est quand il s’agit de faire un usage éducatif de l’outil numérique qu’ils redeviennent ces êtres chétifs et impuissants qu’ils sont devant un livre ou un cahier.

La vision idéalisée

C’est ce qui mène certains sociologues à rappeler la nécessité de faire la différence entre l’accès et l’usage. La fracture numérique telle qu’on l’entendait au début des années 2000 est derrière nous : 98 % des 12 à 17 ans ont aujourd’hui un ordinateur chez eux. Demeurent pourtant de fortes inégalités liées à leur utilisation qui poussent le sociologue Fabien Granjon à parler de «fractures numériques de second degré», définies comme étant des inégalités sociales qui résultent d’un usage différent des mêmes outils numériques. Il faut se pencher sur ce phénomène pour en finir avec la vision idéalisée d’une génération de digital natives toute convertie aux nouveaux écrans et naturellement habile avec les appareils électroniques. Les données révèlent en effet des écarts de pratiques considérables entre les plus jeunes.

Les Américaines Ellen Seiter en 2008 (1), Eszter Hargittai en 2009 (2) et Jen Schradie (3) cette année : toutes ces sociologues sont arrivées à la conclusion selon laquelle la classe sociale façonne la compétence et l’usage en matière d’outils numériques. Et derrière ce constat se cache l’ombre de Bourdieu, c’est en lui que les chercheurs anglo-saxons ont trouvé une approche à même de raconter combien les relations de pouvoir et les reproductions des inégalités sociales sont au cœur même des outils numériques. En utilisant sa théorie du capital comme étant un ensemble de richesses matérielles mais aussi culturelles et sociales, ils ont montré que la position sociale construit une manière d’être («habitus» dans la terminologie de Bourdieu) vis-à-vis de l’utilisation d’Internet et des nouveaux médias. Dans son article «Les classes sociales sont-elles solubles dans Internet ?», le chercheur en sociologie de la communication Eric George donne un chiffre frappant : 72 % des utilisateurs d’Internet en milieu ouvrier ont un objectif de divertissement, contre 36 % seulement chez les cadres supérieurs.

En effet, au début des années 90, le journaliste Howard Rheingold défendait l’idée que ce réseau allait devenir un espace public tel que l’imaginait Habermas : un lieu capable de revitaliser la démocratie, gouverné par la raison, affranchi des «gatekeepers» et permettant aux citoyens de se rassembler pour discuter des questions d’intérêt commun. C’est raté, Internet n’est pas devenu ce lieu magique où s’évapore la stratification sociale : «La classe sociale est l’élément démographique le plus déterminant dans la production de contenu en ligne», explique Jen Schradie.

«Et alors ?» répondront ceux pour qui la déconnexion est un choix assumé, qui sont encore convaincus qu’on peut vivre et exercer sa citoyenneté à l’écart des écrans et des intelligences artificielles. Chaque changement social qui prend source sur les terres numériques et se répand dans la vie réelle leur rappelle la triste défaite de leur pensée. Aujourd’hui, ne pas participer à la production de contenu sur Internet, c’est se mettre un peu à l’écart de la marche du monde.

On peut en avoir l’illustration en regardant le récent documentaire Mission vérité diffusé sur Arte, qui explore les coulisses du New York Times et où on peut voir une rédaction évaluer la qualité de ses sujets en ne prenant en compte que les réactions sur Twitter. Contactée par mail, Jen Schradie déplore cette démarche de plus en plus répandue : «Quand les journalistes et les décideurs politiques s’appuient sur les réseaux sociaux, c’est une forme d’exclusion sociale. Ils favorisent les gens qui ont le temps, les ressources et les compétences pour être en ligne fréquemment et ceux qui comprennent le fonctionnement des algorithmes.»

Les voix absentes

Pire encore, comme en témoigne ce terme englobant de digital natives, on continue de faire comme si la voix d’une jeunesse tout entière n’était pas sous-représentée sur Internet. Et pendant qu’on façonne un monde de plus en plus connecté dans lequel l’exclusion numérique vous laisse au bord du chemin, vous bâillonne et vous condamne à un rôle d’observateur invisible et inaudible, c’est toute une cohorte d’adolescents fragiles, des milieux populaires ou ruraux, qu’on condamne à rester des «digital immigrants.»

L’«illectronisme», cet illettrisme du numérique, ne se contente pas d’être un obstacle empêchant la participation à la vie démocratique. A l’heure où le gouvernement envisage des services publics totalement dématérialisés en 2022, il est la promesse d’une exclusion sociale pure et simple. La comparaison avec l’illettrisme a de quoi interpeller, mais est-elle si absurde ? En 1957, Marguerite Duras s’était entretenue avec Germaine Roussel, une ouvrière de Romainville qui avait grandi chez des fermiers de la Somme et qui ne savait ni lire ni écrire. Au cours d’un entretien qui marque pour toute une vie, cette femme a tout déballé : sa sensation d’être comme une aveugle, sa honte, et sa façon de reconnaître le nom de sa rue : «Le mot "Lilas", il est haut presque comme il est large, il est joli.» Ce sentiment d’être à l’écart, cette honte et ce contournement de l’obstacle par l’intelligence ou la débrouille, c’est ce que je ressens quand je vois des parents échouer à demander une bourse pour leurs enfants par Internet.

