Dimanche 28 octobre 2018, le Brésil a rejoint la trop longue liste des pays ayant choisi la voie du populisme et de l’extrémisme. Trente-trois ans après la fin de la dictature militaire, ce pays - dont la population est désormais scindée en deux – a fait le choix d’installer à sa tête un militaire nostalgique de cette sombre période qui, prenant modèle sur son - désormais - homologue américain, n’hésite pas à faire de l’outrance, de l’injure et de toutes les bassesses des arguments et atouts.
Même si nous savions toutes et tous que l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite n’était plus du registre de l’impossible après les exemples américain, italien, hongrois ou polonais pour ne citer qu’eux, c’est avec un sentiment terrible de « gueule de bois » que tous les démocrates du monde se sont réveillés lundi matin. Un sentiment accentué par un constat qui n’augure rien de bon pour l’avenir : à côté de ces pays qui ont clairement basculé, nous assistons à la montée des mouvements usant des mêmes ficelles et propageant la même haine partout dans le monde, et ce jusqu’en Allemagne où l’idée même était encore inconcevable il y a peu.
Face à cette poussée du pire de ce dont l’humanité est capable, il est presque naturel de se rassurer en pensant « après tout, cela n’arrive qu’aux autres ». Rassurant à court terme certes, mais faux en tous points. D’abord parce que si l’histoire nous a montré une chose, c’est que ces idéologies s’encombrent rarement de concepts aussi futiles à leurs yeux que les frontières de leurs États (Donald Trump l’a bien intégré en prenant des décisions mettant à mal des équilibres internationaux fragiles et ayant demandé de longues années de travail). Ensuite parce que chez nous, en France, l’extrême-droite est arrivée au second tour de l’élection présidentielle deux fois en seulement 15 ans, contrôle des communes, a été à deux doigts de diriger des régions, et est donnée première force politique, par plusieurs sondages, à l’occasion des élections européennes à venir.
Se penser à l’abri de tels cataclysmes serait donc la pire des réactions. Parce que les faits l’invalident, et parce qu’elle exonèrerait les forces républicaines de l’impératif rôle qu’il leur incombe de combattre ces idées. À ce titre, et pour revenir à des considérations plus Françaises, celles et ceux qui nous dirigent ont décidé de jouer avec le feu.
Lors du second tour de la présidentielle, nous avons toutes et tous – à quelques exceptions près, que l’histoire retiendra – appelé à voter contre l’extrême-droite, à faire barrage à ce danger pour notre pays. Cela ne veut-il pas dire que nous n’avons pas abandonné la lutte contre ses idées ? Rien n’est moins sûr. Certes, nous avons encore ce réflexe – bien atténué par rapport à 2002 convenons-en – d’empêcher par notre vote l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, et ce même si le vote pour le clan Le Pen a très largement évolué en un vote d’adhésion, là où il était parfois largement un vote de protestation.
Mais là où tous les partis de gouvernement combattaient ses idées, où tous se faisaient les défenseurs du vivre ensemble, de la République une et indivisible, nous voyons maintenant la une partie de la droite reprendre à son compte quelques thèses ; la gauche - au clair avec elle-même quant à l’attitude à adopter – ayant abandonné le combat au fond pour ne s’attacher qu’à la forme ; une partie du syndicalisme confrontée à l’apparition dans ses rangs de militants du Front National, à rebours de tous les principes défendus par le mouvement ouvrier depuis ses origines ; et que dire de celles et ceux qui se réclament d'un populisme de gauche lorsqu’ils et elles refusent clairement d’appeler au vote de barrage tandis que l’extrême-droite est aux portes du pouvoir ?
À lire ces quelques lignes, l’on pourrait penser que les seuls à être épargnés par ce constat, et dédouanés de toutes responsabilités, seraient les représentants du parti présidentiel. Il n’est rien de plus inexact. Emmanuel Macron et son mouvement portent une double responsabilité du fait de leur stratégie.
La première repose sur ce discours de négation du clivage droite-gauche – pourtant essentiel dans la structuration du débat d’idées – pour en venir à ce clivage artificiel « ouverture/fermeture ». Ce faisant, Emmanuel Macron a choisi de polariser le débat autour d’un parti dit « d’ouverture » (qui rassemblerait en son sein la droite, le centre et la gauche, fable des plus dangereuse s’il en est) et d’un ou deux partis dits de « fermeture ». Stratégie payante en matière électorale à court terme, mais désastreuse quant à la lutte contre les extrémismes car elle les place de manière assumée comme des alternatives crédibles.
La seconde, qui découle de la première, vient de cette tendance à se positionner comme seul rempart à ces idées que l’on a soi-même érigé en alternatives, faisant de sa suffisance et de sa conviction quasi-biblique de sa réussite à la tête de l’État un argument implacable pour décrédibiliser ces mouvements. Soit, mais que se passera-t-il en cas d’échec ? Une fois que toutes les forces démocratiques auront été cornerisées et l’échec – qui s’annonce – consommé ? Que restera-t-il comme offre politique en dehors de celles et ceux dont on se disait « au moins ça n’arrivera pas chez nous » ?
Les Brésiliennes et les Brésiliens ont basculé seulement 33 ans après la fin de la dictature. Nous avons connu la fin des dégâts ravageurs du nazisme en Europe il y a 73 ans. Se penser à l’abri est une illusion.
Si nous avons toutes et tous une part de responsabilité, toutes et tous un rôle à jouer, toutes et tous des idées et des champs de bataille à réinvestir, toutes et tous des fondamentaux à retrouver, il est un rôle qui n’appartient qu’à celles et ceux en responsabilités aujourd’hui : ne pas jouer avec le feu ni amorcer eux-mêmes la bombe qui emportera tout sur son passage.
Le Parti socialiste doit pleinement s'engager dans le combat contre l'extrême droite et ses idées. Cela doit devenir une de ses priorités. En s'appuyant bien évidemment sur les militants et les élus qui le font au quotidien, notamment dans les communes que l'extrême droit dirige. Je pense par exemple aux camarades de Hénin-Beaumont avec qui j'ai pu discuter lors d'un déplacement dans le Pas-de-Calais.
Nous devons certes avoir une approche morale mais surtout et surtout et avant tout mener un combat idéologique contre les idées et propositions de ce courant de pensée, vieux de 150 ans en France. Nous devons également ne lui céder aucunes thématiques, de l'histoire de France à la laïcité en passant par l'immigration par exemple, mais aussi aucun territoire ou par exemple des citoyens se sentiraient abandonnés ou déclassés par la suppression de services publics ou de bassins d'emplois notamment. Nous devons enfin proposer un projet de société pour tous nos concitoyens, et en Europe avec les autres partis du Parti socialiste européen.