Fabien Granjon l’a d’ailleurs théorisé dans son article portant sur les inégalités numériques : «L’échec dans les manipulations ou, sans doute plus violent encore, le fait de ne pas savoir quels types d’utilisation faire du dispositif technique, se transforment en une variété de moments négatifs, allant de la perte de confiance au sentiment de relégation», démontre-t-il. Et Philippe Marchal, qui a récemment conduit une étude sur ces Français déconnectés, met en avant ce qu’il appelle des «abandonnistes». Ce sont des personnes qui, par manque de maîtrise, renoncent à faire une démarche administrative sur Internet, à envoyer un mail important ou à faire un achat. L’abandon est encore plus ou moins permis aujourd’hui, il ne le sera plus avec la dématérialisation rampante.

Ils sont d’ailleurs 21 % de soi-disant digital natives à être des abandonnistes, selon cette même étude. Preuve, s’il en fallait encore, que des spécificités telles qu’un effet de génération ne sauraient supplanter d’autres déterminants sociologiques aussi puissants que l’appartenance sociale. «Chaque génération possède un million de visages et autant de voix», disait l’article du Time. C’est toujours aussi vrai, et l’oublier revient à fermer les yeux sur un fléau qui promet, aux jeunes les plus fragiles, l’extension du domaine de leur exclusion sociale.

(1) «Practicing at Home : Computers, Pianos, and Cultural Capital», d’Ellen Seiter, 2008.

(2) «Digital Na(t)ives ? Variation in Internet Skills and Uses Among Members of the "Net Generation"», d’Eszter Hargittai, 2009.

(3) «The Digital Activism Gap : How Class and Costs Shape Online Collective Action», de Jen Schradie, 2018.

Dominique Pasquier : «Les usages avancés du Net restent élitistes»

Par Erwan Cario

Avec les smartphones, Internet est entré dans les usages quotidiens des familles modestes. Mais il s’agit avant tout d’une version simplifiée et servicielle.

Sociologue, directrice de recherches au CNRS et enseignante-chercheuse à Télécom ParisTech, Dominique Pasquier a enquêté suhr l’appropriation par les classes rurales et populaires de l’outil numérique lors de la dernière décennie. Son enquête a été publiée dans un livre, l’Internet des familles modestes, sorti en octobre aux éditions Presses des Mines.

Longtemps, on a parlé de fracture numérique, des classes populaires et rurales qui n’étaient pas connectées…

Les familles modestes se sont équipées plus tard que les autres. Je me suis intéressée à ce sujet car ça m’horripilait de voir de nombreux travaux sur les usages d’Internet, mais toujours sur les mêmes populations, comme les jeunes, les diplômés, les urbains. Il y a eu aussi des travaux sur les populations précaires, comme sur l’usage du téléphone mobile dans les périodes de migration. Il y avait donc les précaires et les élites avec leurs usages innovants, mais rien entre les deux. Le projet est parti de cette interrogation : est-il en train de se passer quelque chose que personne n’est allé voir ? C’était étrange car on savait par certaines enquêtes qu’il y avait un rattrapage énorme qui s’était fait, notamment avec le smartphone.

Comment avez-vous abordé cette enquête ?

Ce qui m’intéressait, c’est qu’Internet est un outil conçu par des archidiplômés américains pour un milieu de chercheurs. Ça s’est ensuite élargi, mais c’est resté un outil des élites, qui passait par l’écrit. Et donc, que se passe-t-il quand cet outil s’intègre dans la vie quotidienne de gens qui n’ont pas ce profil en termes de formation ou de diplôme ?

Une de vos constatations, c’est qu’Internet s’est intégré à la vie quotidienne…

C’est ce qui m’a frappé quand j’ai commencé les entretiens : non seulement Internet est là, mais c’est comme s’il avait toujours été là ! C’est très frappant. Les femmes m’ont raconté : «Le matin, je me lève, je prends mon café et je lis mes notifications Facebook.» C’est déjà ritualisé alors que c’est très récent. Je pensais que ça continuait à être vécu comme quelque chose de compliqué. Mais en fait, c’est totalement fluide. L’adoption d’Internet est aussi allée très vite car, si elles se sont équipées tard, ces familles en avaient beaucoup entendu parler. Ce devait être un sentiment d’exclusion très fort, d’être en dehors de cet univers.

Ces familles accèdent-elles aussi à Internet avec un ordinateur ?

Non, ces familles ne se sont jamais vraiment approprié l’ordinateur. Les tablettes et téléphones, avec leur interface tactile, suppriment l’obstacle du clavier et de la souris. C’est ce qui a boosté l’équipement et la connexion.

L’Internet de ces familles est donc une version simplifiée, tactile et servicielle…

Oui, Internet a avant tout pour elles un usage utile, qui s’intègre parfaitement dans le quotidien. Ce que je retiens, c’est que les personnes que j’ai rencontrées ont pris ce qui était important pour elles. Mais ce qui a encore du mal à passer aujourd’hui, c’est la dématérialisation des services administratifs. Ce sont des personnes qui se promènent sur le Bon Coin avec une grande aisance, elles n’y ont aucun problème d’interface, et dès qu’elles se retrouvent sur le site de Pôle Emploi ou de la CAF, c’est l’horreur. Ce sont d’énormes problèmes d’ergonomie, et il y a une grosse responsabilité de la part des pouvoirs publics.

Une des conclusions assez inattendue de votre enquête, c’est que le mail est quasi absent…

Je ne m’y attendais pas. Et ça explique aussi les problèmes avec les administrations. Le mail n’est pas du tout utilisé pour communiquer. Il sert pour la gestion des comptes sur les sites d’achats et pour les services publics. Mais les boîtes mail se retrouvent très vite encombrées par les pubs. Il y a aussi un rapport à l’écrit différent avec le mail, qui est plus protocolaire que les messages laissés sur Facebook.

Avez-vous eu des réactions sur les questions de vie privée sur Facebook ?

Non, je n’ai jamais recueilli quoi que ce soit sur le problème des données personnelles, comme si le débat qui agitait la presse à ce sujet restait celui des élites, un sujet qui ne les concernait pas.

Internet, dans sa globalité, ne reste-t-il pas très élitiste ?

Oui, complètement. Les travaux sur les hackers ont bien montré qu’il s’agissait dans la plupart des cas d’hommes très diplômés. Les usages très avancés et créatifs, ça reste une histoire de classes supérieures. Et il y a aussi un aspect d’humilité très fort, il ne faut pas «ramener sa fraise» en ligne.

Vous avez aussi enquêté à partir de comptes Facebook…

J’ai récupéré ces accès grâce à une autre enquête, Algopol, qui avait aspiré, avec le consentement des gens bien sûr, le contenu de comptes depuis leur création. C’est un autre univers. Quand on rencontre les gens, il y a un certain rapport qui s’installe, les gens affirment ne pas se dévoiler sur Internet. J’ai sélectionné des comptes avec le même profil que les personnes que j’ai rencontrées : elles habitent à la campagne, elles ont entre 30 ans et 50 ans, employées des services à la personne ou ouvrières. Eh bien on voit que ça peut aller assez loin dans le dévoilement de l’intimité.

C’était un travail compliqué. Il n’y avait pas de méthode. J’ai passé presque un an à lire tous les jours pour essayer de comprendre quel statut il fallait donner à ce contenu. On comprend assez vite que les interactions en ligne sont des échanges qui restent dans l’entre-soi social. Avec quelques spécificités. Par exemple, on échange très peu sur son activité professionnelle, contrairement aux classes moyennes et supérieures.

Et on partage beaucoup de citations…

J’ai découvert cette pratique que j’ai trouvée fascinante : les envois de citations sur la vie, ces «panneaux» qui sont énormément partagés. Ça se finit toujours par «Poste-le sur ton mur si tu es d’accord». On voit qu’il y a une morale qui circule à toute vitesse et qui contient toujours les mêmes messages : être authentique, être soi-même, aimer sa famille, ne pas trahir, ne pas faire attention aux apparences, etc. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce qu’on raconte du monde politique, qui est faux, fourbe, voleur, etc.

Cette circulation de citations mais aussi de caricatures, c’est une manière de tester l’accord de son entourage. C’est une recherche de consensus avec un objectif de réassurance sur la morale commune. Et il faut condamner les gens contraires aux normes.

Observez-vous des similitudes entre les usages étudiés et ceux des «gilets jaunes», qui se sont organisés sur Facebook ?

Effectivement, la population que j’ai étudiée a beaucoup à voir avec les Français mobilisés par ce mouvement. Au premier chef, parce qu’ils sont dépendants de la voiture : certaines des aides-soignantes que j’ai interviewées faisaient 80 kilomètres par jour pour aller travailler… Mais cela va très au-delà, il y a toute une vision du monde derrière : en haut, les élites politiques se sucrent - «la place est bonne» revient tout le temps dans les comptes Facebook que j’ai étudiés dès qu’il s’agit de parler des hommes politiques - et en dessous dans l’échelle sociale, les «assistés»… Les premiers ne payent pas leur essence, les seconds ne sont pas obligés de faire le plein pour aller travailler. C’est une vision très chiffrée de l’échelle sociale, et les sommes qui circulent sur Facebook sont souvent farfelues. Mais ce qui compte, c’est que ce sentiment de se faire avoir des deux côtés nourrit un ressentiment énorme et entretient une défiance à l’égard de l’Etat-providence.

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